William Rogers

Mr Williams Rogers dentiste de la cour  d’Ibrahim Pacha et d’une foule de Palais étrangers Cabinet des Estampes, BNF

 

Le comportement de praticiens comme Georges Fattet et William Rogers était si extravagant qu’il les conduisait souvent à s’opposer sur les mêmes thèmes :

  • même lieu d’exercice : rue Saint-Honoré

  • même présence aux « Célébrités charivariques »

  • même proclamation d’invention : les « osanores »

  • même slogan publicitaire : « les prothèses sans crochet »

Comme le précise très justement H. Morgenstein, les empiriques n’avaient pourtant pas le monopole du charlatanisme (1). Ainsi voit-on un dentiste titré comme Désirabode, dentiste du roi par surcroît, user de prescriptions fantaisistes et de procédés publicitaires contestables comme ceux révélés par le compte-rendu de l’Exposition de Paris de 1856 (2).

Cependant, les praticiens diplômés refusèrent de s’associer aux opérations promotionnelles déshonorantes des empiriques sans pour autant s’intéresser à l’amélioration de leur condition de travail. Cette attitude explique la rareté des chapitres consacrés a l’aménagement opératoire de leur cabinet.

Quelques auteurs prennent néanmoins conscience de l’importance de ces problèmes ; ils nous permettent ainsi de confronter la conception de leurs installations avec celles d’Hélène Purkis et de Georges Fattet.

Le fauteuil opératoire, support de l’activité du chirurgien-dentiste constitue la pièce maîtresse du cabinet dentaire (3).

Fauteuil de barbier
(Musée de la BDA, Londres)

 

Le fauteuil de barbier, souvent représenté par le modèle du musée de la British Dental Association, est considéré comme le tronc commun d’où émergèrent les familles de fauteuils de coiffeurs et de dentistes. Leurs évolutions parallèles présentent des similitudes qui peuvent parfois prêter à confusion.

Ayant déjà traité ce sujet, nous nous attarderons davantage à étudier le développement des autres composants du poste de travail. Nous en profiterons néanmoins pour réactualiser les fauteuils dont la mise à jour de nouveaux documents a modifié nos conclusions et pour décrire des modèles récemment découverts.

Les publications d’auteurs français

Laforgue. – L’art du dentiste. 1802

Dans le chapitre consacré aux extractions il précise que :

« Chez ceux qui font journellement ces opérations il y a des sièges faits exprès pour cela ».

On peut donc considérer qu’à l’aube du XIXème siècle, il existe des sièges spécialisés mais dont nous ne possédons ni description ni reproduction.

Maury. – Traité complet de l’art du dentiste. Editions de 1828-1833

Le fauteuil (planche 32)

Il se différencie nettement du fauteuil de « commodité » par :

  • le cintrage très marqué de ses pieds sabres qui accentue l’aire de sustentation du fauteuil en améliorant sa stabilité;

  • l’arrondi du rebord supérieur du dossier qui facilite l’inclinaison de la tête du malade.

Le fauteuil et le crachoir de Maury

 

Le lavabo ou « cuvette du dentiste » de la même planche

Maury est le premier auteur à décrire et reproduire un crachoir spécialisé qu’il prétend avoir introduit dès 1815.

Son originalité réside dans la présence d’un réservoir formant piédestal qui est relié à la cuvette par l’intermédiaire d’une colonne creuse du lavabo. Un tiroir aménagé dans le plateau de la cuvette est utilisé pour le rangement des serviettes. Les verres sont placés sur le réservoir. La cuvette est en cuivre alors qu’elle est en argent, en vermeil ou en or chez William Rogers

La fontaine

Ce petit meuble destiné au lavage des mains comprend un réservoir et une cuvette en cuivre. Il est souvent mentionné dans les inventaires après décès des dentistes du XVIIIème siècle.

Les boîtes à compartiments, « faites comme celles des horlogers »

Il s’agit de boîtes de rangement « pour classer par ordre les dents naturelles et les dents incorruptibles d’après leur forme et leurs nuances ».

