La création de la chaire de clinique des maladies cutanées et syphilitiques de la faculté de médecine de Paris (1879)

Gérard TILLES
Article non publié


Pi�ce essentielle du processus institutionnel de la dermatologie française, la création de la chaire de clinique des maladies cutanées et syphilitiques illustre les incertitudes et r�ticences dont les créations de chaires de spécialit� furent l'objet pendant la plus grande partie du XIXème siècle. Li�es à des consid�rations intellectuelles qui n'accordaient de r�elle valeur qu'� un savoir encyclop�dique, ces r�ticences furent aggrav�es par les positions respectives de l'Assistance Publique et de la Facult� de Médecine de Paris. La Facult� de Médecine, responsable officiel de l'enseignement et l'Assistance Publique, en charge de malades, persistèrent plusieurs d�cennies dans une mutuelle hostilit� qui interdit toute création d'un enseignement devant conjuguer sur le même terrain l'apport des professeurs dispensateurs du savoir et les malades, essentiels à la d�monstration clinique. Seules les conditions politiques nouvelles que suscita la d�faite de 1870, incitèrent l'Etat à imposer sa volont� sur le terrain communal de l'Assistance Publique permettant ainsi l'installation de chaires de spécialit� dot�es de malades.

Premiers pas et hostilit�

 

C'est à la suite des �v�nements de juillet 1830 que le ministre de l'Instruction Publique, le duc de Broglie, prit un arrêté cr�ant une commission "chargée de l'examen pr�paratoire de toutes les questions relatives à l'organisation de la Facult� de Médecine de Paris". Le rapport de Jules Gu�rin constitua ainsi le premier pas vers la reconnaissance officielle de l'enseignement de la dermatologie formalisant un enseignement auparavant laiss� à la libert� de chaque enseignant. La commission consid�rait la création de quelques chaires de spécialit�s comme une n�cessit�, indispensable à la qualit� de l'enseignement dispens�e par la Facult�.

Souhait�e, avec celle d'une chaire d'histoire de la Médecine, d'anatomie générale, compar�e et pathologique, de pathologie et th�rapeutique générales, de clinique des maladies des enfants, la création d'une chaire des maladies de la peau se justifiait autant, dans l'esprit de Gu�rin, par la demande des �l�ves que par l'existence de chaires de même contenu dans les universités �trang�res. Assur� de la n�cessit� de ces chaires nouvelles, Gu�rin ne sous-estimait cependant pas les difficult�s auxquelles leur �tablissement pourrait donner lieu, consid�rant avec lucidit�, non seulement la non pr�paration des esprits mais aussi et surtout les handicaps créés par l'autonomie de la Facult� de Médecine et de l'Assistance Publique, principal obstacle pratique, v�ritable impasse à laquelle se heurtait toute tentative de créations de ces chaires nouvelles.

Le rapport Gu�rin n'ayant pas suffit pas à faire cr�er des chaires de spécialit�, seuls des cours compl�mentaires d�livr�s par des agr�g�s libres assurèrent pendant pr�s de 50 années, les enseignements distincts de la dermatologie et de la syphiligraphie. C'est ainsi que Cazenave fut d'abord charg� du cours compl�mentaire des maladies de la peau de 1841 à 1843. Alfred Hardy, sous le d�canat de Rayer, favorable à l'enseignement des spécialit�s, reprit cet enseignement à partir de 1862, tandis que Verneuil �tait nommé au titre de l'enseignement des maladies syphilitiques.

En d�pit de l'installation de ces enseignements compl�mentaires, la Facult� de Médecine restait tr�s r�ticente à l'�gard des spécialit�s médicales, parfois même consid�r�es comme pr�judiciables aux malades. Le rapport Gavarret en témoigne en donnant l'image d'un recul de pens�e sur le texte de Gu�rin. Hostile en effet, à l'id�e de spécialisation, Gavarret l'�tait m�me aussi à l'�tablissement d'hôpitaux sp�ciaux, dont il consid�rait le développement comme "fatal à la science et à l'art" et susceptible "d'alt�rer d'une manière f�cheuse le caract�re de notre enseignement".

