À Charles Spon, le 13 septembre 1656
Note [12]

« avec grand vacarme ».

Voici ce qu’en a dit Mme de Motteville (Mémoires, pages 448‑449) :

« Le roi de Suède, à qui cette reine du Nord avait laissé son royaume, était un prince belliqueux ; il se faisait craindre et considérer. Il avait demandé au cardinal {a} que cette princesse fût bien traitée en France, et le ministre, par ses propres sentiments, l’estimait. Elle y fut reçue de la même manière que le fut autrefois Charles Quint, quand il passa par la France pour aller en Flandre. Le roi lui envoya le duc de Guise pour la recevoir à son entrée sur ses États et pour la complimenter de sa part. […] <Il> écrivit à quelqu’un de ses amis une lettre qui fut lue du roi et de la reine avec plaisir. Je l’ai gardée, parce qu’elle représente au naturel cette princesse dont il parle […].
“ Elle n’est pas grande, mais elle a la taille fournie, le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus d’homme que de femme, une épaule haute, dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche et ses actions que l’on en pourrait faire des gageures. {b} Le visage est grand sans être défectueux ; tous les traits sont de même et fort marqués, le nez aquilin, la bouche assez grande, mais pas désagréable ; ses dents passables, ses yeux fort beaux et pleins de feu ; son teint, nonobstant quelques marques de petite vérole, assez vif et assez beau ; le tour du visage assez raisonnable, accompagné d’une coiffure fort bizarre, c’est une perruque d’homme fort grosse et fort relevée sur le front, fort épaisse sur les côtés, qui, en bas, a des pointes fort claires ; le dessus de la tête est un tissu de cheveux et le derrière a quelque chose de la coiffure d’une femme. Quelquefois elle porte un chapeau. Son corps, lacé par derrière de biais, est quasi fait comme nos pourpoints, sa chemise sortant tout autour au-dessus de sa jupe, qu’elle porte assez mal attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poudrée, avec force pommade, et ne met quasi jamais de gants. Elle est chaussée comme un homme dont elle a le ton de voix et quasi toutes les actions : elle affecte fort de faire l’amazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu’en pouvait avoir le grand Gustave, son père. Elle est fort civile et fort caressante, parle huit langues, et principalement la française comme si elle était née à Paris. Elle sait plus que toute notre Académie jointe à la Sorbonne, se connaît admirablement en peinture comme en toutes les autres choses, sait mieux toutes les intrigues de notre cour que moi ; enfin, c’est une personne tout à fait extraordinaire. Je l’accompagnerai à la cour, par le chemin de Paris ; ainsi vous pourrez en juger vous-même. Je crois n’avoir rien oublié à sa peinture, hormis qu’elle porte quelquefois une épée avec un collet de buffle et que sa perruque est noire, et qu’elle n’a sur sa gorge qu’une écharpe de même. ”
[…] Elle fit son entrée à Paris le 8e de septembre […]. Les bourgeois de Paris, en armes et avec de beaux habits, la furent recevoir en bon ordre hors les portes de la ville et bordèrent son chemin dans toutes les rues depuis Conflans, {c} où elle avait couché, jusqu’au Louvre où elle devait loger. Leur nombre fut infini, aussi bien que des dames et des personnes de qualité qui, aux fenêtres et aux balcons, la voulurent voir passer, et la foule fut grande dans les rues. Elle tarda à traverser la ville depuis deux heures jusqu’à neuf heures du soir qu’elle arriva au Louvre. »


  1. Mazarin.

  2. Parier qu’elle n’est pas bossue.

  3. Conflans-Sainte-Honorine, Yvelines, au confluent de l’Oise et de la Seine, à 20 kilomètres au nord-ouest de Paris.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 13 septembre 1656. Note 12

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(Consulté le 18.11.2019)

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