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Estienne, Charles. - La dissection des parties du corps humain divisee en trois livres, faictz par Charles Estienne, docteur en Medecine : avec les figures et declaration des incisions, composees par Estienne de la Riviere Chirurgien,

Paris, Simon de Colines. 1546
 
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Hélène Cazes
pour le projet ANR Philomed
Professeur à l’University of Victoria (Canada)
hcazes@uvic.ca
24/01/2012

Gros et beau volume in-folio de 406 pages dans cette version française, La Dissection des parties du corps humain, publiée par Charles Estienne, alors Docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, chez son beau-père Simon de Colines, se présente comme la traduction française de son ouvrage latin, également en folio, publié en 1545 chez Colines, De Dissectione partium humani corporis . Or l’édition française dépasse la translation linguistique : elle parfait l’édition latine, la complète avec deux autres planches ainsi qu’un chapitre inédit sur les instruments de chirurgie et dissection, et, surtout, elle propose un vocabulaire français pour l’anatomie. Ainsi, doublets et commentaires étymologiques viennent amplifier la trame latine originale. Enfin, le changement de public, impliqué par le passage au vernaculaire, inclut désormais, auprès des anatomistes et étudiants de médecine, barbiers, curieux et, plus généralement "amateurs" de connaissance qui trouveront "plaisir" à suivre une dissection.

Desservi dans l’historiographie de l’anatomie par sa publication après 1543, date de parution du De Fabrica Humani Corporis d’André Vésale, le traité de Charles Estienne a longtemps été considéré comme une mauvaise copie du volume vésalien. C’est le second vingtième siècle, historiens de l’art et des représentations en tête, qui relit et redécouvre ce texte dont les illustrations étaient tant goûtées que l’imprimeur Jacques Kerver les publia, sans texte d’accompagnement, en 1557 et 1575. Les historiens modernes sont retenus par le dispositif des illustrations et leur maniérisme : on en recherche et trouve les sources dans les recueils de gravures érotiques de Perino del Vaga circulant à la Cour de Fontainebleau, dans les tableaux du Rosso et chez d’autres peintres italiens de l’époque (dont Caraglio). On en étudie la fictionnalité : des personnages vivants, yeux ouverts, montrent les parties de leur corps selon la manière italienne des éditeurs d’un Berengario da Carpi. Surtout, on en suit la narrativité : au premier livre, 15 gravures mettent en scène des squelettes et font la démonstration des os, des nerfs, des muscles, des veines et des artères. Le livre suivant présente, toujours dans des décors à l’italienne, 31 gravures montrant sur des modèles masculins les parties internes du torse, du cou et de la tête. Les 10 gravures du troisième et dernier livre sont consacrées, en un style assez différent, à l’anatomie féminine. La plupart des bois portent la signature du graveur Jollat, qui exerça à Paris entre 1490 et 1550.

Les gravures des livres II – sauf la seconde – et III comportent un empiècement, en général situé au centre de la page, représentant, en une insertion dans le corps vivant, un détail anatomique (au sens littéral : une coupure dans la continuité). Certaines comportent une seconde insertion. Une centaine de gravures plus petites portent au livre III sur l’œil (6), les muscles (91), le mouvement des muscles et la colonne vertébrale : elles sont numérotées en correspondance avec les 4 planches pleine page reprises du livre I. Ce souci d’indexation explique la répétition de 2 paires d’illustrations au cours du livre (une paire figure 3 fois, l’autre 2 fois).

