À André Falconet, le 10 avril 1647
Note [6]

Le matin du 14 mars 1647, Guy Patin, alors professeur de chirurgie, avait présidé la thèse cardinale qu’il avait lui-même rédigée et qu’avait disputée le bachelier Jean de Montigny, natif d’Avranches. Dédiée par le candidat à Nicolas Le Bailleul, elle s’intitulait Estne longæ ac iucundæ vitæ tuta certaque parens sobrietas ? [Une sobriété prudente et déterminée n’est-elle pas la mère d’une longue et heureuse vie ?].

La thèse, affirmative, veut prouver que la sobriété en tout vaut beaucoup mieux pour la santé que toutes les drogues des apothicaires :

  • la pierre de bézoard y était appelée idolum fatuorum [l’idole des sots] ;

  • la thériaque, compositionem luxuriæ [une composition d’extravagance, v. note [24], lettre 117] ;

  • le mithridate, herbarum deforme chaos, rudis indigestaque moles multorum simplicium, nimio fervore, acrimonia vel malignitate, nativo calori adversantium [un hideux chaos d’herbes, masse informe et confuse d’une multitude de simples, ennemis de la chaleur innée par leur ferveur excessive, leur acrimonie ou leur nocivité] ; etc.

  • Non opus est tot glutire catapotia, tot lambere syrupos, tot pharmaca, ac pene tota exhaurire pharmacopolia, ut fœda humorum saburra ingluviei soboles, et morborum parens exhauriatur coccis Gnidiis, helleboratis, scammoniatis, antimonio (diabolico inter remedia monstro) et aliis insensis, peregrinis, ac sæpe adulteratis medicamentis, quæ purgari potius debeant, quam ut tuto nostra purgare queant corpora.

    [Il n’y a pas besoin d’avaler toutes ces pilules, de laper tous ces sirops, ni de vider presque toutes les pharmacies pour que la dégoûtante saburre {a} des humeurs, fille de la gloutonnerie et mère des maladies, soit évacuée par le kermès de Gnide, {b} l’ellébore, la scammonée, {c} l’antimoine (monstre diabolique parmi les remèdes), et autres médicaments insensés, exotiques et souvent frelatés ; nous devrions plutôt en purger nos ordonnances, que les employer à nous purger le corps en toute sécurité].


    1. V. note [1], lettre latine 149.

    2. Kermès (cochenille v. note [1] de l’observation viii) venu de Cnide sur la côte de Carie (actuelle Turquie) au nord de l’île de Rhodes.

    3. V. note [4], lettre 172.

  • Paucis Natura contenta est [la Nature se contente de peu] (v. note [12], lettre 619) ; pour vivre longtemps et sainement, bien mieux vaut être sobre qu’ingurgiter les médicaments des pharmaciens.

    Heu, prodigia gulæ ! feris ad alimoniam solitudo sua, multis elephantis una sylva sufficit : homo terra pascitur et mari : imo sibi bene esse non putat, nisi ad delicias totum mundum irretiat.

    [Calamités du gosier, hélas ! pour s’alimenter, leur désert suffit aux bêtes sauvages, et une seule forêt à beaucoup d’éléphants ; l’homme se repaît de la terre et de la mer ; et pire, il ne se sent pas à son aise tant qu’il ne s’est pas accaparé le monde tout entier].

Outre l’abus des remèdes, celui du vin est dénoncé avec une particulière vigueur :

vitam facit alacriorem ac vegetiorem, sed breviorem.

[il rend la vie plus gaie et plus vive, mais plus courte].

Quid multa ? non solum nobis, sed et posteris quoque nostris temperanter vivendo consulimus : nam et ipsem vegetæ prolis auget hominum bona nutrix Sobrietas, ut si creandis liberis incumbatur, dum validum fœcundumque semen, et tenacem reddit uterum, pulchra ac numerosa prole beatos faciat parentes […]. Denique, nulla calamitate vel ærumna premetut unquam, qui vitæ fundamentum iecerit Temperantiam.

[Pourquoi plus en dire ? Nous conseillons de vivre dans la modération, non seulement pour notre propre bien, mais aussi et surtout pour celui de nos enfants ; tant il est vrai que la sobriété, en bonne nourrice des hommes, accroît la vivacité de leur descendance ; car si on l’applique à la procréation, alors elle rend la semence saine et féconde, et l’utérus solide, elle comble les heureux parents d’une belle et nombreuse progéniture (…). Enfin, celui qui aura érigé la tempérance en principe de vie ne sera incommodé d’aucune calamité ni d’aucune misère].

Le soir même de la soutenance, les apothicaires de Paris, prévenus de toutes ces déclarations contraires à leurs intérêts, assignèrent Patin qui fut appelé à comparaître devant le Parlement dès le lendemain, 15 mars 1647 (les extraits qui suivent sont issus de la relation contenue dans les Comment. F.M.P., tome xiii, fos cccxxiii / 328 et suivants, rédigée par Jacques Perreau, alors doyen de la Faculté). Patin plaida lui-même longuement sa cause (en français) pour conclure par ces paroles :

Videtis, Iudices integerrimi, postulationis pharmacopæorum iniquitatem, dum voluerun ut medica mea thesis quæ de sobrietate tota est, esurialibus hisce feriis, tanquam falsa et erronea a vobis improbaretur atque damnaretur. Finiam igitur post amplissimam quam attentioni vestræ et benevolentiæ debeo gratiarum actionem, elegantissimi veteris poetæ accommodatissimo hocce versiculo : “ Indicio de me vobis fui, vos eritis iudices ”.

