Histoire du sarcopte de la gale

Michel JANIER
Hist.Sci.Méd., 1994 , 28


La gale est une maladie de la peau produite par un parasite animal, le sarcopte ou Acarus scabiei et caract�ris�e par une l�sion sp�cifique, l'�minence acarienne et le sillon. Cette d�finition de Bazin dans le dictionnaire Dechambre de 1880 est proche de la d�finition actuelle: ectoparasitose cutanée due à un acarien Sarcoptes scabiei hominis, strictement humain. Une d�finition simple pour une maladie simple dont l'�tiologie parasitaire �vidente aurait pu �tre affirm�e dès le début du 17� siècle (invention du microscope) voire avant, le parasite pouvant être distingu� à l'oeil nu un peu myope, si les pr�jug�s des th�oriciens du monde médical avaient été pr�ts à accepter une telle hypothèse. Or, il faudra attendre la fin du 19� siècle pour que l'origine parasitaire de la gale ne soit vraiment accept�e. L'histoire du sarcopte de la gale illustre une des plus incroyables �pop�es médicales du 19� siècle.

Le sarcopte

Au centre du d�bat, un gentil animal à huit pattes, le sarcopte que nous appelerons au cours de cet expos�, indiff�remment �galement l'acarien, l'acarus, l'acare, le ciron, le parasite, l'insecte, l'animalcule, la cr�ature, la vermine, l'�tranger et de temps en temps la bestiole. Voici d'abord l'�tat civil du sarcopte dont les parrains s'appellent Linn�, Latreille et M�gnin. Le sarcopte appartient à :

Sarcoptes scabiei (du grec sarx la chair et kopto je coupe) n'est pas un insecte. Les insectes ont, en effet, six pattes, des antennes, un corps s�par� en trois parties (et l'implantation des membres est thoracique). Il est compos� d'une t�te, d'un corps en forme de tortue et de nombreux appendices utiles à sa survie.

C'est un parasite essentiellement fouisseur, prolifique et cytophage

Les années obscures

Sarcoptes scabiei hominis est responsable de la gale. Le terme de gale, longtemps écrit avec deux "l" est d'�tymologie obscure. Les Grecs l'appelaient psora (de pso je frotte), les Latins scabi�s (de scabere gratter), terme conserv� par les Anglais, les Allemands Kr�tze, les Espagnols sarna ou rona, les Proven�aux rogne et en langage vulgaire gratelle.

La maladie fut classée tour à tour dans les cachexies, les vices, les phlegmasies, les oxyg�noses, les pustules, les v�sicules et les infundibul�es.

Le sarcopte ne fut vraiment identifi� qu'en 1834 et sa responsabilit� dans l'�tiologie de la maladie ne fut accept�e que dans la 2� moiti� du 19� siècle. Et pourtant, l'acarus était connu depuis bien longtemps dans les milieux populaires (les pauvres femmes et les gal�riens de Livourne, les femmes corses, les paysans des Asturies, les vieilles indiennes de l'Or�noque). Certains anciens auteurs avaient parfaitement d�crit le parasite. Enfin, la nature animalculaire des gales animales était connue.

Les grand noms de la médecine se sont illustrés dans des tentatives th�oriciennes. Celse de V�rone attribue la psora à un vice interne des humeurs, Galien de Pergame à des humeurs m�lancoliques, Avicenne de Boukhara à un m�lange de sang, d'atrabile et de pituite. Les médecins occidentaux n'ont pas fait beaucoup mieux jusqu'� la fin du 18� siècle, jusqu'� Lorry et Hahnemann fondateur de l'hom�opathie et tenant de la dyscrasie psorique.

Il n'existe, chez les Anciens, aucune description d'ensemble de la gale. Rien dans Hippocrate, pas grand chose dans Aristote qui pourtant a fait dans son "Histoire des animaux" de vagues descriptions compatibles avec la maladie ; Galien n'en fait que de vagues mentions, Celse, Horace et Cic�ron, Pline l'ancien �voquent la psora ou la scabi�s mais il semble bien que la psora correspondait à l'ensemble des maladies squameuses et furfurac�es et que la scabi�s regroupait l'ensemble des affections prurigineuses de l'époque.

Les pr�curseurs

Avenzoar de S�ville au 12� siècle dans le "Taisir elmedaouat oua eltedbir" d�crit le "souab" qui existe dans la peau et dont il sort un animal très petit que l'oeil a de la peine à d�couvrir. Mais on ignore s'il s'agissait du sarcopte ou de poux et attribue la maladie à des alt�rations humorales.

