À Charles Spon, le 28 mai 1652
Note [8]

Nantes (Loire-Atlantique), grand port de la Loire, à 50 kilomètres de son embouchure dans l’Océan, faisait partie du duché de Bretagne, lui-même rattaché à la Couronne de France. Rivale administrative de Rennes, Nantes était le siège d’un présidial, d’une généralité, d’une cour des comptes, d’un évêché suffragant de Tours et de l’Université de Bretagne (arts, théologie, droit, médecine) fondée en 1460.

Démarrer : « terme de marine opposé à amarrer. Lever les ancres, ou couper les amarres pour partir d’un port ou d’une rade. […] Ce mot vient des amarres ou cordes qui tiennent le vaisseau attaché, qu’on ôte quand on veut partir. Ménage le dérive de la particule de et de mare, comme qui dirait partir de l’endroit de la mer où on est ancré » (Furetière).

Voyage de la France équinoxiale en l’île de Cayenne, entrepris par les Français en l’année m. dc. lii. Divisé en trois livres… Par Me Antoine Biet, prêtre, curé de Sainte-Geneviève de Senlis, supérieur des prêtres qui ont passé dans le pays (Paris, François Clouzier, 1664, in‑4o, livre premier, chapitre v, Départ de Paris, et la mort de M. l’abbé de L’Isle de Marivault, pages 9‑13) :

« Le jour du départ étant arrivé, qui fut […] le 18e de mai 1652, veille de la Pentecôte, ainsi qu’il avait été arrêté par la Compagnie, M. le général, {a} qui avait assez d’expérience dans les choses de la guerre, craignant que les troubles qui étaient alors très grands dans Paris, n’apportassent de l’obstacle à l’embarquement, et que quelques factieux qui ne demandaient en ce temps-là que de pêcher en eau trouble, et que sous ombre qu’on embarquait du bagage, ils ne prissent occasion de dire que l’on fuyait de Paris, et que l’on portait des rafraîchissements à ceux qu’ils appelaient ennemis, donna ordre à tous les officiers de la Colonie de se trouver sur le bord pour y faire garder l’ordre et empêcher la confusion. Outre cela, il fit venir quelques Suisses de Son Altesse Royale {b} qui s’y étant trouvés, le tout alla le mieux du monde. Chacun portait son bagage dans les bateaux destinés pour aller jusqu’à Rouen, avec une joie qui ne se peut exprimer ; ce qui donnait de l’étonnement à tout le monde qui accourait de toutes parts pour voir cet embarquement. Il arriva pourtant un incident qui y pensa donner quelque retardement : c’est que l’on fit sortir de l’Arsenal un chariot chargé de munitions de guerre, qui étaient nécessaires à la Colonie. Quelques bateliers et semblables gens s’en étant aperçus, croyant rendre un grand service, s’en saisirent, disant qu’on les portait aux mazarins. Ils le conduisirent au palais d’Orléans, {c} faisant grand triomphe de leur prise imaginaire. M. le général en étant averti, s’y transporta aussitôt avec quelques-uns des seigneurs associés, où ils saluèrent Son Altesse Royale. Ils prirent sujet de l’entretenir touchant cette entreprise ; son Altesse en fut grandement satisfaite, elle les encouragea de continuer dans leur généreuse résolution, leur promettant sa protection, et leur fit en même temps rendre le chariot qui fut conduit aux bateaux. […]
Tout le monde étant embarqué, l’on passa le Pont Rouge sur les huit heures du soir, du côté du Pré-aux-Clercs ; {d} l’on mouilla l’ancre au milieu de la rivière, entre la porte de la Conférence et le même pont, où M. le général et ses associés s’embarquèrent les derniers. M. l’abbé de L’Isle de Marivault {e} fit paraître en ce jour, aussi bien que pendant tout le temps qui a été employé pour former cette Compagnie, son zèle et son ardeur. On demeura à l’ancre jusqu’à une heure après minuit ; mais comme ce bon seigneur entre les autres avait un ardent désir de partir, s’imaginant qu’il ne serait jamais assez tôt dans le pays, il dona ordre à quelques officiers d’aller quérir les mariniers pour lever l’ancre.
Ce fut une heure fatale pour lui et pour toute la Colonie, qui mettait une partie de son heureux succès sous sa sage conduite. {f} Ma plume, l’oserais-tu bien écrire ? Je tremble et je frémis quand j’y pense ; non, je ne le puis faire sans fondre en larmes, et que mon cœur ne soit entièrement saisi ; ce brave seigneur avait gagné mon affection, sous la conduite duquel j’avais consacré ma vie à Dieu pour l’aller exposer avec lui dans ces pays si éloignés, et dans le dessein qu’il avait de la conversion de ces pauvres infidèles.
L’ancre étant levée selon son désir, les bateaux commencèrent déjà à prendre leur route, avec un témoignage de joie extraordinaire de tout le monde ; mais nous fûmes arrêtés tout court par un malheur qui ne se peut exprimer, pour lui et pour toute la Compagnie. La garde qui était à la porte de la Conférence {g} se vint ranger sur le bord de l’eau, qui, quoiqu’elle sût bien quel était cet embarquement, et le dessein pour lequel il était entrepris, ne laissa pas de faire arrêter pour satisfaire à leur charge. Quelques officiers de la Colonie se présentèrent par ordre de M. le général pour leur en rendre compte ; mais M. l’abbé ne se contenta pas de cela, voulant faire paraître son soin et sa vigilance pour faire exécuter les mêmes ordres du général, ayant ouï le bruit qu’on faisait, demande ce que c’était ; on lui en dit la raison, il veut lui-même aller parler à eux, et comme sa vue n’était pas des meilleures, voulant passer d’un bateau à l’autre sans s’aider de l’appui de quelqu’un, et comme il y avait un grand espace entre les deux bateaux, le pied lui manqua, et tomba dans cet espace. Il ne fut pas plutôt tombé que les bateaux se rejoignirent ensemble, ôtant tous les moyens de le pouvoir secourir. Quelqu’un des mariniers, plus expert et bon nageur, exposa sa vie en se jetant en l’eau dans ce même espace, pour tâcher de sauver celle d’un si grand personnage, mais ce fut en vain. […]
Voilà le premier préjugé de tous les malheurs et de tous les désastres arrivés à cette infortunée Colonie. Les intentions de tous ceux qui ont passé dans le pays n’ont pas eu sans doute la pureté requise ; aussi Dieu n’a pas permis que ce grand homme, que l’on ne méritait pas, vît et fût témoin oculaire de tant de malheurs qui l’ont traversée ; les péchés sans nombre ayant irrité la justice vengeresse de Dieu, <ce> que toute la Colonie a justement ressenti. » {h}


