Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 2, note 61.
Note [61]

Pour la commodité de la lecture, j’ai regroupé ces trois paragraphes sur Apollonius de Tyane ; dans le Naudæana ils sont imprimés page 60, pour le premier, et pages 63‑64, pour les deux derniers.

Gabriel Naudé renvoyait ici à trois savants auteurs « modernes » qui ont donné foi au récit de Philostrate faisant d’Apollonius l’Antéchrist ou un magicien.

  1. La page 1052 des Annotationes in libros Evangeliorum [Annotations sur les livres des Évangiles] de Hugo Grotius (Amsterdam, 1641, v. note [2], lettre 53) appartient à son traité sur l’Apocalypse (ou Révélation) de saint Jean. Les commentaires de Grotius portent sur les passages (que j’ai mis en italique) de deux versets relatifs à la Bête.

    • 13:3 : « Une de ses têtes paraissait blessée à mort ; mais sa plaie mortelle fut guérie, et toute la terre, saisie d’admiration, suivit la bête. »

      Annotation de Grotius :

      Lapso Capitolio futurum multi crediderant ut tota simul idolatria, cujus ibi præcipua sedes fuerat, corrueret. Sed longe aliter evenit. Nam et Capitolium restitutum fuit, et eo ipso tempore nosci cœpit Apollonius.

      [Beaucoup avaient cru qu’une fois le Capitole détruit, {a} en même temps s’écroulerait toute forme d’idolâtrie, puisqu’il en était le siège principal ; mais il en advint bien autrement : non seulement le Capitole fut reconstruit, {b} mais, au même moment, Apollonius commença à se faire connaître].

    • 13:13 : « Elle opérait aussi de grands prodiges, jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes. »

      Annotation de Grotius :

      Id factum et cum Apollonius nasceretur et cum simulacrum Achillis excitasset.

      [Cela est advenu, et parce qu’Appolonius est venu au monde, et parce qu’il a ranimé l’ombre d’Achille]. {c}


      1. Incendie du Capitole romain en l’an 69 de notre ère, lors de la guerre entre les empereurs rivaux, Vespasien et Vitellius.

      2. Reconstruction du Capitole par Vespasien dès l’an 75, et début de la notoriété d’Apollonius (ici tenu pour le restaurateur de l’idolâtrie).

      3. Allusion à trois chapitres appartenant au livre iv de Philostrate :

        • xi‑xii, « Apollonius à Troie. Visite à l’ombre d’Achille, qui lui ordonne de congédier un de ses disciples, Troyen d’origine, et de rendre honneur au tombeau de Palamède à Lesbos » ;

        • xvi, « Récit de son entrevue avec l’ombre d’Achille ».

        V. note [43] du Borboniana 7 manuscrit pour la prédiction de l’incendie du Capitole par Apollonius dans son entretien avec Vespasien.


  2. Le chapitre xv (page 193‑201), livre ii des Vates… [Devins…] de Pierre i Du Moulin (Leyde, 1640, v. note [9], lettre 407) est en partie consacré aux impostures d’Apollonius. La page 195, qui raconte quelques prodiges qu’on lui a attribués, m’a toutefois paru moins intéressante que la page 193, qui introduit et résume le personnage :

    Cum inclaresceret toto orbe Apostolorum doctrina, et esset miraculis illustris, Satan summus technarum artifex usus est opera quorundam Philosophorum, qui miraculis et vaticiniis populorum oculos in se converterent, ut a Christo averterentur. Inter quos longe eminet Apollonius Tyanæus Cappadox, Apostolis coævus. Cum enim sub Nerone floreret, vitam usque ad Traiani tempora produxit. Is quidem de Christo nullum verbum fecit, nec in religionem Christinam invectus est, sed miraculorum Christi et Apostolorum æmulus, et sublimis arcanæque sapientiæ assectator, aut potius affectator, usque adeo inclaruit, ut a multis haberetur Deus. Eum Porphyrius Christo-mastix opponebat Christo, ut miraculis parem.