Elles servent aussi à « ranger les petits outils ou instruments dont on est souvent obligé d’avoir un grand nombre de la même espèce .

La lampe à esprit de vin

Il s’agit en fait d’une lampe à alcool utilisée pour chauffer les cautères et les ~~plomboirs », destinés à obturer les dents àchaud avec le métal fusible de Darcet et pour le dérochage de certaines pièces.

La loupe

Elle est utilisée par Maury « pour examiner des petits objets ».

L’établi à une ou plusieurs places (Planche 3-7-1)

Il est inspiré par celui des bijoutiers. « Il est commode pour travailler dans un atelier ».

L’atelier de prothèse de Maury
Cabinet des Estampes, BNF

 

L’instrumentation

« Le miroir du dentiste » (Planche 24)

Il s’agit de la première représentation d’un miroir buccal. il est composé d’une glace concave, qui est limitée par un cerclage métallique. Elle pivote « sur deux branches soudées à un manche ».

Le foret à archet (planche 23 ; 1-2-3)

Il comprend deux poulies dont l’une supporte l’axe d’entraînement du foret en constituant un angle droit. Ce modèle permet ainsi d’accéder aux dents postérieures.

L’extracteur de pivot de MIEL (planche 21 ; 6-7-8)

Cet instrument, premier modèle du genre, se compose « de petits tubes d’acier non trempé taraudés intérieurement ». Ils se terminent par l’une de leurs extrémités en dents de scie et sont soudés par l’autre àune tige s’adaptant dans un manche mobile.

Les « cuvettes à empreinte » (planche 32 ; 1-2-3)

Elles sont en fer blanc, en cuivre ou en argent et servent à la prise d’empreinte à la cire. On remarquera le contour du modèle n’2 dont la projection du rebord postérieur permet d’obtenir l’empreinte de la portion vélo-palatine.

La clé de GARENGEOT perfectionnée (planche 27)

Son originalité réside dans la fixation assymétrique de la tige sur le manche dont l’important bras de levier augmente la puissance de l’instrument.

Maury. – Traité complet de l’art du dentiste. 3ème édition de 1841, revue par Paul Gresset

Le fauteuil de Paul Gresset

Par ses accotoirs détachés et ses pieds postérieurs très cambrés, il rappelle le fauteuil de Maury. Il s’en différencie par ses pieds antérieurs à balustres, ses accotoirs à manchettes et surtout par le dossier dont la partie supérieure articulée peut être inclinée.

Le fauteuil de Paul Gresset

 

Désirabode. – Nouveaux éléments complets de la science et l’art du dentiste. 1843

En introduction de son manuel opératoire, Désirabode reprend les idées de Fauchard pour établir les critères de sélection du fauteuil opératoire.

Le fauteuil

L’auteur exprime une opinion très nuancée, « quant aux fauteuils, soit à bascule, soit à crémaillère ». Il les considère utiles mais non indispensables au point de déclarer : « le dentiste doit même savoir opérer sur tous les sièges, car dans le cas où il serait appelé en ville, il pourrait se trouver embarrassé, s’il avait pris l’habitude d’opérer exclusivement sur un seul ».

Les tiroirs de rangement

L’auteur spécifie que « les instruments doivent être enfermés dans des tiroirs rangés par ordre d’application … afin qu’il puisse les prendre promptement sans hésitation et qu’il évite les lenteurs qu’exigeraient leurs choix ».

Les publications d’auteurs britanniques

Leonard Koecker. – Principles of dental surgery. – 1826

Cet auteur exprime très vite le désir de travailler sur un fauteuil adapté au mode de travail du dentiste et, après de vaines recherches, il décida de le concevoir lui-même. Il ne nous en fait malheureusement aucune description.

Maury, qui se rendit au cabinet londonien de ce praticien, fut impressionné par cette réalisation au point d’en faire une brève narration dans son traité de 1828. Il s’agit du premier témoignage de fauteuil mécanique dont « le mécanisme très ingénieux » était capable de mobiliser dossier, siège, accotoirs et repose-pieds.