Scaliger en 1580 nomme l'acarus ou ciron, petite esp�ce de pou existant sous l'�piderme où il creuse des galeries.

Toujours au 16� siècle, Ambroise Par� parle "d'animalcules qui se creusent des voies sinueuses sous la peau, se trainent, rampent sous le cuir et le rongent petit à petit principalement aux mains et qui excitent une f�cheuse d�mangeaison et gratelle", mais lui aussi attribue la maladie aux humeurs de la pituite nitreuse sal�e.

Vidius, en 1596, attribue la g�n�ration spontan�e des animalcules au sang, à la pituite et à la bile. Thomas Mouffet, en 1634, à Londres d�crit dans son "Th�atre des insectes" (Insectorum sive inimorum animalium theatrum) l'acarus ou ciron qui est différent du pou et que l'on peut retrouver dans la peau à distance des pustules. August Hauptmann, en 1657, à Leipzig puis Ettm�ller en 1682 utilisent les premiers microscopes pour faire des dessins encore très imparfaits de l'acarus.

Une grande �tape de l'histoire du sarcopte est franchie avec Cosimo Giovanni Bonomo et Diacinto Cestoni, le premier médecin, le second pharmacien ou pseudonyme du premier, dans une lettre adress�e au po�te naturaliste Francesco Redi dat�e de Livourne le 18 Juillet 1687 et publiée à Florence. Bonomo fort de l'exp�rience populaire des pauvres femmes et des gal�riens de Livourne qui extraient de leur peau galeuse avec une aiguille des animalcules et les �crasent sur leurs ongles, écrit un très beau traité sur la gale dans lequel on trouve déjà une description moderne et exacte de la maladie et de l'agent pathog�ne. Citons le dans "l'Osservazioni intorno a pellicelli del corpo umano" : "avec la pointe d'une aiguille, nous e�mes la chance de retirer et d'observer au microscope un petit globule à peine visible, vivant et agile, ressemblant à une tortue blanche avec un peu de noir sur le dos, de longs poils, six pattes et une t�te pointue avec deux cornes". L'exp�rience faite sur un galeux puis sur d'autres malades était fort concluante. La cr�ature était observ�e avec un �quipement optique primitif dans une goutte d'eau. Elle creuse des sillons dans la cuticule, rampe sous la peau, grignote, pond des oeufs, persiste 2 à 3 jours dans les v�tements. La maladie est très contagieuse.

Le traitement interne ne sert à rien. Il faut et suffit de faire un traitement externe mais celui-ci doit quelquefois être r�p�t� plusieurs fois car il peut ne pas tuer tous les oeufs, avec donc un risque de r�cidive. Les seules inexactitudes not�es dans le traité de Bonomo concernent le nombre de pattes (6 au lieu de 8) de la cr�ature et le si�ge où l'on doit le chercher (dans les v�sicules et pustules pour Bonomo. Colonello en fait de beaux dessins, diff�renciant parfaitement le ciron de l'acarien du fromage.

Cette description de Bonomo tranche par son exactitude avec celles de ses contemporains, particulièrement folkloriques par exemple celle de Heintke (Leipzig 1675), celle de Griendelius (N�remberg 1687) et celle de Leeuwenhoeck (1688 et 1695) qui en fait confond l'agent de la gale avec l'acare du fromage Tyroglyphus domesticus .

Au cours du 18� siècle, assez peu de progrès sont réalisés. Les d�fenseurs de la th�orie de Bonomo, en particulier Linn�, classent tour à tour l'acarien de la gale dans les insectes, les poux pour enfin l'assimiler à l'acare du fromage (1734). Les descriptions de Schwiebe (1722) sont encore très approximatives de même que celles de Geoffroy (1764) qui cr�e le terme d'Acarus humanus subcutaneus.

Le m�rite de Carl de Geer, �l�ve de Linn� fut en 1778 de bien diff�rencier l'acare de la gale humaine de celui du fromage et de faire de la bestiole une description tout à fait correcte et de beaux dessins dans son "M�moire pour servir à l'histoire des insectes".

Johann Ernest Wichmann (Hanovre 1786) am�liore dans "l'Aetiologie der Kr�tze" encore la qualit� des représentations du sarcopte et �met une doctrine acarienne parasitaire de la gale, très moderne. Un peu plus tard, à Philadelphie, Joseph Adams (1807) rajoute encore des d�tails anatomiques qui compl�tent l'exactitude de la description du sarcopte. On pourrait penser que l'affaire est jou�e et que plus rien n'est à d�couvrir dans cette maladie.