    [Tandis que la doctrine des apôtres illuminait le monde entier et se rendait célèbre pour ses miracles, Satan, éminent maître en l’art des fourberies, a utilisé les œuvres de certains philosophes qui, au moyen de miracles et de prophéties, attirèrent sur eux les yeux des peuples pour les détourner du Christ. Apollonius de Tyane, en Cappadoce, contemporain des apôtres, est de loin le plus remarquable d’entre eux. Il a fleuri sous Néron et a vécu jusqu’au temps de Trajan. {a} Il n’a certes pas dit mot du Christ et n’a pas attaqué la religion chrétienne, mais il a cherché à égaler les miracles de Jésus et de ses apôtres ; et, comme sectateur, ou plutôt comme simulateur d’une sublime et secrète sagesse, il a tant brillé que beaucoup l’ont tenu pour Dieu. Porphyrius Christo-mastix {b} l’opposait au Christ, à tenir pour son égal en miracles].


    1. Néron a régné de 54 à 68, et Trajan, de 98 à 117.

    2. Littéralement « Porphyrion [roi des géants] qui fouette [mastigat] le Christ » : probable métonymie de Du Moulin pour désigner Satan.

  3. L’ouvrage de Maresius (Samuel Desmarets), contre Grotius, intitulé Concordia discors et Antichristus revelatus… [Accord discordant et l’Antéchrist révélé…] (Amsterdam, 1642, v. note [14], lettre 76) est composé de deux livres séparés, mais leurs pages 137 ne contiennent aucun passage concernant Apollonius. Il est néanmoins question de lui en plusieurs endroits du second livre. Les pages 367‑371 (chapitre x, § 9) y ont particulièrement retenu mon attention car elles éclairent le propos de Grotius rapporté dans la citation 1 supra :

    Dubitasse homines de vi Deorum lapso Capitolo, aut ideo nutasse Idolatriam, nemo dixit. Sed dubitarunt tunc homines de æviternitate Romæ, et illius finem adesse, ut sunt omina imperia suis revolutionibus obnoxia, crediderunt : Imo potius in Capitolii excidio Deorum vim et potentiam sunt venerati. Tacitus Hist. iv refet nihil æque quam incendium Capitolii ut finem Imperii adesse crederent Gallos et Germanos impulisse. Captam olim a Gallis urbem, sed integra Iovis sede mansisse Imperium. Fatali nunc igne, signum cœlestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vana Druidæ canebant. Hoc-ne erat de vi Deorum dubitare, an potius illam præsentem et extraordinariam in illo lapsu venerari ? Sed demus Grotio sic volenti quia vult, dubitatum apud plerosque, lapso Capitolio, de vi Deorum, hancque fuisse plagam non Imperii quæ videretur ejus ruinam portendere, sed Idolatriæ, saltem ut sibi constet debebit docere hanc plagam sanatam, hunc scrupulum exemptum fuisse Capitolii ejusdem per Vespasianum restitutione. Quid ergo vulneri jam sanato potuerunt amplius conferre Appolonii miracula ? vel quid opus isto Chirurgo, postquam obducta plagæ cicatrix fuerat ? Populus plura colligebat indicia favoris numinum et imperii Romæ æternum mansuri ex Capitolii reparatione, qua ipsa Roma sibi visa est resurgere, quod et significarunt Vespasiani numismata, quam ex omnibus Apollonii præstigiis, etsi vere et publice ab illo, quæcunque istius generis falso narrantur, facta fuissent. Et cur plus efficaciæ habuissent Apollonii opera post restitutum Capitolium ad illam dubitationem auferendam, quam ea quæ fecerat ante Capitolium dirutum, vel sub ipsius lapsu, ad illam præveniendam ? Ecquæ vero nobis finget aut narrabit miracula Romæ ab eo edita, ex quibus populus male institutus, antea de diis suis desperans, vim aliquam illis inesse collegerit ? Nam quod puellam Romæ defunctam, ut loquar cum Eusebio in Hieroclem, ab obitu revocarit, cum sit factum hoc, vel ipsi Philostrato incredibile, nos quoque a nobis penitus excludamus. Id etiam quodcunque fuerit ad Neronis tempora pertinuit. Plurimum vero ad rem facit, quod jam diu ante Domitianum, ante Capitolium collapsum, nedum restitutum, ante Vespasianum, qui etiam fingitur supplex ab Apollonio petiisse, ut se faceret Imperatorem, innotuerat et inclaruerat iste agyrta sub ipso Nerone ; quia hoc evertit commentum Grotii de Magia e terra ascendente et Apollonio signis inclarescente demum post prioris bestiæ vulnus et inflictum et sanatum, id est Capitolium eversum et reparatum. Ad Vespasiani et filiorum ejus imperium pertinuisse præcipua Apollonii opera non verum est. Ex iis quæ retulerat Commentatio Grotii ista Vespasianum præcesserant, Arbor eum allocuta, Empusa ab eo fugata, Pestilentia sub habitu mendici obambulans oppressa Ephesi, quæ ut et cœtera vanitatis et falsitatis arguuntur ab Eusebio. Sed quod magis est, si præcipua opera Apollonii sub his tribus facta fuerunt, ad hos tres erit restringenda et eorum curriculum, quicquid virium exeruit Satan per Apollonium pro Idolatria et contra Christianos. Verum Vespasianus et Titus, nihil in Christianos sunt moliti propter Apollonium et illius prætigias ; Domitianus vero qui Christianis fuit infestus, Appolonium quem contempsit et plecti voluit, non habuit incentorem.

