À Charles Spon, le 19 septembre 1659, note 6.
Note [6]

Lettre d’Érasme à Jodocus Gaverus (Josse Vroede [de Vroye] Gavere, jurisconsulte flamand), épître 5, livre 23e, datée de Bâle le 1er mars 1524 (colonnes 1207‑1208, édition de Londres, 1642, v. note [14], lettre 71) : {a}

Quum agerem Romæ, narrabant Saxonem quendam cum sodalibus aliquot eo religionis gratia venisse, quumque surrexisset a pœnitentiario apud quem exonaverat conscientiam suam, procubuit genibus flexis ad altare quoddam, sic innitens scipioni suo complosis manibus orans. Hujus sodales quum vellent abire, mirantur quid ille tam diu moraretur in precibus. Quum ille finem non faceret, vellicant hominem admonentes esse tempus abeundi, et reperiunt mortuum sed prorsus oranti similem. Narrant et physici subitam ac vehementem affectus mutationem patere mortem, quod ferunt usu venisse mulieri, cui mœrenti quod falso rumore persuasum esset filium in bello perrisse, repentinam mortem attulit filius præter expectationem salvus ingressus domum. Idem videtur accidisse. Præcesserat ingens dolor de commissis. Successerat ingens gaudium ex absolutionis fiducia. Hinc mors subitanea. Mortuus est, inquiunt, sine lux, sine crux, sine Deus. At quis eam mortem non optaret ut longe felicissimam ?

[Quand je séjournais à Rome, il se racontait qu’un Saxon y était venu avec quelques compagnons pour satisfaire à un devoir de religion ; {b} quand il se leva du confessionnal où il s’était déchargé la conscience, il tomba à genoux devant un autel, appuyé sur son bâton et priant ainsi en battant les mains. Quand ils voulurent s’en aller, ses compagnons s’étonnèrent qu’il s’attardât si longtemps à prier. Comme ils n’y mettait pas fin, ils pincèrent le bonhomme pour lui rappeler qu’il était temps de partir, mais se rendirent compte qu’il était mort, et dans une posture tout à fait semblable à celle de la prière. Quantité de médecins racontent qu’une émotion subite et forte provoque la mort, en citant l’exemple d’une femme endeuillée, persuadée par la fausse rumeur qui disait son fils mort à la guerre ; et quand, contre toute attente, son fils rentra sain et sauf à la maison, il la fit tomber raide morte. La même chose s’était , me semble-t-il, passée pour notre homme : il était arrivé accablé par l’immense douleur des fautes qu’il avait commises, à quoi avait succédé l’immense joie de leur rémission garantie, ce qui lui a valu une mort subite. Il est mort, dirent-ils, sans lumière, sans croix, sans Dieu. {c} Mais qui donc ne choisirait pas une telle mort, comme étant de loin la plus heureuse ?]


  1. V. note [5‑3], lettre latine 4, pour un autre extrait de cette lettre.

  2. Il s’agissait d’Allemands, mais rien ne permet d’en déduire, comme faisait Guy Patin, que c’étaient des cordeliers.

  3. Avec son « dirent-ils » (inquiunt), Érasme imitait ironiquement le mauvais latin des Allemands, qui auraient bien sûr dû dire : sine luce, sine cruce, sine Deo.

Cette lettre d’Érasme semble avoir échappé à Bayle, qui commente la citation de Patin (note H‑α, article sur la maréchale de Guébriant) {a} en disant :

« Ce mot se trouve dans les Facéties de Bebellius, au feuillet 56 de l’édition de 1542. {b} Et Luther l’a aussi employé dans ses Propos de table, tome i, au feuillet 86 : Omnes, dit-il d’un bon nombre de ses adversaires, mortui sunt sine crux, et sine lux. » {c}


  1. V. notes [4], lettre 576, et [1], lettre 577, pour la maréchale de Guébriant, née Renée du Bec-Crespin et sœur de René ii de Vardes.

  2. Les trois livres des Facetiarum d’Henricus Bebellius sont devenus trop rares pour que je sois en mesure de vérifier ce propos. V. note [4], lettre 331, pour la première édition des Opera omnia [Œuvres complètes] d’Érasme (Bâle, 1540), dont le tome iii contenait ses Epistolæ (Lettres], qui avaient aussi paru séparément à Bâle dès 1538.

  3. « Tous sont morts sans croix ni lumière. » V. note [15], lettre 554, pour la mort subite.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 19 septembre 1659, note 6.

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(Consulté le 15/07/2024)

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