Or, il n'en est rien. Ces descriptions et ces th�ories sont le fait d'individus isol�s, médecins ou naturalistes, dont la voix qui crie dans le d�sert n'est pas entendue. La Facult� a oubli� ou n�glig� ces descriptions. Pour elle, la gale est plus que jamais une maladie de cause interne. La pr�sence d'insectes est attribu�e aux vices des humeurs ou au simple hasard, donc, insignifiante. Le ciron de la gale est d'ailleurs rarement retrouv� par les plus curieux, ceux qui le recherchent.

La th�orie parasitaire de la gale a, contre elle, les pr�jug�s que le siècle des lumières n'arrivera pas à vaincre. Allen, en 1741, dans son traité des Maladies de la peau reconna�t "la d�mangeaison insupportable qui accompagne toujours la galle a fait soup�onner quelques auteurs que cette maladie soit produite essentiellement par de petits animaux, ce qui selon eux, la rend si facilement contagieuse mais nous n'avons rien de bien clair la-dessus que ce que l'on trouve du Dr Bonomo dans ses transactions philosophiques".

Lorry dans le "Tractatus de Morbis cutaneis" (1777) souligne que personne n'a jamais revu les insectes de Bonomo et que la pr�sence d'�ventuels animalcules ne peut expliquer les gales internes et la gu�rison de maladies graves par l'inoculation psorique. C'est donc bien l'acrimonie du sang qui est en cause.

Les plus modernes, ceux qui croient en l'acarien, le regardent non comme la cause mais comme le produit de la maladie. M�me Joseph Adams qui a fait de belles descriptions du parasite diff�rencie la gale sarcoptique de la v�ritable gale, humorale n�cessitant la correction des vices internes. Pinel et Bateman adoptent ces mêmes th�ories. Un traitement externe isol� serait m�me dangereux car repousserait la maladie au dedans, aggravant le vice int�rieur des humeurs; c'�tait déjà l'id�e de Celse au 1er siècle avant J�sus-Christ!

Aucun de ces pr�curseurs ne sut convaincre ni transmettre à ses successeurs leur concept et l'impossibilit� où l'on était de trouver l'animalcule auquel on pr�tendait rapporter la gale fit na�tre des doutes sur la bonne foi de ceux qui disaient l'avoir observ�!

L'obscurantisme atteint son apog�e avec Hahnemann (1786) et sa th�orie de la dyscrasie psorique, proche de celle de Galien à l'aube du 19� siècle. Il est vrai que le problème était notablement compliqu� par la confusion existant entre les différentes dermatoses, la galle regroupant dans l'esprit de beaucoup les impétigos, l'ecz�ma, le lichen et même la lèpre.

Allen (1741) : "la galle maligne et inv�t�r�e d�g�n�re ordinairement en lèpre", constatation proche de celle de Celse "la psora, lorsqu'elle dure longtemps peut se convertir en lèpre" (1er siècle avant J�sus-Christ) et de celle de Paul d'Egine (634)" la psora est une affection voisine de la lèpre". La contagiosit� de la maladie est bien connue. Willis souligne : "il n'y a certainement aucune maladie à l'exception de la peste qui soit plus ais�ment et plus s�rement contagieuse que celle-l�. Quant aux stations thermales, elles cr�ent la confusion". Allen remarque (1741) "j'ai vu plusieurs malades aller à Bath et en revenir lèpreux confirm�s".

Ainsi, au début du 19� siècle, si Alibert, Biett et Willan croient mordicus à l'existence du parasite, celui-ci était de nouveau perdu et malgr� des tentatives multiples restait introuvable. Ce qui n'emp�che nullement les femmes corses, les paysans des Asturies et les vieilles indiennes de l'Orenoque (Humbolt 1800), plus malins que les doctes médecins de l'Hôpital Saint-Louis, d'extraire l'acarien à l'aiguille et de gu�rir la maladie. Il est vrai que ces modestes pr�curseurs n'avaient pas l'esprit obscurci par les th�ories médicales du moment.

