À Charles Spon, le 25 novembre 1653
Note [69]

François Bernier (Joué, aujourd’hui Valanjou dans le Maine-et-Loire, 1620-Paris 1688) avait été reçu docteur en médecine de l’Université de Montpellier en 1652. Disciple et proche ami de Gassendi, il quitta la France en 1656, après la mort de son maître, pour aller parcourir l’Orient : il passa d’abord en Syrie puis se rendit en Égypte pour séjourner au Caire pendant un an ; après y avoir été atteint de la peste, il s’embarqua à Suez et fit voile vers les Indes où il résida pendant 12 ans ; l’empereur Aureng-Zeyb l’honora du titre de son médecin. Bernier revint en France en 1670 et 15 ans après, alla visiter l’Angleterre. De retour à Paris, il s’y fixa définitivement. Ses excursions lointaines l’ont plus fait connaître que son savoir en médecine et lui ont valu le surnom de Mogol, qu’on lui a donné pour le distinguer de ses homonymes. Il a donné la description de plusieurs contrées, du pays de Cachemire, par exemple, qu’aucun Européen n’avait encore parcourues, et de grandes lumières sur l’histoire de l’Inde à une de ses plus brillantes époques. Forster l’a placé avec raison au premier rang des historiens de l’Inde. Il eut le mérite d’avoir fait connaître un des premiers les maladies et la médecine de l’Indoustan (J. in Panckoucke). Bernier avait été ami d’enfance de Molière durant leurs études au Collège de Clermont.

V. note [3], lettre 314, pour la Favilla ridiculi muris… [Étincelle d’une ridicule souris…] de Bernier publiée sous la même couverture que le traité De varia Aristotelis Fortuna… [Sur la diver sité de Fortune d’Aristote…] de Jean de Launoy (Paris, 1653). Elle avait été précédée par :

Anatomia ridiculi Muris, hoc est Dissertatiunculæ I.B. Morini, astrologi, adversus expositam a P. Gassendo Epicuri Philosophiam. Itemque obiter, Prophetiæ Falsæ a Morino ter evulgatæ, de morte eiusdem Gassendi… Accedit Ode, et Palinodia de eodem Morino per Bellilocum iterato edita.

[Anatomie d’une ridicule souris, c’est-à-dire du minable petit discours de l’astrologue Jean-Baptiste Morin contre la philosophie d’Épicure exposée par P. Gassendi. {a} Avec aussi, au passage, les fausses prophéties que Morin a répandues par trois fois sur la mort du même Gassendi… {b} Avec la réédition de l’Ode et de la Palinodie {c} sur ledit Morin, par Bellilocus]. {d}


  1. V. note [4], lettre 185, pour l’amorce de cette longue querelle philosophique et astronomique entre Morin et Gassendi.

  2. Pour se moquer de Morin, qui s’était ridiculisé en prédisant la mort imminente de Gassendi, Bernier disait que son nom venait de mus, muris, la souris en latin.

  3. Palinodie : « discours contraire à un précédent. Ce mot n’est en usage qu’en cette phrase proverbiale : “ chanter la palinodie ”, pour signifier dire le contraire de ce qu’on avait dit auparavant » (Furetière).

  4. Paris, Michel Soly, 1651, in‑4o de 202 pages.

L’Ode, et Palinodia in Morinum Astrologum authore Belliloco [Ode et Palinodie contre l’astrologue Morin, par Bellilocus] occupe les sept dernières pages (non numérotées) de cet ouvrage. Elle est sous-titrée Bellilocus Colletetto suo S. [Bellilocus salue son ami Collettettus], ce qui identifie sûrement Guillaume Colletet (v. note [5], lettre latine 12) ; mais laisse Bellilocus dans l’ombre, énigme qui a intrigué les spécialistes de Gassendi. Une solution imparfaite de l’énigme se lit à la page 132 (Responsio circa Palidoniam [Réponse sur la Palinodie]) de la Defensio {a} que Morin publia pour riposter sans tarder au livre de Bernier :

Palinodia nec directe nec indirecte ad Dissertationem meam pertinet. In illa nempe neque de Philosophia, neque de Theologia, neque de Astrologia fit sermo : Sed tantum de Longitidunum scientia a me primum inventa, et in lucem edita. Ideoque non solum est insignis malitiæ diræque rabiei, sed insignis etiam dementiæ, illam Anatomiæ adiunxisse, imo præfixisse : ut in capite libri Authorum stultititia patentior fieret : quem in finem hîc etiam apponenda videtur Odes eiusque Palinodæ vera historia.