  1. La Compagnie avait choisi Étienne Le Roux, chevalier de Royville, gentilhomme de Normandie, pour être son premier général, « espérant tous de sa valeur, prudence et conduite, qu’il a témoignées dans les différents emplois et commandements qu’il a eus, tant sur mer que sur terre dans les armées du roi, qu’il surmontera toutes les difficultés qui se rencontrent d’ordinaire dans les commencements des entreprises de cette nature » (page 3).

  2. Le duc d’Orléans.

  3. Au palais du Luxembourg.

  4. Une centaine de mètres en amont de l’actuel pont Royal ; le Pré-aux-Clercs (v. note [1] des Affaires de l’Université en 1650-1651, dans les Commentaires de la Faculté) longeait la rive gauche de la Seine, entre les actuels ponts du Carrousel et de la Concorde.

  5. Docteur de Sorbonne, prénommé Louis, « M. l’abbé de L’Isle de Marivault, quoiqu’ecclésiastique, et de qui le principal dessein était le salut des âmes des pauvres Indiens, ne laissa pas d’être choisi pour être premier directeur dans le pays. […] Le sieur abbé de L’Isle de Marivault fut prié par la Compagnie de prendre entièrement le soin du spirituel de la Colonie, et pour ce sujet qu’il choisît tel nombre d’ecclésiastiques qui lui serait nécessaire pour ce premier embarquement, dans l’espérance que le séminaire étant établi, on en tirerait de telps en temps des ouvriers évangéliques, qui passeraient pour le soulagement des premiers. Il en associa six avec lui, deux desquels manquèrent de courage après la mort de feu M. l’abbé de L’Isle de Marivault » (page 4).

  6. Alors tout-puissant sur l’évangélisation et les œuvres charitables du royaume, Vincent de Paul ne voyait pas d’un bon œil cette mission qui était concurrente des siennes et où le zèle religieux se mâtinait de cupidité coloniale (Correspondance, tome iv, lettre 1436, pages 295‑296, à Achille Le Vazeux, prêtre de la Mission à Rome, le 21 décembre 1651) :
    « Comme il a plu à Dieu de donner quelque bénédiction à la nôtre [à notre congrégation de missionnaires], les nouvelles sociétés qui veulent faire ce que nous faisons, sont bien aises d’en prendre aussi le nom ; et ainsi les défauts des autres tomberont sur nous et les nôtres leur seront imputés. Et n’importe de dire que cette compagnie sera appelée la Mission des Indes, parce que la nôtre est aussi pour les Indes, comme pour ailleurs. Les jésuites n’y envoient-ils pas aussi, et encore d’autres communautés religieuses ? Mais on les distingue par leurs noms propres et non par celui de la Mission.
    Je savais donc, comme je vous ai dit, que l’on se remuait ici pour entreprendre cette œuvre, mais je ne savais pas qu’on en fît la poursuite à Rome, et encore moins que l’on eût espérance de la faire ériger en congrégation.
    J’ai appris aussi qu’un certain abbé, qui ne l’est que de nom, en est le directeur, et qu’il élèvera ici les ecclésiastiques de ce séminaire en la cure de Gentilly, qu’il a prise à cet effet, et que M. de Ventadour sera le préfet général de ces missions et comme le patriarche de l’Amérique, qui aura tout pouvoir du pape et sans la permission duquel personne n’y pourra aller faire les fonctions ecclésiastiques. Si cela était, il serait fort à craindre qu’il n’y arrivât désordre, et déjà il y a un sujet de division tout formé.
    L’on fait ici un armement considérable pour ce pays-là. Un docteur de Sorbonne y passe avec quantité de bons prêtres qu’il y mène, résolu de ne dépendre ni peu ni prou de qui que ce soit que du Saint-Siège. Ce dessein est pris longtemps y a, et sera plus tôt exécuté que l’autre, pource que l’argent et les vaisseaux sont quasi prêts.
    Vous pourrez informer de tout cela le secrétaire de la Sacrée Congrégation R<omaine> et lui dire comme de vous-même qu’avant de rien accorder au sujet de cette prétendue érection, il est tout à fait à propos d’écrire ici à Mgr le nonce qu’il s’informe exactement des qualités de cet abbé, qui doit diriger ce séminaire. »

  7. Au niveau de l’actuelle place de la Concorde.

  8. La suite de l’expédition sombra dans le malheur (v. infra, note [10]) et Biet regagna à grand-peine la France en août 1654.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 28 mai 1652. Note 8

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(Consulté le 15.11.2019)

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