La mis�rable histoire de Jean-Chrysanthe Gal�s (1812)

On en est donc l� au début du 19� siècle lorsque un jeune étudiant de Saint-Louis demande une entrevue au grand Alibert. Cette rencontre va être à l'origine d'un des �pisodes les plus rocambolesques de l'histoire de la médecine du 19� siècle.Le h�ros du drame qui va se nouer a nom Jean-Chrysanthe Gal�s, né à Betb�ze pr�s de Toulouse en 1783 . A 19 ans, le 24 prairial an X (13 Juin 1802), il est nommé pharmacien chef de l'Hôpital Saint-Louis . Etant sur le point de terminer ses �tudes de médecine, il demande un sujet de thèse à Alibert, probablement apr�s une des trois le�ons hebdomadaires du Maître sous les tilleuls du pavillon royal": "pr�s d'un pavillon solitaire est une charmille où l'on respire un air plus salubre, sous les tilleuls dont la verdure adoucit la tristesse d'un lieu consacr� à l'infortune".

Alibert lui conseille : "composez votre thèse sur la gale, votre nom vous permet d'y pr�tendre". Le ma�tre ne se doute pas alors que ce vilain jeu de mots allait d�clencher une série de pol�miques, communications, réunions et d�ceptions incroyables et que sa r�putation et sa carri�re allaient en être gravement �branl�es.

Il faut se replacer dans l'ambiance de l'époque où les tenants de la th�orie acarienne de la gale dont Alibert est le fer de lance s'opposent violemment aux tenants de la dyscrasie psorique. L'Acad�mie de Médecine a même promis une r�compense pour qui d�couvrirait ou red�couvrirait le sarcopte.

Quelques semaines plus tard, le gascon est un rapide, Gal�s revient voir Alibert et lui annonce qu'il a d�couvert le sarcopte de la gale. Nous sommes le 26 Mai 1812 en pleine �pop�e napol�onienne. Non content de l'avoir fait, il assure l'avoir trouv� à de multiples reprises dans les v�sicules et les pustules. Alibert organise des réunions pour f�ter l'�v�nement et confirmer la d�couverte.

Gal�s se pr�te avec dignit� à ces confrontations. Il extrait l'insecte avec dext�rit� des v�sicules scabieuses devant des ar�opages d'étudiants et de médecins. Ces exploits lui valent l'ovation de l'assistance et une commission d'enqu�te de l'Acad�mie de Médecine pr�sid�e par Latreille lui d�cerne le prix en le reconnaissant officiellement comme le d�couvreur de l'�tiologie de la gale. Gal�s empoche l'argent. Il devient célèbre, extrayant à qui va l'acarus avec autant de facilit� qu'on avait eu jusqu'alors de peine à le d�couvrir. Il le retire par centaines dans des exp�riences publiques en pr�sence d'un grand nombre de médecins, naturalistes, entomologistes et savants illustres de l'Acad�mie de Médecine, de l'Acad�mie des Sciences et du Conseil G�n�ral des Hospices de Paris. On le voit accompagné par Emmanuel Patrix (1783-1840), étudiant de Saint-Louis et par le graveur Meunier du Museum qui reproduisent sur le papier l'insecte fabuleux . Gal�s publie son "Essai sur le diagnostic de la gale, sur ses causes et sur les cons�quences médicales pratiques à d�duire des vraies notions sur cette maladie" (Th�se 21 Août 1812- Paris).

Parall�lement, et n'ayant pas perdu son sens pratique, il cr�e un �tablissement très florissant de dermatologie dans le priv� apr�s avoir pendant quelque temps utilisé à Saint-Louis une nouvelle technique de son invention, celle des fumigation sulfureuses.

Jusqu'au 1er Mars 1813, il "fumige" 355 malades, utilisant une bo�te dans laquelle la t�te des patients �mergeait à l'air libre. D�s le début aussi, il chauffait le lit des galeux avec une bassinoire remplie de charbons ardents sur laquelle on jetait de la fleur de soufre. Le 8 Juin 1813, 12 appareils sont install�s à Saint-Louis et le Conseil des Hospices f�licite Gal�s. A la nouvelle de la d�couverte de Gal�s, chacun se remet à l'oeuvre avec ardeur, et bien que s'y prenant comme Gal�s, on ne trouve rien : lui seul paraissait avoir le monopole de l'extraction du sarcopte. Ainsi, Mouronval dont la vie devient un enfer, "je passai mes vacances, mon temps libre et mes heures de r�création entour� d'une multitude de galeux, examinant au microscope, mais je fus fort surpris, l'insecte refusait d'appara�tre". Il conclut pour se rassurer "le ciron de la gale dont on parle depuis 150 ans sans l'avoir vu et dont on a fait des peintures imaginaires copi�es les unes sur les autres et jamais sur l'original puisqu'il n'existe pas!".