Initio Iulii anni 1648 æger decumbebam, dum me inivisere dignatus est Doctissimus vir D. Bellilocus Theologiæ Doctor ac Prædicator eximius. Inter discursus diversarum scientiarum in quibus ille excellit, sciscitatus est quid nunquam otiosus tunc temporis agerem ? Dixi me respondere ad Apologiam adversum me in lucem editam, à P. Leonardo Duliris Recollecto, insigni Plagario, qui meum de Longitudinibus Inventum sibi arrogaverat et Me in suo libro adhuc opprobriis afficiens inde præmium solicitabat in Aula. Ille rem tam indignam Religioso detestatus abiit ; crastina vero die mihi inopino misit Odem cum epistolula qua significabat se non cupere ut eius hospitium inquirerem, quod etiam a suo a pedibus qui Oden attulerat addiscere nequivi. Iam vero in libris a me in lucem editis Poëtarum versus mihi oblatos recusavi ; quod sic laudari non appetam. Sed ostensa Ode viris mihi amicis, suaserunt ut illam Responsioni meæ apponerem ut egregiam et subiecto maxime congruam ; præsertim quod P. Duliris in sua Apologia versus aliquos adversum me apposuisset. Hoc igitur factum est. At recuperata sanitate, et Responsione in lucem edita ; ut huius exemplar unum darem ipsis Domino Belliloco, Parisiis undequaque ipsum quæsivi, sed nec de eo, nec de eius hospitio quidquam certi colligere potui, nisi quod esset Parisiis, nec discere potui ubinam degeret.

[La Palinodia n’a pas de rapport direct ou indirect avec ma Dissertatio, {b} car elle ne traite en rien de philosophie, de théologie ou d’astrologie, mais seulement de cette science des longitudes que j’ai le premier découverte et fait connaître au public. {c} C’est donc par insigne malice et furieuse rage, et même par notoire démence qu’elle a été jointe a l’Anatomia et, qui plus est, mise dans son titre, afin que la folie des auteurs de ce livre {d} apparaisse bien clairement dès sa première page. Je dois donc, me semble-t-il, conclure le mien par la véritable histoire de l’Ode et de sa Palinodia.

Au début de juillet 1648, comme j’étais au lit malade, j’eus l’honneur de recevoir la visite du très savant M. Bellilocus, docteur en théologie et très éminent prédicateur. Au cours de notre conversation sur les diverses sciences où il excelle, il m’a demandé à quoi j’occupais alors mon temps. Je lui dis travailler sur ma réponse à une Apologie que le P. Léonard Duliris, récollet, a publiée contre moi, {e} cet insigne plagiaire qui s’était arrogé ma découverte sur les longitudes et qui, me couvrant d’opprobre en son livre, m’avait depuis assigné en justice. Sur ce, il {f} me quitta, non sans avoir maudit un procès si indigne d’un homme de religion ; mais le lendemain, à ma grande surprise, il m’envoya cette Ode avec une courte lettre, où il me disait ne pas désirer que je m’enquisse de son gîte, {g} adresse que son valet de pied qui m’avait apporté l’Ode n’était pas même en mesure de me dire. Il est vrai que j’ai déjà protesté contre les vers de poètes qui ont attaqué les livres que j’ai publiés, car je ne prise guère d’être ainsi mis en valeur. Néanmoins des hommes qui m’aiment bien ont vu l’Ode et m’ont convaincu de la joindre à ma réponse, parce qu’elle était belle et parfaitement en rapport avec le sujet en débat ; et surtout que le P. Duliris avait mis dans son Apologie quelques vers contre moi. {h} C’est donc ce que j’ai fait. Une fois ma santé rétablie et ma réponse imprimée, {i} j’ai recherché partout dans Paris ledit sieur Bellilocus afin de lui en donner un exemplaire ; mais je n’ai pu recueillir aucune information certaine sur lui ni sur son gîte, sinon qu’il était bien à Paris, sans possibilité de savoir où il y logeait]. {j}


  1. Io. Bapt. Morini… Defensio suæ Dissertationis de Atomis et Vacuo ; adversus Petri Gassendi Philosophiam Epicuream. Contra Francisci Bernerii Adegavi Anatomiam ridiculi muris, etc.,…

    [Jean-Baptiste Morin… : Défense de sa Dissertation sur les atomes et le vide ; opposée à la Philosophie épicurienne de Pierre Gassendi. Contre l’Anatomia ridiculi muris, etc. de François Bernier, Angevin…] {i}

    1. Paris, chez l’auteur, 1651, in‑4o de 136 pages.

  2. Bernier et Bellilocus.

  3. V. note [53], lettre 216, pour la « Dissertation » de Morin sur les atomes et le vide, contre Gassendi (Paris, 1650).

  4. La Science des Longitudes de Jean-Baptiste Morin… Réduite en exacte et facile pratique par lui-même, sur le Globe Céleste ; tant pour la Terre que pour la Mer : En faveur des Pilotes et Capitaines de Mer. Avec la Censure de la nouvelle Théorie et Pratique du secret des Longitudes du Père Léonard Duliris, récollet… (Paris, chez l’auteur, 1647, in‑4o de 62 pages).

