L' EXCLUSION DES DERMATOLOGUES JUIFS EN FRANCE SOUS L'OCCUPATION

Docteur Bruno Halioua (Paris)

Communication à la Société française d'Histoire de la Dermatologie, le 4 décembre 1998


"DEHORS LES METEQUES"

Les années 30, secou�es par une importante crise �conomique, ont été marquées par une augmentation du m�contentement de l'opinion publique qui rendait responsable les �trangers et en particulier les juifs de la mont�e des tensions internationales, de l'augmentation du ch�mage et des problèmes politiques soulev�s par le Front Populaire. Paxton a parfaitement r�sum� les causes de cette situation en �crivant 

 

"Toute crise affaiblit le sens de l'hospitalit�".

Le corps médical a été lui aussi confront� au problème de la crise �conomique comme l'expliquait le docteur Paul Gu�rin dans l'hebdomadaire Candide: 

 

"Les faits sont l�...Les temps sont durs...La médecine française traverse une crise...Crise �conomique...Le client devient rare, paie mal; l'Hôpital, le dispensaire, concurrencent le médecin priv� jusque dans sa client�le rest�e ais�e... Et voici qu'en cette profession encombr�e aux issues embouteill�es surgissent les bataillons serr�s des envahisseurs �trangers".

Les syndicats m�dicaux, les organisations d'étudiants en médecine et les autorit�s universitaires accusaient les étudiants en médecine et médecins �trangers, en majorit� juifs roumains et polonais d'�tre responsables de la pl�thore médicale. Le doyen de la faculté de médecine de Paris Victor Balhazard, �crivait à ce propos 

 

"Nous avons d�montr� que sans l'afflux d'�trangers, la pl�thore médicale serait inexistante. C'est à cette pl�thore que l'on doit l'�pret� actuelle de la concurrence médicale, c'est à elle qu'il faut en grande partie rapporter la ruine progressive des traditions médicales françaises."

Un vaste mouvement de gr�ve des étudiants en médecine a eu lieu en février 1935 afin de protester contre "l'envahissement de la profession médicale".

Ce mouvement d'une ampleur exceptionnelle s'est d�roul� dans un climat x�nophobe et antis�mite comme en témoignent les slogans les plus fr�quemment entendus: "La France aux français" et "Dehors les m�t�ques". Sur les murs de la faculté de médecine de Paris, les noms des enseignants à consonance �trang�re ou juive étaient inscrits avec des slogans: "Les m�t�ques à la porte", "Nous voulons des médecins français".

 

LA SOCIETE DE DERMATOLOGIE DOIT, DANS LA MESURE DE SES MOYENS, CONCOURIR A L'EFFORT COMMUN.

Le 22 juin 1940, apr�s avoir subi la plus grande d�b�cle de son histoire, le gouvernement français du mar�chal P�tain signait avec l'Allemagne un Armistice. Le 10 juillet 1940, les chambres réunies à Vichy accordaient au mar�chal P�tain les pleins pouvoirs et l'autorisaient à �laborer une nouvelle constitution. Alors que la France venait de sortir de la plus grande d�faite de son histoire, avec une activit� �conomique paralys�e et une division en deux zones, le tout nouveau gouvernement de Vichy se fixait sans perdre de temps comme principale priorit� de lutter contre ce qu'on appelait l'"Anti-France" jug�e responsable de la d�faite. Le journal " Le Temps" du 25 juillet 1940 en première page r�sumait le programme gouvernemental en proclamant "La purification de la nation française est en marche". Pour pouvoir réaliser ce programme, le gouvernement a utilisé un arsenal juridique destiné à permettre la mise en route de la "Révolution Nationale". Une proportion importante de la population et en particulier de nombreux médecins ont largement adh�r� à ce programme. Dans son discours prononcé à la s�ance de la Société française de Dermatologie du 10 octobre 1940, le président demandait à ses collègues de 

 

"Tous reprendre, dans la qui�tude, notre effort commun vers le plus �lev� des buts : apprendre, pour défendre l'esp�ce humaine, la race, la famille et l'individu.". 

Mais surtout il encourageait la Société de Dermatologie qu'il pr�sidait à participer à la Révolution Nationale 

 

"Au moment où tous pensent à l'organisation d'un ordre nouveau, nous devons participer par nous-m�mes, dans notre sph�re, au redressement qui doit rendre sa place à notre pays. La Société de Dermatologie doit, dans la mesure de ses moyens, concourir à l'effort commun."

 

TZANCK EST UN ETRE IMMONDE, UN JUIF DE LA PLUS BASSE ET DEGOUTANTE ESPECE, UN PORC ENRAGE, UNE BAVE

A partir de l'�t� 1940, la presse antis�mite et en particulier le journal Le Pilori a commenc� à exprimer des propos infamants sur les médecins juifs. Ce même journal a appel� à un mouvement de boycottage des médecins juifs en livrant à chacune de ses parutions dans une rubrique intitul� "Boycottons les salopards" une liste nominative des médecins juifs parmi lesquels de nombreux dermatologues.