Cuvier qui connait bien les dessins de Carl de Geer est le premier à d�toner. Les insectes de Gal�s sont vraiment différents des anciennes descriptions et vraiment très proches des mites du fromage. Il conclut ironiquement que la gale est due à deux types d'insectes différents. L'incr�dulit� s'installe. Des rumeurs de mystification vont bon train. Au début, Alibert n'y pr�te pas garde. Latreille vient de cr�er spécialement le genre Sarcoptes scabiei et les animalcules -ridicules- de Gal�s tr�nent en belle place dans les traités d' Alibert y compris dans le dictionnaire des sciences médicales de 1816 à c�t� des reproductions de la maladie.

Alibert fait rechercher et recherche lui-m�me le sarcopte selon la m�thode de Gal�s. Il n'y parvient pas. Non plus que Biett, Lugol, Rayer en France, Bateman et Willan en Angleterre, Galeotti et Chiarugi en Italie.

Alibert finira par �mettre des doutes sur les fumigations de Gal�s qui d�livrent une grande quantit� de gaz carbonique aux malades. Mais Gal�s avait déjà quitt� Saint-Louis (1815) et créé plusieurs maisons de bains fumigatoires à Paris.

Bien que ne retrouvant pas lui-m�me le sarcopte, Alibert garde sa confiance en Gal�s et continue pendant 15 ans à reproduire les dessins des "monstres".

Rien de spécial , ni de nouveau ne se passe jusqu'en 1829 mais la validit� des exp�riences de Gal�s est de plus en plus contest�e d'autant que Gal�s refuse de participer à toute confrontation publique et que Patrix, laiss� à Saint-Louis en otage, est incapable de faire appara�tre l'insecte.

Rayer consid�re que l'existence de l'acarus est chim�rique. Cazenave (1828) : "il faut r�inviter Gal�s à Saint-Louis, s'il est si dou� pour rep�rer les v�sicules infect�es". Jusqu'� ce que M. Gal�s le fasse voir nous nous croyons autoris�s à penser que l'acarus n'existe pas". Gal�s fait la sourde oreille. Biett (1833) devient un partisan acharn� de la non existence du sarcopte et la pol�mique se nourrit des conflits entre les Alibertistes qui croient encore au sarcopte et les Willanistes men�s par Biett qui n'y croient plus. Des �changes de lettres sulfureuses entre les deux camps se font dans la "Lancette française" en 1829. Alibert est en mauvaise posture ! Le coup de gr�ce sera donné par Raspail.

François-Vincent Raspail, né à Carpentras en 1794, est autodidacte et contestataire, anti-conformiste, libre penseur, socialiste, un peu anarchiste, mais l'un des esprits scientifiques les plus brillants du 19� siècle. Il est, en effet, à la fois chimiste, hygi�niste, cytologiste et l'un des inventeurs de la th�orie de la cellule, et surtout microscopiste.

L'affaire du sarcopte l'int�resse. Il fait d'abord ses propres recherches qui sont toutes n�gatives. Sans id�e pr�consue, il attribue d'abord ses �checs à son inexp�rience, au climat de Paris et aux traitements reçus par les malades. Puis, comparant les dessins de Gal�s et de De Geer acquiert l'intime conviction que Gal�s a fraud�, mystifiant tout le monde en substituant la mite du fromage au pr�tendu acarien. D�s lors (1829), Raspail s'engage dans la bataille et commence une campagne pour pourfendre la mystification "avec l'obstination de l'inspecteur Javert poursuivant Jean Valjean dans les Mis�rables". Il trouve en Lugol un alli� de taille. Lugol venait de prendre, en même temps que la chefferie du service de Dermatologie concurrent de celui d'Alibert (1820), la t�te du parti anti-acarus. Il avait promis un prix de 300 F (100 �cus) à l'étudiant qui d�montrerait l'existence de l'acarus. Patrix, toujours à Saint-Louis, inconscience ou grande na�vet�, veut relever le d�fi mais Alibert le calme (1829) consid�rant probablement que la plaisanterie a assez dur�. Le chirurgien Arnal, �l�ve de Lugol, attaque Patrix de front dans la Lancette française : "qui peut croire que des bataillons de bestioles manoeuvrent sous la peau ?". Patrix : "je les ai vus à l'oeil nu sur la glace du microscope". Arnal : "ils faisaient probablement de la luge !". Patrix temporise : "d�posez d'abord vos 300 F, nous verrons ensuite !". Le 2 Septembre 1829, un certain Meynier annonce à Lugol qu'il a trouv� l'insecte et souhaite le d�montrer en public . Aussit�t dit, aussit�t fait. Devant Bailly, Cloquet, Lugol et une docte assembl�e, Meynier place une goutte d'eau sur le microscope, pr�l�ve les v�sicules d'un galeux, agite le produit avec son ongle et fait appara�tre la bestiole à l'admiration des témoins. Les plus vieux reconnaissent parfaitement l'acarus de Gal�s. Toutes les pr�cautions avaient été prises pour �viter une supercherie. Cloquet annonce publiquement que Lugol a perdu son pari. Alibert jubile. L�s, quelques jours apr�s, Meynier d�cline les 300 francs et Raspail -dont Meynier est en fait l'�missaire- r�v�le la supercherie. Meynier avait dans sa poche du fromage avari� et avait d�pos� avec son ongle les mites du fromage sous le microscope. Lugol jubile. Alibert est atterr�. Il n'y a plus d'autre solution que d'envoyer Patrix relever le d�fi.