Ce fauteuil aurait été réalisé à Philadelphie pour la somme de 6.000 F.

James Snell. – A practical guide to operations on the teeth. – 1831

L’une des originalités de cet auteur est d’avoir consacré un chapitre entier à la problématique du fauteuil opératoire.

Fauteuil de Snell
Le fauteuil de Snell

 

Après avoir signalé les avantages d’un fauteuil spécialisé, Snell répond à ses détracteurs en mettant en évidence que les échecs de certaines réalisations proviennent essentiellement de leur mauvaise conception par l’absence de collaboration entre fabricants et praticiens.

Pour l’auteur, trois grands principes doivent participer à l’élaboration d’un fauteuil opératoire fonctionnel :

1) le siège doit permettre de placer le patient dans toutes les positions nécessaires au confort du dentiste et du malade;

2) les composants du poste de travail, qui impliquent une bonne accessibilité, doivent être attenants au fauteuil;

3) le repose-pieds doit être prévu pour s’adapter aux changements de position du patient tout en conservant un bon maintien des jambes du malade.

Avec le fauteuil de Snell, ces principes se concrétisent par :

l’adaptabilité des principaux organes

  • le dossier est inclinable et segmenté en deux parties; l’élément supérieur est orientable et escamotable

  • un appuie-tête mobile en forme de coussin et deux joues latérales assurent la sustentation de la tête du malade

  • l’assise du siège est réglable en hauteur grâce à un mécanisme à crémaillère et à ressorts

la présence de trois composants du poste de travail solidaires du fauteuil

  • une tablette mobile horizontalement est fixée à l’accotoir droit;

  • un miroir à main est attenant à l’accotoir gauche;

  • une bougie et son support, utilisée comme source de chaleur et d’éclairage, sont fixés à un bras articulé et solidarisé au dossier.

un repose-pieds indépendant du fauteuil et transformable

De conception très originale, il est doté d’un mécanisme de réglage en hauteur qui se compose de trois parties superposées et articulées. Les deux plans supérieurs sont munis chacun d’une crémaillère agissant en directions opposées.

Avec un tel dispositif, il est possible de faire varier la hauteur du repose-pieds et son angulation antéro-postérieure.

Il constitue somme toute un repose-jambes qui assure un maintien physiologique à tous les niveaux.

Un rebord aménagé à la partie antérieure autorise le blocage des talons.

Des roulettes permettent l’escamotage du dispositif replié sous le siège.

Fauteuil de Betjemann, ca. 1840
Le fauteuil de Betjemann (coll. part.)

avec le repose-jambes déployé

vue de derrière

 

Ce modèle constitue une version perfectionnée du fauteuil de Snell.

Il a été réalisé par l’ébéniste anglais Betjemann and sons du 28 Oxford street, fabricant de plusieurs éléments de l’installation de John Tomes.

Sa parenté avec le fauteuil de Snell est attestée par :

l’adaptabilité des différents organes

Ce modèle est doté de dispositifs de réglage plus élaborés

le dossier
L’inclinaison est modifiée en manoeuvrant une manivelle qui agit sur la longueur de deux chaines de bicyclette. Le pommeau de préhension est en ivoire. La partie supérieure du dossier est maintenant coulissante.

Le réglage en hauteur est assuré par une poignée circulaire située à l’arrière du fauteuil.

la tétière

Elle est ici différenciée du dossier et attenante à son rebord supérieur sur lequel elle peut coulisser latéralement. Un dispositif articulaire autorise le mouvement de rotation antéro-postérieur.

l’assise du siège

Elle est réglable en hauteur d’une façon simultanée avec les accotoirs. Elle est assujettie à un mécanisme à poulies situé sous le siège. Celui-ci est activé par une manivelle voisine de celle qui régit l’inclinaison du dossier.

la possibilité de fixer au fauteuil divers composants de l’équipement

Une pièce métallique percée de plusieurs pertuis est ménagée à l’avant des entretoises gauche et droite du piètement.