Ainsi, à la fin du Second Empire, peu nombreux étaient ceux qui à l'image de Girald�s faisait valoir l'intérêt de l'enseignement des spécialit�s. "(...) La spécialit� dans l'enseignement est donc nécessaire, je dirai même indispensable et il est malheureux pour votre instruction, que, chez nous, les tendances officielles portent à rendre l'enseignement clinique tout encyclop�dique. Ainsi, tandis que l'Allemagne et l'Angleterre marchent hardiment dans la voie des spécialit�s, qui est celle du progrès (...) nous conservons encore les errements dans lesquels notre faculté a été lanc�e à l'époque de sa création".

En fait, bien que la première �tape vers la création d'une chaire d'enseignement des maladies de la peau ind�pendante date de 1830, c'est au lendemain de la d�faite de 1870 que l'enseignement des spécialit�s fut v�ritablement per�ue comme une n�c�ssit�. Chauffard, Inspecteur G�n�ral de l'enseignement de la médecine, en donnait alors l'exemple: "Les cliniques générales ne suffisent pas à donner tout l'enseignement clinique. A c�t� d'elles, il faut placer des cliniques spéciales, dont l'importance est devenue telle aujourd'hui qu'une faculté de médecine où les enseignements sp�ciaux sont d�daign�s est condamn�e à un �tat d'inf�riorit� fatale".

De plus, au r�le jou� par les �v�nements de 1870 sur la prise de conscience d'une situation d�grad�e s'ajouta un autre �venement politique. La loi sur la libert� de l'enseignement sup�rieur de 1875 qui mettait en cause le monopole de la Facult� l'incita à cr�er des chaires de spécialit�s, indispensables pour affronter d'�ventuelles concurrences.

Entra�n� par un courant politique favorable, Chauffard proposa alors la cession de services hospitaliers de l'Assistance Publique à la Facult� de Médecine, comme la première condition de la r�forme de l'enseignement des spécialit�s.

Cons�quence de cette mesure qui autorisait la participation des médecins et chirurgiens des Hôpitaux à l'enseignement, la création des cours cliniques annexes institu�e par d�cret du 20 août 1877, suscita l'opposition des professeurs et agr�g�s. L'assembl�e des professeurs de la Facult� de Médecine �mit alors le voeu, le 30 décembre 1875, que des cours cliniques fussent consacr�s à l'enseignement des spécialit�s medicales et chirurgicales. Quelques jours plus tard, (le 6 janvier 1876) elle adoptait le principe selon lequel, l'enseignement des cliniques spéciales pourrait être donnée par des professeurs titulaires. Contrainte de reconna�tre enfin les spécialit�s médicales, la Facult� alla même plus loin que les recommandations de Chauffard, dans la d�finition du statut à donner aux nouvelles chaires de spécialit�s. En effet, alors que Chauffard proposait la création de chaires compl�mentaires à dur�e d�termin�e, prenant place apr�s les chaires de clinique, la commission que pr�sidait Broca, pr�f�ra, pour des raisons de facilit� d'application, l'�tablissement de "vraies chaires constitu�es exactement comme les autres et mises sur le même pied".

Toutefois malgr� ce qui, pour la première fois, apparaissait comme un consensus de la part des représentants de la Facult� de Médecine, la création des chaires de spécialit�s n'�tait pas encore totalement r�gl�e. En effet, la question des difficult�s d'installation physique de ces chaires nouvelles sur le terrain de l'Assistance publique restait enti�re et de fait, cette perspective fut aussit�t d�crite par les représentants de l'Assistance Publique comme une "grave affaire". Toutefois, l'Assistance publique fut contrainte par d�cret (20 août 1877) de c�der à l'Etat plusieurs services hospitaliers.