[Considérez, juges très intègres, l’iniquité de la requête des apothicaires quand ils ont voulu que vous désapprouviez et condamniez, comme étant fausse et erronée, ma thèse médicale qui est entièrement consacrée à la sobriété, en ces temps de famine. Alors je finirai, après le très grand remerciement que je vous dois pour votre attention et votre bienveillance, par ce petit vers tout à fait approprié d’un ancien poète au goût délicat : « Je vous ai fourni ma propre personne en témoignage, vous en jugerez »]. {a}


  1. Térence, Les Adelphes, prologue.

L’avocat général Omer Talon se tourna alors vers les apothicaires et les tança en ces termes :

Pessimo et iniquissimo consilio litem movere voluisti domino Patino. Iniqua est vestra expostulatio ; odiosus est et plane ratione carens supplex vester libellus, quem nobis adversus eum porrexistis. Optimæ sunt illius rationes ; cautius et sapientius egissetis, si ab hac lite, ad quam furor, odium et nimius lucri ardor præcipiter vos egerunt, abstinuissetis, officinas vestras curando, et in iis medicorum præscripta fideliter a vobis observanda et præstanda opperiendo, quotiescumque ad vos deferentur : quatenus magistri sunt, et præceptores vestri, eiusque artis summi præfecti ; cuius estis tantum ministri. Quo nomine gloriam et obsequium singulis eorum debetis ; ad quod tanquam ad præcipuam muneris vestri partem serio vos hortamur atque compellamus. Interea vero, abite atque secedite.

[Dans un dessein très malicieux et fort injuste, vous avez voulu faire un procès à Me Patin. Votre plainte est inique, la requête que vous nous avez présentée contre lui est odieuse et entièrement dénuée de motifs. Les siens sont excellents, et vous auriez agi avec plus de prudence et de sagesse si vous vous étiez abstenus de ce procès, auquel l’égarement de la passion, la haine et l’avidité excessive du gain vous ont poussés, et vous occuper plutôt de vos officines, en y attendant les ordonnances des médecins pour les exécuter et vous y conformer fidèlement chaque fois qu’on vous en présente une, car ils sont vos maîtres et vos précepteurs, et les chefs suprêmes en l’art de soigner dont vous êtes seulement les serviteurs. À ce titre vous devez respect et déférence envers chacun d’eux ; nous vous l’ordonnons et y exhortons solennellement ainsi qu’à chacun des vôtres. Et maintenant, sortez et dispersez-vous].

Puis, se tournant vers Patin, Talon lui dit :

Tu vero Guido Patine, hoc tibi habito : responsa tua, rationesque probamus, thesim tuam ut opus eximium laudamus, et eruditionem tuam singularem, saluberrimo vestro ordini honorificentissimam suscipimus. Perge bene mereri de republica et famam tuam adaugere satage, bonis artibus et insigni totius Lutetiæ commodo ; quod te alacri fortique animo iamdudum præstare, neglectis adversorum tuorum vanis fictisque in te rumoribus, apprime novimus ; quod si facere perseveraveris, credas velim totius senatus gratiam et authoritatem nunquam tibi defuturam adversus eiusmodi hominum querimonias et cavillationes.

[Quant à vous, Guy Patin, tenez ceci pour vrai : nous approuvons vos réponses et vos motifs, nous louons votre thèse comme une œuvre excellente, nous admettons votre rare érudition qui honore extrêmement votre très salubre Compagnie. Continuez à bien mériter de l’État et évertuez-vous à accroître votre célébrité pour le bien et le renom particulier de tout Paris. Nous avons parfaitement reconnu que vous le faites depuis longtemps avec courage et vivacité, dans le mépris des rumeurs vaines et mensongères que vos adversaires font courir à votre encontre. Si vous y persévérez, tenez pour certaine ma volonté que jamais la faveur et la bonne volonté de tout le Parlement ne vous fassent défaut contre les plaintes et les chicanes de ce genre d’individus].

Cette triomphante narration se termine par la formule consacrée :

Atque hæc scripta sunt his in commentariis in commendationem doctissimi collegii nostri Dom. Patin et rei gloriosam memoriam.

[Et ces choses sont écrites dans ces Commentaires pour faire valoir notre collègue Me Patin, et en souvenir glorieux de ce qui s’est passé].

Au grand dam de ses détracteurs, toute la philosophie médicale de Patin se voyait ainsi brillamment approuvée et applaudie, non seulement par la Faculté, mais aussi par le Parlement de Paris. La suite a montré que le triomphe fut éphémère.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 10 avril 1647. Note 6

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(Consulté le 29.02.2020)

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