À Claude II Belin, le 12 avril 1636
Note [7]

Procédé thérapeutique employé pour tirer du corps le sang qu’on considère comme corrompu ou superflu, la saignée est aussi vieille que la médecine : elle s’est pratiquée depuis la plus haute Antiquité et fait plus curieux, dans toutes les civilisations humaines. Cette universalité historique et géographique a mené à croire que l’homme a tiré la saignée de l’observation des animaux, avec la fameuse histoire, que narre Pline (v. note [5], lettre 64), de l’hippopotame qui s’ouvre une veine en se frottant contre un roseau pointu, puis se vautre dans la boue pour étancher son sang.

Hippocrate (ve s. av. J.‑C.) proposait la saignée, mais son plus grand zélateur antique fut Galien (iie s. de notre ère) ; son usage n’a commencé à décliner qu’au milieu du xixe s. L’abus de la saignée et ses accidents fréquents lui firent naître des opposants. Au fil des siècles, la liste de ces « hématophobes » (v. note [7], lettre 480) est devenue aussi longue que celle de leurs contradicteurs : on y trouve, par exemple, Érasistrate (iiie s. av. J.‑C.) et parmi les contemporains de Guy Patin, Van Helmont, meneur de l’École chimique, à qui la saignée inspirait la plus grande horreur.

Parmi beaucoup d’autres, Julien Bineteau a hardiment conspué la phlébotomie dans sa Saignée réformée… (La Flèche, 1656, vnotre bibliographie). Sa Préface est transcrite et commentée dans la note [9] de sa lettre du 8 octobre 1651. Il y contestait notamment le fait que Galien eût prôné la saignée aussi vigoureusement que le prétendaient ceux qu’on surnommait « saigneurs » ou « sangsues », dont Patin était l’une des figures de proue (v. infra).

Au xviie s., la saignée était prescrite par le médecin et réalisée par le chirurgien barbier, dont c’était la plus importante source de revenus. Il s’agissait ordinairement d’une phlébotomie (du grec phleps, veine, et temnein, couper) : section d’une veine (venæ sectio en latin), à l’aide d’une lancette (lame acérée, tranchante sur les deux bords), pour recueillir le sang dans une poêlette (ou palette, sorte d’écuelle pouvant contenir environ trois onces, soit une centaine de grammes de sang, et à peu près autant de mililitres). Patin, comme ses collègues, était extrêmement attentif au choix de la veine à sectionner (son côté, sa localisation qui, outre le bras, pouvait être la jambe, le cou, voire la tête), ainsi qu’à l’apparence du sang qu’on tirait, allant jusqu’à y voir de la boue ou des vers, qui n’étaient sans doute que des illusions créées par l’état plus ou moins avancé de la coagulation dans la palette. La conception galénique (pré-harveyenne) de la circulation du sang menait à rejeter la saignée des artères (artériotomie) : on croyait que le sang « actif » (mêlé aux trois autres humeurs, dont le mauvais mélange [tempérament] engendrait les maladies) n’était contenu que dans les veines ; il n’y avait donc pas lieu d’en tirer des artères. La section accidentelle d’une artère était regardée comme une complication fâcheuse de la phlébotomie. Patin n’a pas évoqué dans ses lettres l’emploi des sangsues, bien que cette autre manière de saigner fût connue et pratiquée de son temps.

Le plus franc succès de la saignée s’observait dans la défaillance cardiaque gauche responsable de suffocation par œdème du poumon ; mais la médecine moderne ne recourt plus couramment à la saignée que dans deux maladies : la polyglobulie, qui est un excès de globules rouges dans le sang, et l’hémochromatose, qui est un excès de fer dans l’organisme.

Patin était, comme le démontre amplement la suite de sa correspondance, un adepte déclaré de la saignée : son indication, dans la cure comme dans la prévention de toutes les maladies, n’était pas à remettre en cause ; à l’en croire, on ne saignait jamais trop, mais toujours pas assez. Le débat se limitait au choix de la veine à couper, et surtout au moment le plus opportun : l’idéal était, en théorie du moins, d’éviter la crudité du mal (première phase), pour saisir la transition entre la coction (deuxième phase) et la crise (troisième phase, qui aboutissait à la guérison ou à la mort) ; et pour aider alors la Nature, à évacuer le principe morbifique accumulé dans le sang. La saignée répétée que Patin a souvent recommandée avec obstination dans ses prescriptions vidait les réserves en fer de l’organisme et engendrait une anémie qui affaiblissait le patient et aggravait sa maladie. Patin a signalé un emploi de la saignée qui confinait au vampirisme dans le chapitre ii de son Traité de la Conservation de santé (v. sa note [68]).

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 12 avril 1636. Note 7

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0028&cln=7

(Consulté le 15.05.2021)

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