Pour la deuxième partie de notre rétrospective du moteur électrique dentaire, nous quittons les rivages de la côte sud des Etats-Unis pour nous retrouver sur notre vieux continent à Clifton, un quartier résidentiel de la vieille ville de Bristol située sur la côte sud-ouest de l’Angleterre. Le niveau de la dentisterie anglaise est encore très bas à la fin du XIXe siècle. Ce n’est qu’en 1878 qu’un acte du parlement rend obligatoire le cursus des études dentaires dans un collège spécialisé. Cette situation explique le petit nombre de dentistes qualifiés. Les Drs Fielden Briggs et James Leon Williams font partie de cette élite. Le Dr Ottolengui qui décrit le cabinet du Dr Briggs ne nous donne toutefois aucun renseignement sur son curriculum (1). La première illustration de cet article nous présente l’aspect extérieur de l’habitation du Dr Briggs dont le style et l’environnement indiquent que le praticien a déjà atteint une position sociale confortable.

Le cabinet dentaire du Dr Briggs

Le « cottage » du Dr Briggs

L’entrée du cabinet

Le salon d’attente

La salle d’opération

La salle d’opération est située dans la rotonde du rez-de-chaussée. Quatre grandes fenêtres positionnées en arc de cercle fournissent une lumière abondante. L’éclairage nocturne est assuré par deux lampes à incandescence murales et une lampe placée au-dessus du plan de travail, réglable en hauteur par un système à contrepoids.

L’agencement opératoire

Il est composé d’un fauteuil de Wilkerson, d’un meuble de rangement d’Ash n° 10 A, d’après un modèle d’Archer, d’un crachoir fontaine et d’une tablette à bras mural d’Holmes déjà décrits.

Sous le téléphone on distingue un appareil a protoxyde d’azote et un petit poêle à gauche de la porte, destiné à la fois à chauffer le cabinet et à purifier la pièce des odeurs médicamenteuses.

À droite de la tablette murale on remarque un petit meuble équipé d’un cautère et d’un maillet électrique sur lequel sont posés le voltmètre et l’ampèremètre de l’appareil à cataphorèse, très en vogue à cette époque, pour désensibiliser la dentine.

Le moteur électrique de Cuttriss and Co (2,3)

Un examen minutieux du tour électrique du Dr Briggs nous indique qu’il s’agit du moteur électrique de Cuttriss fabriqué à Leeds à partir de 1891 et dont un exemplaire est exposé au musée de la British Dental Association à Londres (4).

Le moteur de Cuttriss et son régulateur à pédale

 

Il est à cette époque très répandu en Angleterre et dans les pays germaniques (5).

L’originalité de ce moteur se situe au niveau de la griffe automatique qui est activée par un mécanisme pneumatique et que gouverne le pied de l’opérateur avec le régulateur à pédale appelé aussi rhéostat. Ce dernier est composé d’une bobine de résistance variable qui permet à l’opérateur de mettre le moteur en marche, de réguler la vitesse de rotation et de l’arrêter, sans changer de position.

Un renverseur de courant manuel permet d’inverser le sens de rotation. Aucune indication n’est donnée sur les vitesses obtenues. En 1893, Cuttriss et Wallis introduisent un nouveau modèle pour le courant continu ou alternatif. Le moteur, dorénavant situé à la base de la colonne, assure une meilleure stabilité à l’appareillage.

Un éternel chercheur : James Leon Williams

Bien qu’ayant pratiqué l’art dentaire pendant la majeure partie de sa vie à Londres, le Dr Williams est d’origine américaine. Natif du Maine, il entreprend dès l’âge de dix-neuf ans un apprentissage chez un praticien renommé de cet État de la côte est américaine.

Dès le début de son stage, il adhère à la Maine Dental Society; il est le plus jeune membre de cette association.

Le Dr Williams dans son cabinet

Portrait du Dr Williams

 

À l’examen de la photographie du Dr Williams dans son cabinet, on est impressionné par la fière allure de ce praticien en jaquette confortablement assis dans le fauteuil à proximité du bureau sur lequel est installé un microscope (6).

La présence insolite de ce appareil dans un cabinet dentaire est tout à fait révélatrice de la personnalité de ce praticien ; avide de connaissances, il investit dans l’achat d’un microscope avec ses premiers cent dollars d’économie pour étudier la structure des tissus de la dent. Ses recherches sur l’histologie de l’émail aboutissent à la publication de nombreux articles dont les conclusions vont à l’encontre des concepts soutenus par l’éminent Pr Garrettson. L’originalité de ses travaux est malgré tout reconnue au point d’obtenir une chaire d’histologie au Philadelphie Dental College (7).