Dans l'hilarit� générale, alors que Latreille en profite pour supprimer de la nomenclature le genre Sarcoptes scabiei, le 22 Octobre 1829, Patrix se rend à l'H�tel-Dieu pour une s�ance publique de sarcoptologie. Prudents Alibert, Lugol, Latreille et le ma�tre de c�ans Dupuytren d�clinent l'invitation. Malgr� une mise en sc�ne sophistiqu�e faite d'un amoncellement de bains Marie et quelques malades particulièrement coop�rants, c'est le fiasco total. L'acarus n'appara�t pas. Alors Raspail se l�ve, sort du fromage avari� de ses poches, saupoudre les pr�parations de Patrix, fait constater la similitude de la mite du fromage avec l'acarus de Gal�s et s'en va en marmonant que "le fromage avari� lui a co�t� plus cher que du fromage frais"... Une nouvelle exp�rience pr�sid�e par Dupuytren arrive quelques jours plus tard aux m�mes conclusions. Patrix est s�v�rement admonest� par la faculté mais tout le monde saura que les critiques sont directement adress�es à Alibert.

Nous voici en 1830, la Révolution bat son plein et le sarcopte est toujours introuvable alors que Raspail est sur les barricades. Le monde médical d�senchant�, bien loin d'encourager de nouvelles recherches ne veut plus entendre parler de l'insecte. Alibert lui-m�me commence à douter de son existence. De fait, le seul à y croire est curieusement Raspail qui n'a jamais d�mordu de la th�orie acarienne et qui pense que l'acarus appara�tra bien un jour. Gal�s est s�v�rement jug� par ses contemporains:

Pour Devergie: "le pr�tendu acarus valut à son inventeur de la part de l'Institut une r�compense honorable au lieu de la r�probation et du m�pris qu'il m�ritait";

Pour Raspail: "Gal�s a faussement montr� l'acare du fromage pour acqu�rir facilement gloire et argent";

Pour Biett : "Cette r�ussite constante d'une part et cet insucc�s continuel d'autre part laissèrent dans l'esprit, je ne sais quel doute dont il était difficile de se défendre" ;

Pour Cazenave: "On peut douter de la bonne foi de ce pharmacien".

Pour les plus indulgents:

- "l'aventure de Gal�s servit du moins à ramener fortement l'attention sur la gale et son parasite, quel que soit le jugement que l'on porte sur le personnage".

Gal�s était probablement un escroc. Au mieux, ayant d�couvert par hasard le sarcopte dans une v�sicule, il perp�tua la fraude par amour propre, goût du lucre et de la notori�t�. Il quitta Saint-Louis en 1815, fit fortune en ville avec son appareil de fumigation au soufre. Il est mort en 1854 sans avoir jamais r�pondu aux attaques de ses pairs.

Nous en sommes l� en 1834. Alibert est un homme us� qui doit de temps en temps faire des cauchemars de sarcopte lorsqu'il est abord� de nouveau par un jeune étudiant en Médecine.

 

La merveilleuse histoire de Simon François Renucci (1834)

Simon François Renucci, né en Corse, licenci� en lettres de l'Acad�mie de Paris, étudiant en Médecine à l'H�tel-Dieu est abasourdi par l'�tat lamentable des connaissances sur la gale en 1834. Il a vu fr�quemment les femmes corses extraire l'acare. Lui même l'a souvent fait. Mais, comme l'avaient déjà soulign� Thomas Mouffet et Wichmann, l'acare ne doit pas être recherch� dans les v�sicules mais au bout du sillon, à distance de ces mêmes v�sicules qui ont s�par� pendant des siècles les �checs du succ�s!

