À André Falconet, le 11 janvier 1661, note 14.
Note [14]

C’étaient les suites de l’affaire des lettres diplomatiques chiffrées, interceptées par le grand vizir Köprülü, qui avait provoqué l’emprisonnement de Denis de La Haye, fils de Jean, à Andrinople (v. note [35], lettre 547). Selon Jean Chardin (Journal, pages 17‑18), ce qui arriva alors était bien différent de ce que rapportait ici Guy Patin :

« L’ambassadeur de France étant allé à l’audience du grand vizir, ce ministre fit apporter d’abord les lettres interceptées et lui dit de les expliquer. Monsieur de La Haye {a} lui répondit que tout le monde savait que les ambassadeurs et les ministres des princes de la chrétienté ne s’écrivaient l’un à l’autre qu’en chiffres, de quelque manière que ce pût être, et néanmoins qu’ils ne s’entendaient point eux-mêmes aux chiffres ; qu’ils avaient des secrétaires qui les composaient et les expliquaient ; que depuis six mois il avait envoyé en France celui dont il se servait pour cela ; toutefois que, si le grand vizir voulait qu’il emportât les lettres à son logis, il travaillerait à les déchiffrer et que s’il en pouvait venir à bout, il lui ferait savoir ce qu’elles contenaient. Le grand vizir ayant entendu cette réponse, ne fit que sourire à l’ambassadeur et aussitôt il se leva sans rien lui dire. Peu de jours après, il partit pour < la > Transylvanie, laissant Monsieur de La Haye le fils en prison, mais un peu moins resserré, et Monsieur de La Haye le père sans aucune sorte de réponse.

Le Grand Seigneur {b} n’alla pas à cette guerre de Transylvanie, il demeura à Andrinople. L’ambassadeur s’y tint pendant toute l’absence du grand vizir, pensant obtenir de Sa Hautesse l’élargissement de son fils ; mais personne n’osait en parler sans l’ordre du grand vizir. Ce ministre termina promptement la guerre et revint victorieux à Andrinople. Aussitôt qu’il y fut arrivé, on lui parla de Messieurs de La Haye. Il répondit avec une feinte surprise, “ Et quoi, ces Messieurs sont-ils encore ici ? ” Cela voulait dire “ qu’ils pouvaient s’en aller ” ; et en effet, le fils fut aussitôt élargi. L’un et l’autre s’en retournèrent à Constantinople sans avoir vu le vizir.

Aussitôt qu’on sut en France l’affaire que ce premier ministre {c} avait faite à Monsieur de La Haye, le cardinal {d} envoya un gentilhomme au grand vizir pour empêcher qu’elle n’eût de mauvaises suites. Köprülü, dont la haine était accrue par la vengeance et qui haïssait Messieurs de La Haye à mort, voulait les renvoyer et obliger ce gentilhomme à prendre la place de l’ambassadeur. Il le lui fit dire, s’engageant de faire agréer la chose en France ; mais ce gentilhomme ne voulut point y entendre, il s’en excusa fort honnêtement. On dit qu’il plut beaucoup au grand vizir en tout ce qu’il traita avec lui. Je suis marri de ne savoir pas son nom pour en faire honneur à ce récit.

Le compte que ce gentilhomme rendit de sa négociation fit rappeler Monsieur de La Haye. {a} On ne lui envoya point de successeur, mais on lui manda de laisser pour résident en sa place un marchand français établi à Constantinople depuis plusieurs années, nommé Monsieur Roboly. La France n’y eut point d’autre ministre jusque vers la fin de 1665. »


  1. Le père.

  2. Mehmed iv.

  3. Köprülü.

  4. Mazarin.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 11 janvier 1661, note 14.

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(Consulté le 25/05/2024)

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