Le Professeur Milian, membre de l'Acad�mie de Médecine, qui avait été d�nonc� se justifiait de cette accusation et faisait para�tre dans le Pilori un droit de r�ponse : 

 

"Je ne sais pas où vous avez pris cette information, car je ne suis pas juif, même pas du fait de mes ascendants les plus �loign�s. Je suis simplement catholique. Je vous prie de faire cette rectification dans votre journal, par publication de cette lettre".

Le docteur Arnault Tzanck qui jouissait d'une importante notori�t� a fait l'objet d'une campagne de haine particulièrement acharn�e de la part de la presse antis�mite: 

 

"Tzanck est un être immonde, un juif de la plus basse et d�go�tante esp�ce, un porc enrag�, une bave. Nous le clouons au pilori d'un poignard décid�". "C'est un comble que Tsanck (sic) ait eu l'audace de revenir ! C'est un scandale inou� qu'il n'ait pas été r�voqu� pour sa double qualit� de juif et de d�faillant à son devoir. Le juif Tsanck, de pr�nom Arnault, né en 1886, à Vladicaucase (Russie), de Mo�se Tsanck et de Marie Krinsky, doit être chass� ignominieusement des Hôpitaux de Paris. Il d�shonore tout le milieu médical. Il pue, dans cette France renaissante. Qu'attend-on, en haut lieu? Si l'on ne prend pas des mesures, nous insisterons davantage, jusqu'� ce que cet homme soit traité comme il convient. à la schlague ! à la cravache ! Au crachat ! Et plus encore, s'il le faut !".

 

TOUS NOS CONFRERES, A LA RECHERCHE D'UN POSTE VACANT, PEUVENT PRENDRE COMMUNICATION DES LISTES, AVEC NOMS ET ADRESSES, DES MEDECINS ETRANGERS OU FILS D'ETRANGERS

La première �tape de l'exclusion des dermatologues juifs a été la loi du 16 août 1940 qui interdisait l'exercice de la médecine aux praticiens praticiens �trangers, à ceux qui avaient acquis la nationalit� française apr�s 1927 et à ceux qui étaient n�s en France mais de p�re �trangers. Cette l�gislation d'exclusion était implicitement dirig�e contre les médecins juifs �trangers qui constituaient la majorit� des praticiens �trangers. Le Concours M�dical proclamait "Chassons les tard-venus, les non-assimil�s, les vol�es de rapaces qui trop longtemps pillèrent notre grain." Une fois l'arrêté de rejet promulgu�, les médecins �trangers avaient huit jours pour arr�ter leur exercice sous peine de s'exposer à des poursuites judiciaires pour exercice ill�gal de la médecine. Leurs cabinets laiss�s vacants suscitaient des convoitises de la part de médecins qui souhaitaient s'installer. Le Progr�s M�dical pr�cisait à titre d'information aux jeunes médecins souhaitant s'installer: 

 

"Tous nos confr�res, à la recherche d'un poste vacant, peuvent prendre communication des listes, avec noms et adresses, des médecins �trangers ou fils d'�trangers auxquels le droit d'exercer a été retir�, directement au si�ge du Conseil sup�rieur de l'Ordre, 60 boulevard de Latour-Maubourg".

Les journaux m�dicaux tel que le Concours M�dical , le Progr�s M�dical et la Presse M�dicale publiaient r�guli�rement entre 1941 et 1944 les listes des médecins �trangers qui étaient interdits d'exercice.

 

IL SERA NECESSAIRE D'AVOIR AU MOINS DEUX GRANDS-PARENTS ARYENS POUR POUVOIR PUBLIER

La deuxi�me �tape de l'exclusion des dermatologues juifs a été la promulgation le 3 octobre 1940 du statut des Juifs. L'article 2 stipulait qu'il était d�sormais interdit aux Juifs d'�tre professeurs de facultés, chefs de travaux, chefs de clinique ou assistants. Au cours de l'automne 1940,

l'Assistance Publique de Paris a appliqu� conform�ment à la l�gislation antijuive, l'exclusion de la plupart des Internes des Hôpitaux de Paris, des chefs de clinique et des médecins des hôpitaux, juifs. L'exclusion des praticiens juifs a été particulièrement importante au sein des différents services de dermatologie de l'Hôpital Saint Louis à Paris. Sur les 33 dermatologues qui exer�aient des fonctions hospitalières, 8 médecins juifs (soit 24,2% de l'effectif total) ont fait l'objet d'une mesure de renvoi. Du jour au lendemain, des dermatologues qui jouissaient d'une notori�t� importante comme les docteurs Tzanck ( Chef de service), Sidi (Assistant), Blum (Attach�), Meyer Heine (Chef de clinique), Mlle. Eliascheff (Chef de laboratoire), Horowitz(Assistant), Levy-Coblentz(Chef de laboratoire) et Levy -Fraenkel (Assistant) n'�taient plus autoris�s à participer à l'activit� de leurs services.