    [Personne n’a dit si la destruction du Capitole a fait douter les hommes de la puissance des dieux, et donc chanceler l’idolâtrie : ont-ils alors mis en doute l’éternité de Rome et cru la voir toucher à sa fin, puisque tous les empires sont exposés à des retournements ? ou n’ont-ils pas plutôt vénéré la force et la puissance des dieux quand le Capitole est tombé ? Au livre iv de ses Histoires, Tacite relate que rien n’aurait, plus que l’incendie du Capitole, mené à croire que l’Empire toucherait à sa fin, si Gaulois et Germains l’avaient provoqué. Jadis, disait-on, Rome avait été prise par les Gaulois ; mais la demeure de Jupiter était restée debout, et l’Empire avec elle. Ces flammes, par contre, le destin les aurait allumées comme un signe de la colère céleste et un présage que la souveraineté du monde allait passer aux nations transalpines : telles étaient les vaines et superstitieuses prédictions des druides. {a} Ne s’agissait-il pas, au travers de cet incendie, de mettre en doute la puissance des dieux, plutôt que de vénérer sa réalité surnaturelle ? Se laissant aller à croire ce qu’il voulait, Grotius a considéré que la chute du Capitole avait mis en doute la puissance des dieux chez la majorité des gens ; il a donc pensé qu’il ne s’agissait pas d’une plaie infligée à l’Empire, qui aurait paru annoncer sa propre ruine, mais d’une plaie infligée à l’idolâtrie. Ce faisant, il aurait au moins dû reconnaître que cette plaie a guéri et que Vespasien a levé tout encombre en reconstruisant le Capitole. Qu’est-ce donc que les miracles d’Apollonius ont pu faire de plus à une blessure déjà guérie ? Quel besoin a-t-on eu de ce chirurgien après qu’une cicatrice l’eut refermée ? Le peuple avait recueilli les nombreux indices montrant que la restauration du Capitole allait rétablir la faveur des divinités et l’éternité de Rome, que Rome elle-même semblait se relever : les médailles de Vespasien en ont témoigné bien plus éloquemment que toutes les supercheries d’Apollonius, pour autant qu’il ait véritablement et publiquement accompli tout ce qu’on a pu faussement lui attribuer. Pourquoi les œuvres d’Apollonius seraient-elles plus efficaces à lever ce doute après la reconstruction du Capitole que ne l’ont été à prévenir ce doute celles qu’il avait accomplies avant sa destruction ou pendant qu’il était en ruine ? Invente-t-on vraiment quand on nous raconte les miracles qu’il a faits à Rome, auxquels le peuple mal instruit aurait attribué quelque crédit car il avait alors perdu confiance en ses propres dieux ? Je cite Eusèbe contre Hiéroclés : De fait, nous refuserions absolument de croire qu’il ait ramené à la vie une petite fille morte, puisque Philostrate lui-même a tenu ce fait pour incroyable. {b} Cela, comme tout le reste, s’est passé au temps de Néron. En vérité, bien des arguments confirment que ce charlatan s’était déjà fait connaître et avait brillé sous Néron ; soit bien avant Domitien, avant la destruction et la reconstruction du Capitole, avant Vespasien, qui est supposé avoir supplié Apollonius de le faire empereur. {c} Cela renverse l’argument de Grotius sur une magie qui serait sortie de terre et d’un Apollonius qui n’aurait commencé à briller par ses prodiges qu’après la survenue et la guérison de la plaie subie par la première Bête, {d} c’est-à-dire après la destruction et la restauration du Capitole. Il n’est pas vrai qu’Apollonius a accompli ses principaux actes sous le règne de Vespasien et de ses fils. {e} Certains des faits que Grotius relate dans son commentaire s’étaient produits avant Vespasien : cet arbre avec lequel il a conversé, Empusa qu’il a mise en fuite, la peste dont il a étouffé Éphèse en rôdant sous un déguisement de mendiant, et autres contes dont Eusèbe a dénoncé l’ineptie et la fausseté. {f} Qui bien plus est, pourtant, si Apollonius avait accompli ses principaux actes durant le règne de ces trois empereurs, toutes les puissantes entreprises de Satan en faveur de l’idolâtrie et contre les chrétiens n’auraient dû se manifester que pendant leurs trois gouvernements consécutifs. En vérité, Vespasien et Titus n’ont rien machiné contre les chrétiens sous l’influence d’Apollonius ou de ses supercheries ; mais Domitien, qui fut hostile aux chrétiens, n’y a pas été incité par Apollonius car il l’a méprisé et a voulu le châtier].