Renucci devient un fid�le de l'enseignement d'Alibert, convainc le ma�tre du succ�s assur� de ses recherches. Le ma�tre annule ses vacances et le 13 Août 1834 a lieu le miracle.

Laissons Renucci d�crire cet �pisode. "Apr�s avoir assist� à une le�on de M. Alibert, j'eus l'occasion d'entretenir ce professeur sur cet animalcule merveilleux, tant de fois explor� vainement au microscope, objet de tant de controverses et de tant de contradictions ; et les doutes qu'il manifesta sur la possibilit� de le trouver facilement me firent prendre le parti de lui en fournir des preuves irr�cusables. Aussi, dès le 13 Août 1834, apercevant, à la consultation de ce médecin, une jeune femme, dont la mise annon�ait l'aisance, dont les mains offraient de nombreuses v�sicules de gale, et qui n'avait subi aucun traitement, j'annon�ai positivement à tous les médecins et �l�ves qui se trouvaient l� que bient�t ils verraient l'insecte fabuleux. En effet, j'en fis l'extraction à l'aide d'une �pingle ; le ciron marcha très bien sur mon ongle, et chacun put le voir à l'oeil nu. Je fus alors pri� par la foule des spectateurs de r�p�ter la même op�ration sur un autre galeux, et le même r�sultat ne se fit pas longtemps attendre. A l'instant même, M. le professeur Alibert en fit dresser proc�s-verbal, qui, apr�s avoir été sign� par nous tous, fut envoy� à la Facult�. Cette nouvelle, ins�r�e dans la Gazette des Hôpitaux, trouva presque autant d'incr�dules que de lecteurs. Au point où en était la science, le doute était certes bien permis mais y avait-il beaucoup de philosophie à se retrancher derri�re un d�fi positif ou derri�re une n�gation absolue?

Et cependant des hommes d'ailleurs fort honorables, me firent publiquement des provocations qui bient�t s'an�antirent devant les faits".

Le 16 Août 1834, l'exp�rience de Renucci est publiée dans la gazette des hôpitaux, dans l'indiff�rence ou l'incr�dulit� générales. L'exp�rience est reproduite le 20 Août 1834 publiquement. Lugol ricane : "Alibert a interrompu ses vacances alors qu'il en avait bien besoin! Il est courageux, en fin de carri�re, apr�s des d�faites aussi retentissantes de revenir au combat". "Je renouvelle mon prix de 300 F pour l'étudiant qui trouvera le sarcopte". Lugol se dirige tout droit vers le pr�cipice.

Le 25 Août 1834 , la s�ance est annonc�e dans la gazette des hôpitaux et se tient, en terrain neutre, dans la clinique d'Edouard Emery, le temps est chaud et ensoleill�, les conditions m�t�rologiques sont bonnes. Il est 9H, sont réunis Sabatier, Pinel, Legros, Emery, Lugol, Alibert, Raspail avec ses planches probablement us�es, corn�es et macul�es de fromage avari�, ainsi qu'une nombreuse assistance.

A 10 H, Renucci extirpe l'acarus au bout d'une �pingle, le place sous le microscope. Emery, le neutre, reproduit facilement l'exp�rience. Raspail constate la similitude de la b�te avec les planches de De Geer. Lugol reconna�t sa d�faite. Renucci a gagn� le prix. L'existence de l'acarus ne sera plus jamais discut�e.

Renucci publiera sa d�couverte dans sa "Th�se inaugurale sur la d�couverte de l'insecte qui produit la contagion de la gale, du prurigo et du phlyzacia" (6 Avril 1835). Le petit point blanc, l'animalcule de la gale de l'homme ne se trouve jamais dans le fluide des v�sicules. Renucci fait ensuite une tournée triomphale à la Charit� chez Rayer, aux V�n�riens chez Ricord, � la Facult� chez Cloquet. L'histoire ne dit pas si Renucci a touch� les 300 F de Lugol, probablement pas. Plus personne n'entendra jamais parler de lui.

Alibert modifie ses planches et Raspail recueille la gloire de la publication dans "le Bulletin général de th�rapeutique" (1835) . Il est poursuivi sous le Second Empire pour exercice ill�gal de la médecine apr�s avoir donné pendant dix ans des consultations gratuites dans son centre de sant�, rue de S�vign�. Exil�, puis, président de la Société des Droits de l'Homme, doyen de la Chambre des d�put�s sous la 3� r�publique, il refuse la l�gion d'honneur en 1878 quelques jours avant de mourir.