  5. Léonard Duliris ou Du Liris (1588-1656), moine récollet, astronome et géographe : Apologie ou juste défense du secret des Longitudes… Contre l’injuste usurpation et corruption qu’en a fait le sieur Jean-Baptiste Morin… (Paris, Antoine Bertier, 1648, in‑4o de 83 pages).

  6. Le Bellilocus, dont je cherche à connaître l’identité.

  7. Hospitium peut être traduit de diverses manières, mais est distinct de domus (maison, domicile) : Bellilocus était de passage à Paris, il logeait dans une hôtellerie, ou dans quelque chambre louée ou prêtée.

  8. Le livre de Duliris ne contient que deux vers d’Horace (Odes, livre i, 22, vers 1‑2), mis en exergue du titre :

    Integer vitæ, scelerisque purus,
    Non eget Mauri iaculis, nec arcu
    .

    [Qui mène une vie intègre et pure de crime n’a besoin ni de javelots maures ni d’arc].
  9. Réponse de Jean-Bapt. Morin… à l’Apologie scandaleuse du P. Duliris, récollet, touchant la Science des Longitudes pour les navigations (Paris, aux dépens de l’auteur, 1648, in‑4o de 62 pages) : ses adversaires accusèrent Morin d’y avoir subtilement modifié quelques vers de l’Ode pour en gommer l’ironie et les tourner à son avantage ; Bernier fit rebondir la querelle en publiant, dans son Anatomia de 1651, ce qu’il tenait pour la version originale, en y joignant la Palinodia qui accusait Morin de folie furieuse et de falsification éhontée. On ne saura jamais qui était de bonne foi dans cette argutie.

  10. Morin cite encore plusieurs fois Bellilocus, avec amertume, dans la suite de sa Responsio, en lui attribuant les mêmes qualités, auxquelles il ajoute seulement celle de conciniator [prédicateur]. Étant ami de Guillaume Colletet, Morin lui a soutiré une attestation écrite (page 135) déclarant sur l’honneur qu’il n’a jamais vu Bellilocus, n’a pas été destinataire de sa Palinodia et de son Ode, et ignore entièrement qui il est.

    Tout bien pesé, je conclus que Bellilocus est probablement un pseudonyme, {i} mais sans écarter tout à fait la possibilité que ce soit le nom latin de Louis Le Blanc de Beaulieu, ministre et théologien calviniste modéré de Sedan. {ii} Dans son Manuductio ad medicinam [Guide pour la médecine] (Ulm, 1660), Johann Daniel Horst cite un sieur [Dominus] de Beaulieu dans ses réflexions sur les éclipses. {iii}

    Bernier a reparlé de Bellilocus, {iv} mais sans en dire plus sur l’identité de son complice, se contentant ironiquement de l’appeler Iudæus errans, « le Juif errant ». {v} Je n’ai pas trouvé d’autre Dominus Bellilocus [sieur de Beaulieu] qui fût docteur en théologie, prédicateur et de passage à Paris en 1648, mais ces duels de plumes fourmillent de fourberies… {vi}

    1. En se fondant sur six arguments (page 134 de sa Responsio), Morin est convaincu qu’il s’agit de Laurent Mesme, dit Michel ou Mathurin de Neuré (Neuræus, v. note [2], lettre 211), ami de Gassendi.

    2. V. note [14], lettre 541.

    3. V. notule {d}, note [25] de la lettre latine 87.

    4. Page 284 de sa Favilla (1653), juste avant (pages 285‑291) une réimpression de la Palinodia et de l’Ode (dans ses deux versions, originale et modifiée).

    5. V. note [68], lettre 183.

    6. Je me suis laissé emporter bien au delà de ce qu’écrivait Guy Patin à Charles Spon, mais avec le distrayant plaisir de donner relief et couleur à mon portrait de Bernier le Mogol.

Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 25 novembre 1653. Note 69

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0332&cln=69

(Consulté le 16.08.2022)

Licence Creative Commons