De fait, les illustrations et leur dispositif sont au cœur du projet de Charles Estienne. Selon la préface, Charles Estienne "entreprend la description des parties du corps humain", et s’engage à tenir l’équilibre entre la brièveté, "croyans la briefveté estre premiere et principale louange de toute description" et la diligence, "a ce que rien ne soit veu manquer de ce qui sembleroit a ce faict estre necessaire et utile". La reproduction visuelle servirait alors la brièveté stylistique et, par son exactitude, ferait du livre un double de la dissection même. En seraient bannis les artifices et inventions de l’art ! Or, premier paradoxe, la composition par l’écriture et par la mise en livre est un "art". Après avoir engagé ses lecteurs à assister à des dissections plutôt qu’à lire des traités sur l’anatomie, Charles Estienne propose donc un livre impossible : "l’ombre d’une dissection" (p. 6). Si la rédaction de l’expérience transforme inéluctablement le donné, le livre idéal traitant de l’anatomie devrait alors être composé selon le principe du dépouillement : pour ne point s’écarter du modèle que constitue le réel, il s’interdirait tout usage de procédés littéraires ou artistiques et tendrait ainsi vers l’absolue transparence à son objet. La Dissection serait donc un livre auquel "adjouter foy", à défaut d’expérience, et grâce à son défaut d’art... Seulement, cette "Défense et Illustration du livre d’anatomie" fait, bien entendu, recours à des procédés stylistiques et poétiques. Les illustrations mettent en scène cette constante oscillation entre la transcription idéalement fidèle de l’observation du corps et son idéalisation artistique, qui en permet non seulement la lecture mais également la contemplation. À maints endroits, l’anatomiste s’émerveille de la conjointure et de la beauté du corps humain, œuvre parfaite du Créateur. Du coup, l’art du livre tient un propos second, sur l’admiration d’un bâtiment dont toutes les parties sont nécessaires et assemblées, et sur le plaisir de cette contemplation.

Les images ont pour but avoué de reproduire l’expérience cognitive de la séance de dissection et de proposer au lecteur une "autopsie" du livre, à défaut d’un corps. Car la pierre de touche, première et dernière, du discours scientifique est, selon la déclaration inaugurale de la préface, l’expérience : source de la connaissance, elle fournit l’occasion de la vérification et, par là-même, confère sa valeur à la description anatomique.

L’apparent paradoxe d’un beau livre qui dénie ses ornements définit alors l’entreprise de publication du savoir, à la fois objet et procès d’apprentissage. Bien au-delà d’une coquetterie d’auteur, la revendication de "simplicité", sans cesse contredite par la complexité du livre, s’entend comme la conciliation de deux temporalités dans le livre : celle de la reproduction visuelle et celle du discours explicatif. Les images sont au croisement de ces deux temps : instant et durée. Pareillement, inscrit dans la temporalité d’une session fictive et non dans la fixité d’une somme, le livre se construit plus comme un dialogue que comme un traité. Tout d’abord, un dialogue entre citations et commentaires de Galien : la réminiscence, voire la récitation de chapitres, n’y relèvent pas de la connotation déférente, ni de la citation ornementale, mais introduisent dans le texte de La Dissection la dimension de l’histoire, intègrent l’investigation expérimentale ponctuelle dans la suite idéalement continue de la science. Réponse tout autant qu’hommage à Galien, le traité, humaniste, attend alors réponse de ses lecteurs, pairs de l’auteur, invités à continuer l’investigation.

 

Éléments de bibliographie

Andrea Carlino, Books of the Body: Anatomical Ritual and Renaissance Learning, Chicago, University of Chicago Press, 1999.

Hélène Cazes, « Théâtres imaginaires du livre et de l’anatomie : La Dissection des parties du corps humain, Charles Estienne, 1545-1546 », in Olivier Guerrier (éd.), Fictions du Savoir à la Renaissance, Littératures, n° 47, (2002), pp. 11-30. Accessible en ligne: http://www.fabula.org/colloques/document103.php 

Pierre Huard et Mirko Grmek, Charles Estienne et l’école de dissection de Paris, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1965.

[Jacques Kerver, ed.] Les figures et portraicts des parties du corps humain, Paris, Kerver, 1557 et 1575.

Thomas Laqueur, MakingSex : Body and Genderfrom the Greeks to Freud, Cambridge (Massachusetts), Harvard UniversityPress, 1990.

John Sawday, The Body emblazoned, Dissection and the human body in Renaissance culture, Londres - New York, Routledge, 1995, pp. 116-117.

Bette Talvacchia, Taking Positions : on the Erotic in Renaissance Culture, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1999.