L'histoire de la gale n'est pas tout à fait termin�e. Les pr�jug�s ayant la vie dure, la reconnaissance du sarcopte ne suffit pas à les effacer jusqu'� la fin du 19� siècle. Les plus grands considèrent le sarcopte non comme la cause mais comme le produit de la maladie, qui elle m�me est due à la malpropret�, la mis�re et la d�bauche.

Devergie écrit en 1852 : "l'identification de l'acarus avec la maladie dans laquelle on le rencontre n'est qu'une pure induction de l'esprit". "Le sillon g�n�re l'acarus" : Devergie est partisan de la g�n�ration spontan�e comme beaucoup de ses contemporains avant Pasteur.

 

Les traitements

Les traitements d�coulent directement de ces th�ories et jusqu'� la fin du 19� siècle, les traitements à vis�e interne seront syst�matiquement associ�s aux topiques. Ils vont, cependant, se simplifier consid�rablement avec le temps. Parmi les traitements externes les plus utilisés, se trouve le soufre, dont l'efficacit� dans la gale est connue depuis Celse.

La pommade sulfo-alcaline de Helmerich (1812) contenant de l'axonge, du carbonate de potassium et du soufre ou ses �quivalents est appliqu�e apr�s des frictions �nergiques au savon noir pendant 15 jours par Alibert, �galement par Cazenave, chef du service des galeux (1838), qui est partisan comme Hebra de badigeons localis�s aux zones atteintes . La dur�e d'hospitalisation n'est plus que de six jours avec Bazin, Chef du service des galeux en 1850 et Hardy en 1852 fait fermer son service des galeux en recommandant une seule application d'une heure trente "(la frotte)".

Ces traitements sont fort irritants et d'odeur affreuse voire "m�phitique". "Il est difficile de voir une gu�rison dans l'�tat de ces pauvres diables renvoy�s dans leur garnis ou leurs ateliers qu'ils ont quitt�s deux heures auparavant peut être avec leurs acarus morts mais avec tous leurs boutons, plus une couche sur tout le corps d'une pommade qui alt�re à tout jamais leur linge et neuf fois sur dix avec une �ruption nouvelle produite par le traitement . Seuls, les militaires, jeunes gens vigoureux peuvent supporter le traitment mais les femmes et les gens du Monde non.

Des progrès substantiels seront réalisés plus tard avec le Baume du P�rou (1860) puis les pyr�thrines (1930), le Benzoate de benzyle (1937).

Revenons pour terminer au sarcopte. Son heure de gloire fut importante dans les années 1950, chacun vantant la facilit� avec laquelle on pouvait l'extraire.

Ainsi, Bazin : "on d�chire avec une aiguille l'�piderme à 1mm environ du point blanc vers lequel on se dirige avec pr�caution. On presse l'instrument sous l'animalcule qui s'y cramponne en se tenant immobile pendant quelques instants. Il ressemble alors à un grain de f�cule mais bient�t, il ex�cute des mouvements qu'on peut apercevoir même à l'oeil nu. La d�couverte du parasite est un flagrant d�lit pathologique". Il ajoute "la gale est une maladie f�cheuse qui couvre la peau de l�sions de toute sorte à l'aspect r�pugnant". Cette r�pulsion est illustrée dans la locution populaire "�tre m�chant comme une gale".

Devergie (1857) : "l'acarus enlev� de son sillon en hiver est engourdi par le froid, ramass�, pelotonn�, immobile. Il suffit de l'approcher un peu du feu pour lui voir ex�cuter des mouvements forts rapides. Mis dans l'huile de cade, il s'agite, parait inquiet, étonn� puis se roidit et s'immobilise".

Lanquetin : "on introduit doucement une �pingle parall�lement à la peau. Si l'op�ration est bien faite, on doit voir sur l'aiguille le sarcopte qui s'y tient cramponn�. Cette petite op�ration est d'une extr�me simplicit� et ne demande qu'un peu d'habitude et une vue ordinaire". Les mauvais esprits �mettent des critiques. Ainsi, Aug� dans son traité" Comment diagnostiquer la gale quand on n'est pas dermatologiste", écrit : "par le temps qui court où chaque médecin voit vingt fois plus de malades qu'il n'en peut examiner sérieusement, croyez-vous qu'il pourra d�penser deux heures à caract�riser un sarcopte perch� au bout d'une aiguille ?".

Telle est, en "�quelques�" mots la v�ritable histoire du sarcopte de la gale.