À Charles Spon, le 7 février 1648
Note [53]

« pas même une ombre de paix. » Guy Patin, comme bien d’autres alors, se désespérait ici de la lenteur des tractations menées à Münster.

Nicolas Goulas a laissé un avis sur les complexités que cachait ce retard à conclure la paix (Mémoires, tome ii, pages 209‑211 et 229‑230) :

« Cependant personne ne la croyait en France, sachant que M. le Cardinal {a} n’avait pas encore mis le pape à la raison et n’avait pas le chapeau de son frère, {b} et que ne pouvant consentir à relâcher Porto-Longone et Piombino, {c} tout s’en irait en fumée. Il s’était mis en tête que l’unique moyen d’être extrêmement considéré à Rome était de garder ces deux postes, et que le pape, bon gré mal gré, ferait non seulement l’archevêque d’Aix cardinal, mais aussi rétablirait la Maison Barberine en sa splendeur, ce qui relèverait sa gloire en son pays et par toute l’Europe. L’on disait à Paris que le nonce s’était fort tourmenté là-dessus avec lui, jusqu’à lui pronostiquer qu’il se repentirait un jour de n’avoir point accepté la paix, et que la continuation de la guerre ferait naître en France des mouvements qui ruineraient sa fortune. L’on ajoutait que les Espagnols s’étant relâchés de tout, M. de Longueville et M. d’Avaux se préparèrent à signer, et que Servien insista et emporta d’envoyer encore à la cour, que le courrier retourna avec ordre exprès de rompre sur les prétentions du duc d’Atri, {d} ce qui à mon sens est ridicule et grossier ; et il est plus probable que ce fut sur la restitution de Porto-Longone et de Piombino, et qu’il {a} jugeait raisonnable que, les rendant, les Espagnols devaient aussi libérer Lérida et Tarragone.
De quelque façon que ce soit, toute la France a été persuadée que M. le cardinal Mazarin, en ce temps-là, refusa la paix avec l’Espagne pour ses intérêts particuliers et pour satisfaire sa vanité qui lui dictait que comme le pape Urbain {e} avait fait deux neveux cardinaux, {f} contre la teneur de la bulle de Jules ii, et le cardinal de Richelieu avait élevé son frère à cette grandeur nonobstant cette même bulle, il était de sa gloire de mettre dans le Sacré-Collège deux cardinaux Mazarin.
Mais les serviteurs et partisans de Son Éminence représentaient au contraire qu’il était de son intérêt de faire la paix, qu’il l’aurait faite sans la malice et la fourbe des Espagnols qui étaient allés à Münster avec un tout autre dessein ; que Pigneranda n’y avait songé qu’à débaucher nos alliés ; qu’ayant vainement tenté les Suédois, il avait séduit les Hollandais, après quoi il était parti triomphant, comme ayant heureusement exécuté ses ordres secrets à notre dommage ; et M. d’Avaux était la cause de cette disgrâce, ayant gourmandé leurs ambassadeurs et les ayant pressés extraordinairement de rétablir la religion catholique dans leur État ; {g} que ceux-ci avaient appréhendé {h} les Français, si hauts à la main {i} dans leur prospérité qu’ils devaient à leur assistance ; que les Espagnols les tâtant sur leur mauvaise humeur et faisant leur compte, ils l’avaient accepté ; même qu’ils avaient cru que, comme nous ne serions plus en état à l’avenir de faire de grands progrès en Flandre, peut-être nous ne les gourmanderions {j} plus. […]
Cependant, {k} Mme de Longueville, étant arrivée de Münster, ne put s’empêcher de parler. Elle dit nettement que nous avions refusé la paix, et que son mari étant d’accord de tout avec l’Espagne et prêt à signer, M. Servien l’en avait empêché, lui montrant l’ordre de rompre. L’on publia même à Paris, pour faire connaître que cette paix avait manqué par le seul intérêt du ministre et qu’elle était très avantageuse à la France, que l’Espagne offrait Cambrai avec ses dépendances, au lieu de Piombino et Porto-Longone, et laissait toute l’étendue des châtellenies des places conquises en Flandre et ailleurs, et la seule ville de Courtrai en avait quatre qui allaient jusqu’aux portes de Bruges et de Gand. »


  1. Mazarin.

  2. Michele Mazzarini, archevêque d’Aix, v. note [5], lettre 160.

  3. V. note [9], lettre 135.

  4. Négociateur napolitain pour l’Espagne.

  5. Urbain viii.

  6. Francesco et Antonio Barberini.

  7. Les Provinces-Unies.

  8. Craint.

  9. Arrogants.

  10. Mépriserions.

  11. Sur ces entrefaites.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 7 février 1648. Note 53

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(Consulté le 02.12.2020)

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