À Hugues de Salins, le 30 avril 1655
Note [6]

« page 1562, lettre 45, livre 27. »

Guy Patin renvoyait, avec son exactitude coutumière, aux 31 livres des lettres d’Érasme publiés à Londres (1642, v. note [14], lettre 71) en un volume in‑fo de 2 146 pages. Celle qu’il citait ici a été écrite en octobre 1533 : Érasme, âgé de 66 ans, était installé depuis trois ans dans la cité catholique de Fribourg-en-Brisgau (Souabe) sous la protection de l’empereur Charles Quint ; le 22 août, en butte à la Réforme qui s’y répandait, l’évêque de Genève avait dû quitter la ville ; Érasme publiait son Liber de sarcienda Ecclesiæ concordia, deque sedandis opinionum dissidiis, cum aliis nonnullis lectu dignis… [Livre sur la concorde de l’Église qu’il faut réparer et sur les dissensions d’opinions qu’il faut apaiser, avec quelques autres choses dignes d’être lues…] (Anvers, Michael Hillenius, 1533, in‑8o) et sa bienveillance accommodante à l’égard des réformés lui valait le mécontentement de ses protecteurs catholiques.

Erasmus Rotterdamus Desiderato More S.D.
Gratulor isti Reipublicæ, Desiderato charissime, quod ab eo dissidio quod audieram suboriri, liberata est. Is certe metus me deterruit, quo minus istuc commigrarem, ne toties ob vini periclitarer inopiam ; Nam a fine Februarii usque ad Septembrem perpetuo langui, sic collapso stomacho, ut omnino nihil admitteret, ac certo comperi languoris causam non aliam fuisse quam vini idonei inopiam. Nam mutato vino protinus revixit stomachus. Hæc est huius corpusculi calamitas toleranda, donec et ventrem et escas destruat Deus. Ne vero mihi idem eveniat rursus hac hyeme, emisi famulum Gilbertum Cognatum, mihi quidem multis nominibus charissimum, sed hoc etiam titulo chariorem, quod tibi propinqua consanguinitate coniunctus est, ut mihi duo aut tria vasa adferat. Arbitror officialem nondum e legatione redisse, nam e Lucrecia nuper ad me scripsit amantissime, et audio D. Franciscum Bonvalotum e rebus humanis concessisse. Quo magis te rogo, ut Gilberto nostro, tuo consilio velis adesse, ut pecuniam bene collocet, et quamprimum ad nos redeat. Ridebit aliquis me de vino tam esse sollicitum. Riderem et ipse, nisi præsenti periculo toties essem doctus. Revocatus sum in patriam a Regina Maria, Cæsare, summo Cancellario et Duce Arscoti, misso etiam viatico trecentorum florentorum, et præstituto salario tanto in annos singulos, iamque paratis equis accinctus eram ad iter. Sed imbecillitas cogit expectare ver. Reliqua cognosces ex Cognato bis tuo semel meo. Ecclesiæ concordiam iamdudum suspiramus verius quam speramus. Huc certe sum adhortatus, libellum opinor exhibebit Gilbertus. Opto te quam rectissime valere. Datum Friburgi Brisgoiæ duodecimo die Octobris, Anno a Christo nato m.d.xxxiii.

[Érasme de Rotterdam salue Desideratus Morus.
Je félicite, très cher Desideratus, cette République de s’être libérée par la sédition qu’on m’a dit s’y être soulevée. Voilà qui a sans doute passé ma peur d’y aller habiter, si je n’y souffrais, toutes les fois que j’y suis, du défaut de vin. De fait, de la fin de février à septembre, j’ai perpétuellement souffert de ne rien pouvoir absorber du tout, comme si j’avais eu l’estomac noué, et j’ai découvert que la cause de ma langueur n’était certainement rien d’autre que le manque de vin convenable. En effet, mon estomac a repris vie aussitôt que j’ai changé de vin. C’est que je dois bien supporter la ruine de ce petit corps jusqu’à ce que Dieu détruise et le ventre, et la nourriture. Pour que la même chose ne m’arrive pas cet hiver, j’ai envoyé l’abbé Gilbert Cognat, qui m’est certes très cher à bien des titres, mais encore plus parce qu’il est votre proche parent, afin qu’il m’en apporte deux ou trois muids. Je pense que mon émissaire n’est pas encore revenu de son ambassade car il m’a récemment écrit fort affectueusement de Lucrecia {a} et j’apprends que M. François Bonvalot ne s’occupe plus d’affaires matérielles. Je vous prie donc instamment de bien vouloir conseiller à notre Gilbert de dépenser utilement l’argent que je lui ai confié et de nous revenir dès que possible. On rira de moi de tant m’inquiéter pour du vin. Je rirais, et lui aussi, si je n’étais pas si bien renseigné sur le danger qui menace. La reine Marie, l’empereur, le grand chancelier et duc d’Aerschot me rappellent dans ma patrie ; ils m’ont même envoyé un viatique de trois cents florins, étant convenus d’un si beau salaire pour chacune des années que j’ai passées ici. Je me disposerais au voyage dès que les chevaux seraient prêts, mais la mauvaise santé me force à attendre le printemps. Cognat vous fera connaître le reste deux fois mieux que moi. Nous soupirons depuis longtemps pour la concorde de l’Église plus que nous ne l’espérons. On m’y exhorte ici sans doute, je crois que Gilbert vous montrera mon petit traité. Je souhaite que vous vous portiez le mieux possible. De Fribourg-en-Brisgau, le 12 octobre de l’an du Christ 1533].


  1. Sic pour Lutecia, Paris ?

Je n’ai pas mieux identifié Desideratus Morus. Le volume contient deux lettres adressées à Gilbertus Cognatus canonicus Nozerethi in Burgundia [Gilbert Cognat, chanoine de Nozeroy en Bourgogne] (livre 27, nos 50 et 51) dans lesquelles Érasme ne lui parle pas de Morus. La reine Marie était la sœur de Charles Quint, Marie de Hongrie (1505-1558), qui gouverna les Pays-Bas à partir de 1531. François Bonvalot, abbé de Saint-Vincent de Besançon, fut ambassadeur de Charles Quint auprès de François ier (de 1538 à 1540) puis administrateur de l’archevêché de Besançon (de 1544 à 1556). Le grand chancelier et duc d’Aerschot était Philippe de Croÿ (1496-1549), gouverneur du Hainaut. Érasme ne vendit sa maison de Fribourg qu’en octobre 1535, pour s’installer définitivement à Bâle.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues de Salins, le 30 avril 1655. Note 6

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(Consulté le 18.09.2019)

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