Ce dispositif permet la fixation à différentes places de potences supports de composants du poste opératoire.

la présence d’un repose-pieds

Il correspond strictement à la description du modèle de Snell.

Avec son dispositif à double crémaillères opposées, agissant sur trois plans articulés, il assure de la même façon le réglage en hauteur et l’inclinaison antéro-postérieure de la plate-forme.

Ce modèle de repose-jambes, qui ne sera adopté par aucun autre fabricant, constitue à lui seul la preuve de la filiation de ce fauteuil avec le modèle de Snell.

Parmi les facteurs de différenciation du fauteuil de Betjemann, citons encore la cambrure plus marquée du piètement postérieur qui en améliore la sustentation.

Conclusion

Dans le cadre du vide législatif propre à la profession dentaire de la première moitié du XIXème siècle, les auteurs de publication ne semblent guère plus intéressés que les empiriques à réaliser un cabinet composé d’éléments spécialisés.

Maury et Snell sont les seuls auteurs à présenter des innovations dans l’aménagement du poste de travail.

Si Maury a le mérite d’introduire le premier crachoir spécialisé, son indépendance du fauteuil relève de la position conventionnelle de la vasque utilisée par les praticiens du XVIIIème siècle.

La publication du livre de Snell en 1831 constitue un événement pour la problématique de l’aménagement du cabinet dentaire; en solidarisant plusieurs composants du poste de travail à un fauteuil spécialisé, l’auteur édifie la première unité opératoire du chirurgien-dentiste. On peut donc considérer Snell comme le précurseur d’un concept qui atteindra sa plénitude avec le « bloc opératoire » de Malençon présenté en 1953.

Par rapport au fauteuil de Maury, le modèle de Betjemann, dont la parenté avec celui de Snell ne fait aucun doute, révèle un progrès conceptuel certain. Néanmoins, son débattement vertical très faible, sa configuration encore proche du fauteuil de salon n’assurent pas une bonne approche de la bouche du malade. En introduisant des « boîtes à compartiments » et la notion de rangement « par ordre d’application », Maury et Désirabode tentent pour la première fois de rationaliser la mise en place de l’instrumentation.

Des innovations comme le miroir buccal de Maury, l’extracteur de pivot de Miel (1813), les premiers modèles de porte-empreintes de Delabarre (1820) et de Maury mettent en évidence autant le progrès technologique de l’instrumentation que les nouvelles pratiques opératoires.

Bibliographie

1 H. Morgenstein – Mémoire de D.E.A. du 17 mai 1990
2 American journal of dental Science – 1856 – P. 39 à 43
3 Zur Entwicklung des Zahnärztlichen Operationsstuhles Inaugural-Dissertation von Herbert Staubitz – Würzburg – 1935
Die Geschichtliche Entwicklung des Zahnärztlichen Arbeitsplatzes Inaugural – Dissertation von Dr. med. Geerd-Hilko Weerda aus Emden
Thèse pour le diplôme d’Etat de docteur en chirurgie dentaire par Bernard Nepault : histoire de l’équipement dentaire de l’origine à nos jours – 1980
Thèse pour le diplôme de docteur de troisième cycle de sciences odontologiques du 5 juin 1985 : Evolution conceptuelle du fauteuil opératoire en odontologie – aspect historique et expérimentation ergonomique, par Claude Rousseau
la Saga du fauteuil dentaire par Claude Rousseau – C.D.F. du n’ 346 du 14 octobre 1986 au n’ 372 du 12 mars 1987
4 L’orfèvrerie du XIXème siècle en Europe par S. Grandjean (biblio. hist. de la ville de Paris)
5 Trois « Nécessaires à dents » par Grangeret « coutelier de l’Empereur » par Claude Rousseau – I.D. n’ 23; 13 juin 1991 – n’ 29; 5 septembre 1991 – n’ 32; 26 septembre 1991, réédité ici-même, partie « instrumentation »