    1. Dans son commentaire sur l’incendie du Capitole en l’an 69 de l’ère chrétienne, par les Romains eux-mêmes (v. supra première notule {a}), Tacite (Histoires, livre iv, chapitre liv) se remémorait l’invasion gauloise de Rome en 390 s. av. J.‑C. ; mais de célèbres oies avaient donné l’alerte et avaient empêché les assaillants de prendre le Capitole et de le détruire.

      V. notule {c}, note [14] des triades du Borboniana manuscrit, pour les druides.

    2. Critique d’Eusèbe de Césarée (v. note [23], lettre 535) contre Hiéroclès Sossianos (v. note [1] du Borboniana 6 manuscrit), à propos d’Apollonius : Eusebii Cæsariensis Episcopi liber contra Hieroclem, qui ex Philostrati historia comparavit Apollonium Tyanæum salvatori nostro Iesu Christo [Livre d’Eusèbe, évêque de Césarée, contre Hiéroclès qui, en se fondant sur le récit de Philostrate, a fait d’Apollonius de Tyane l’égal de Jésus-Christ, notre sauveur] (traduit du grec en latin par Zenobius Acciolus, natif de Florence, Cologne, Joannes Gymnicus, 1532, in‑8o, page 437). Bayle a résumé cette querelle religieuse dans la note A de son article sur Hiéroclès.

    3. Rappel chronologique : la destruction du Capitole (en 69) a suivi le règne de Néron (54‑68) ; Vespasien (69‑79) l’avait reconstruit en 75 ; Domitien a été empereur de 81 à 96 ; Apollonius, contemporain des apôtres de Jésus, aurait vécu près de cent ans.

    4. L’Apocalypse de Jean fait état de deux bêtes : la première est un dragon assimilé à Satan ; la seconde, une sorte de bouc, faux prophète thaumaturge qui se mit au service du dragon.

    5. Les Flaviens (Vespasien, Titus et Domitien) ont régné sur l’Empire de 69 à 96.

    6. Tous ces prodiges appartiennent à la légende d’Apollonius racontée par Philostrate et vivement contestée par Eusèbe. Seule Empusa mérite explication (Fr. Noël) : « spectre qu’Hécate envoyait, dit-on, aux hommes pour les effrayer ; c’était un fantôme féminin qui n’avait qu’un pied et qui prenait toutes sortes de formes hideuses. »

Ainsi donc, pour conclure cette digression, dont le bienveillant lecteur voudra bien me pardonner la longueur :

  • Grotius tenait Apollonius pour l’Antéchrist, et même pour la seconde Bête prophétisée par l’Apocalypse ;

  • Du Moulin voyait en lui un mage mystique doué de pouvoirs surnaturels ;

  • au yeux de Maresius il s’agissait d’un charlatan mythomane, maître en l’art de l’imposture ;

  • et Naudé, quant à lui (v. notule {c} note [4], lettre 986), le considérait comme un savant pythagoricien (v. note [27], lettre 405) dont Philostrate avait inventé toute l’histoire, deux siècles après qu’il fut mort, dans la maligne intention de rabaisser Jésus et les chrétiens.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 2, note 61.

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(Consulté le 14/07/2024)

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