Il était �galement interdit aux dermatologues juifs de participer aux travaux publiés par le Bulletin de la Société de Dermatologie et de Syphiligraphie qui a fait l'objet d'une "aryanisation" au cours des 4 années d'Occupation conform�ment au souhait �mis le 4 novembre 1940 par les autorit�s allemandes à la librairie Masson: 

 

"Les publications soumises à notre examen sont toutes autoris�es à repara�tre. Il vous est cependant prescrit d'exercer votre initiative d'�diteur à l'�gard des directions ou comit�s directeurs de chacun des périodiques en question, de fa�on que dans le plus bref d�lai toute collaboration juive à ces publications soit supprim�e. Notre d�sir est que cet assainissement soit entrepris imm�diatement."

.Certains journaux m�dicaux ont fait semblant d'ignorer cette mesure et ont continu� à faire participer des médecins juifs (Lyon Chirurgical). Les Annales de Médecine ont choisi d'arr�ter leur parution plut�t que d'�liminer un des membres du comit� de r�daction "Nous avons pr�f�r� le silence à la servitude".

Le journal clandestin de la resistance médicale Le M�decin français s'est vivement indign� de cette mesure 

 

"Il sera nécessaire d'avoir au moins deux grand-parents aryens pour pouvoir publier... et recommand� d'�viter de citer des isra�lites dans une bibliographie digne de ce nom".

 

A DOSE HOMEOPATHIQUE

La troisi�me �tape de l'exclusion des dermatologues juifs a été la promulgation du d�cret du 11 août 1941 qui a instaur� un numerus clausus des praticiens juifs ayant un mode d'exercice lib�ral. A l'issue de ce d�cret, le nombre de médecins juifs autoris�s à exercer ne devait pas d�passer le pourcentage de 2% de l'effectif total des médecins non juifs. Il s'agissait avant tout de médecins titulaires de la carte d'ancien combattant (en particulier ceux qui étaient titulaires de la Croix de guerre, de la L�gion d'honneur ou de la m�daille militaire pour faits de guerre), de pupilles de la nation, ou d'ascendants, de veuves et d'orphelins de militaires morts pour la France. La pr�sence de juifs dans le corps médical était d�sormais admise "� dose hom�opathique". Sur les 5 410 médecins de Paris et dans la r�gion parisienne, 722 praticiens juifs ont été interdits d'exercice, ce qui correspondait à 13,3% de l'ensemble des médecins.

43 dermatologues juifs, soit 15,5 % des 277 dermatologues exer�ant en 1939 à Paris et dans la r�gion parisienne, sont tomb�s sous l'arr�t d'interdiction d'exercice de la médecine. Sous l'effet conjugu� des mesures d'exclusion des médecins juifs et de l'absence de dermatologues retenus comme prisonniers de guerre en Allemagne, le nombre de dermatologues à Paris et dans la r�gion parisienne a diminu� de 26,7 % entre 1939 et 1943 (277 en 1939, 203 en 1943). Les témoignages recueillis aupr�s de dermatologues juifs ou de leurs proches ayant v�cu cette période douloureuse nous ont appris qu'ils ont le plus souvent b�n�fici� de la part de leur collègues non juifs de témoignages de soutien, de manifestations de solidarit� et surtout d'aide pour surmonter les difficiles situations auxquels ils étaient confront�s quotidiennement au cours des quatre années d'Occupation.

 

CONCLUSION

Le 1er octobre 1944, anim�s par une volont� de gommer les oppositions apparues dans le corps médical sous l'Occupation, les cadres de la R�sistance médicale ont organisé dans le grand amphith��tre de la Sorbonne une importante réunion au cours de laquelle participaient les plus illustres Professeurs de médecine et de chirurgie de la Facult� de Médecine de Paris. Le docteur Paul Milliez y a pris la parole dans une volont� d'apaisement pour expliquer 

 

"il n'y a pas deux sortes de médecins, pas plus qu'il n'y a deux France. Tous nous avons vibr� à l'unisson. Et même si parmi vous, il y a des hommes qui n'avaient pas cru comprendre, nous leur ouvrons les bras, car nous ne voulons pas former deux camps, d'un c�t� les médecins r�sistants et de l'autre les médecins non r�sistants. Nous ne chassons que les tra�tres, ceux qui ont nettement collabor� avec l'Allemand".

L'heure était �galement à l'oubli dans la presse médicale. Le bulletin de la société de dermatologie de décembre 1944 publiait un encart intitul� "Rectification de collaboration" où il pr�cisait que "Le nom du docteur Paul Blum avait d� être supprim� de 1940 à 1944 dans les communications suivantes de la Société Française de Dermatologie et Syphiligraphie" Sans explication, il était rapport� une liste de 12 publications scientifiques parues entre novembre 1940 et janvier 1944 auquel le docteur Blum avait particip� sans que son nom ait été pr�cis�.

Nombreux ont été en France les dermatologues juifs et leurs proches qui ont été victime de la Shoah. A la Lib�ration en 1945, seulement 12 dermatologues ont repris leur exercice professionnel sur les 43 dermatologues interdits d'exercice à Paris et dans la r�gion parisienne.