Une chaire pour les maladies de la peau, handicaps et �l�ments de modernit�

 

La décision d�finitive de création de la chaire de clinique des maladies cutanées et syphilitiques fut prise par l'assembl�e des professeurs dans sa s�ance du 16 janvier 1879, sous la pr�sidence du Doyen Vulpian. Un d�cret du 31 décembre 1879 cr�a à la Facult� de Médecine de Paris une chaire des maladies cutanées et syphilitiques. Alfred Fournier en fut le premier titulaire et la chaire install�e à Saint-Louis le 8 janvier 1880.

Cependant, si la création d'un enseignement officiel de la dermatologie pouvait être consid�r� comme novateur, les conditions li�es à cette création obligent à mod�rer l'apport r�el de cette chaire nouvelle à la dermatologie. En effet, regroup�s dans une seule et même chaire, les enseignements de ce qu'alors on appelait les maladies cutanées et syphilitiques, étaient soumis � l'intérêt particulier de tel ou tel titulaire de la chaire, intérêt presqu'exclusivement de nature syphiligraphique dans le cas de Fournier. L'orientation de l'enseignement de Fournier, bient�t per�u comme un facteur limitant justifia, peu apr�s la création de la chaire, une proposition de d�doublement présentée à l'assembl�e des professeurs le 19 mai 1881. Le Fort, auteur de ce projet, jugeait que la notori�t� de Fournier en matière de syphilis jetait "par cela même une ombre sur la seconde partie du programme qui incombe à ce double enseignement fusionn�". S'appuyant sur une comparaison avec les universités germaniques au d�bit de la France, Le Fort consid�rait la création d'une chaire de dermatologie comme "conforme aux n�c�ssit�s de l'enseignement, comme elle est conforme aux voeux de la faculté". Il demanda alors le transfert de la chaire de syphiligraphie à l'Hôpital du Midi tandis que la chaire nouvelle de dermatologie serait seule �tablie à Saint-Louis. La r�ponse de Fournier, indiquait en quels termes il consid�rait la dermatologie et par la-m�me, les limites, pour la dermatologie française de la création de la chaire sous sa forme double. L'argumentation de Fournier ne s'appuya à aucun moment sur la sp�cificit� de la dermatologie mais seulement sur ce que le transfert à l'Hôpital du Midi, pourrait avoir de p�nalisant pour l'enseignement de la syphilis.

Professeur charg� d'enseigner les maladies de la peau, il ne voyait en fait ces pathologies que comme un simple compl�ment de la syphilis.

L'argumentation de Fournier et sa personnalit� eurent raison de la proposition de Lefort et des r�ticences de Hardy. Le projet de d�doublement de la chaire fut repouss� par 23 voix contre 1.

Gaucher succ�da à Fournier en 1902 puis Jeanselme occupa la chaire à partir de 1918. Gougerot lui succ�da en 1928 avant que Degos occupe la chaire à partir de 1951. Il fallut attendre 1953 pour que fut créée à la Facult� de Médecine de Paris, une chaire individualis�e de clinique dermatologique confi�e à B. Duperrat.

Ainsi, les circonstances de création de la chaire de clinique des maladies cutanées et syphilitiques apportent un témoignage des r�sistances qu'il fallut vaincre avant que ne fut mis en place un enseignement officiellement assur� par un professeur de clinique. Pr�s de 80 ans s�parèrent en effet les premières le�ons d'Alibert (1802) à l'ombre des tilleuls de Saint-Louis de la première le�on d' Alfred Fournier dans la Clinique de ce même Hôpital (1879). Entre ces deux dates, plusieurs commissions, exprimèrent ces r�sistances, que seul le climat politique de l'apr�s-guerre de 1870 parvint partiellement à vaincre. Rappelons qu'� la veille de la Grande Guerre, les spécialit�s médicales n'�taient toujours pas inscrites dans les textes r�glementant les �tudes médicales en France. La victoire du spécialisme, à la lumière des �v�nements de mai 1968 peut ainsi être interpr�t�e comme les cons�quences, non pas de progrès technologiques, mais à nouveau de pressions politiques et d'enjeux id�ologiques qui "ont permis en quelques mois la réalisation de ce que les r�sistances du mandarinat en place avait toujours emp�ch�".