Le cabinet du Dr Williams en 1898

C’est en 1887 que le Dr Williams s’installe à Londres où il acquiert rapidement une très belle clientèle. Adepte de la théorie de l’Évolution, il attache une grande importance à l’environnement et plus particulièrement à celui du cabinet dentaire. Étant donné que les dentistes y passent la plus grande partie de leur vie, il considère que le dentiste doit s’efforcer à réaliser un cabinet le plus agréable possible. Il va même jusqu’à prétendre qu’un bel environnement génère un meilleur travail.

Ce concept s’exprime ouvertement dans la décoration intimiste de son cabinet ; les quelques spécimens de papillons exposés dans la vitrine et le grand cadre mural représentant un beau paysage alpin dévoilent ses affinités naturalistes.

Chercheur infatigable, le Dr Williams oriente désormais ses travaux vers la prothèse dentaire. Insatisfait par les qualités esthétiques des dents artificielles du commerce de cette époque, il entreprend une étude à grande échelle de l’anatomie des dents humaines chez un très grand nombre de populations.

En 1911, il fait une découverte qui va révolutionner la fabrication des dents artificielles: il détermine que les incisives centrales des populations de toutes les races humaines se répartissent en trois grands types de forme et que la configuration des dents s’harmonise avec le type facial d’une population donnée.

Les types de forme des dents artificielles seront désormais standardisés dans le monde entier d’après les critères du Dr Williams.

L’arnénagement opératoire

Pour réaliser ses nombreux travaux de prothèse le Dr Williams est équipé du traditionnel fauteuil de Wilkerson. Ce modèle à quatre pieds à griffe décalés permet pourtant une meilleure approche du malade que les modèles plus modernes à socle circulaire. Si la tablette d’Holmes à bras mural est à peine visible sur le document photographique, le tour électrique est, par contre, bien mis en évidence.

Le tour à fraiser de S.S. White doté du nouveau moteur électrique n° 2 (8)
Le moteur de S.S. White n° 2 avec bras Doriot.

Le moteur de S.S. White n° 2avec bras Doriot et fixation murale.

 

Le nouveau tour à fraiser électrique de S.S. White est positionné à gauche du fauteuil de Wilkerson.

Cet appareillage comprend le nouveau moteur électrique n° 2 fixé sur la plate-forme d’un piétement métallique à roulettes. Le moteur est protégé de la poussière par une cloche en verre.

Sous la plate-forme du moteur on distingue :

  • une série de résistances connectées avec le rhéostat

  • une plaque de raccordement à gauche qui comprend les bornes où sont connectés le câble provenant du rhéostat et celui du transformateur mural qui alimente la seringue à air chaud et le maillet électrique

  • deux poulies à droite sur un axe unique : la poulie interne est reliée par une courroie à la poulie motrice de l’axe du moteur, la poulie externe à deux gorges supporte une courroie qui rejoint la poulie du bras de tour à flexible du modèle du Dr Williams. Un bras Doriot est disponible avec cet appareillage

le rhéostat comprend deux pédales rotatives que l’on distingue très bien sur la photographie à proximité du pied arrière du fauteuil du Dr Williams. Ces pédales, qui activent la résistance variable située au niveau du moteur, contrôlent la vitesse de celui-ci ; la pédale rotative gauche assure la mise en marche du moteur, la vitesse de rotation et son arrêt. La pédale rotative droite permet d’inverser le sens de la rotation

La poulie à deux gorges assure une très grande variabilité de révolutions qui s’échelonne entre 700 et 5 000 tours par minute. Avec les moteurs de Cuttriss et de S.S. White n° 2 on constate que ces modèles ont adopté le concept inauguré par la Detroit Electric Co qui autorise le réglage de la vitesse du moteur à l’aide d’une pédale rhéostat activée au pied.

Le nouveau modèle de rhéostat de S.S. White a l’avantage sur celui de Cuttriss de permettre l’inversion du sens de la rotation du moteur.

Bibliographie

1 Ottolengui R. – Office and laboratory of Dr Fielden Briggs. Items of Interest, 1898, vol XX, pp. 296-303.
2 Ash C. – Moteur dentaire de Cuttriss. Le Progrès dentaire, 1891, vol XVIII, pp. 121-122.
3 Ash C. – Moteur de Cuttriss et Wallis pour courants continus et alternatifs. Le Progrès dentaire, 1893, vol XX, pp. 246-247.
4 Donaldson JA. – The development of the application of electricity of dental surgery up to 1900. British Dental Journal, 1960, 109(4), pp. 121-131.
5 Vierteljahrsschriftfürzahnheilkundejuli, 1895, heft IIIV-VI (feuillets publicitaires).
6 An illustrated Interview with Dr J. Leon Williams of London. Items of Interest, 1898, vol XX, pp. 321-344.
7 James Leon Williams’s obituary. The Dental Cosmos, april 1932, vol LXXIV(4), pp. 407-408.
8 The S.S. White n° 2 motor stand outfit. The Dental Cosmos, september 1898, vol XL(9), pp. 6- 10 (feuillets publicitaires).