L. 681.  >
À André Falconet,
le 10 mars 1661

Monsieur, [a][1]

Je suis revenu des champs, Dieu merci, après y avoir eu bien du mal et n’y avoir passé qu’une nuit, mais sans dépouiller, [1] par un malheur qui nous arriva d’une roue qui rompit à notre carrosse. C’étaient deux gentilshommes normands qui me menaient voir leur beau-frère [2] qui avait une fièvre continue [3] avec un mal de gorge et un érysipèle [4] au visage. Synesius, [5] malcontent d’un certain voyage qu’il avait fait sur mer avec quelques juifs qui, même en danger d’être noyés, voulurent garder le sabbat et ne jamais aider à la chiourme, fait protestation de ne voyager jamais avec telles gens. [2][6] Pour moi, j’en dis de même avec des gentilshommes normands. J’en ai pourtant rapporté mes oreilles. [3] Cicéron [7] parle d’un certain Caninius [8] qui, dans tout son consulat, ne dormit point, à cause de quoi il l’appelle très vigilant ; c’est qu’il mourut le même jour qu’il fut élu consul. [4] Ainsi, je puis passer pour un médecin très vigilant car, en tout mon voyage, je n’ai point dormi : je partis d’ici lundi à midi, je n’arrivai chez mon malade que mardi à huit heures, j’en partis à dix heures du matin et j’arrivai ici hier, [5] après neuf heures du soir. Dieu me garde de tel voyage, j’en ai encore mal à la tête et aux pieds car le malheur nous arriva au milieu de la campagne. Mais c’est assez, et même trop, de vous entretenir de notre petit malheur. Conservez-moi votre amitié et je m’en tiendrai assez heureux. Je suis, etc.

De Paris ce 10e de mars 1661.


a.

Du Four (édition princeps, 1683), no xcix (pages 308‑309) ; Bulderen, no ccxxlii (tome ii, pages 228‑229) ; Reveillé-Parise, no dlxix (tome iii, pages 342‑343).

1.

Dépouiller : « ôter les habits » (Furetière).

2.

Chiourme : « les galériens ou forçats qui font mouvoir une galère à force de rames » (Furetière).

V. notes [14][16] du Borboniana 6 manuscrit pour Synesius de Cyrène, dont Denis Petau a traduit en latin les Opera quæ extant omnia [Œuvres complètes] (Paris, 1612). Dans sa lettre 4 (réédition de 1633, pages 161‑169), envoyée du port d’Azaïre en mai 397, Synesius raconte à son frère, Euoptius, son naufrage lors d’une traversée d’Alexandrie à Cyrène (extraits traduits en français par H. Druon, 1878).

« Le pilote {a} en avait assez de la vie, attendu qu’il était criblé de dettes. Les matelots, au nombre de douze (le pilote faisant le treizième), étaient, ainsi que lui, juifs pour la plupart, engeance traîtresse et qui croit volontiers faire œuvre pie en envoyant le plus possible de Grecs dans l’autre monde ; le reste, paysans ramassés au hasard, qui jamais, un an auparavant, n’avaient touché une rame ; mais tous, les uns et les autres, avec quelque difformité. » La galère s’étant éloignée des côtes à la suite d’une erreur de manœuvre, un vent violent survint et la mer devint houleuse : « C’était le jour de la préparation, ainsi que l’appellent les juifs ; et comme pour eux la journée va d’un soir à l’autre soir, nous arrivions au sabbat, jour où les œuvres manuelles leur sont interdites, et qu’ils sanctifient en s’abstenant de tout travail. Notre pilote, dès qu’il estime que le soleil est couché, abandonne le gouvernail et se jetant à terre, permet aux matelots de le fouler aux pieds. Nous, qui ne savons pas d’abord pourquoi il se couche de la sorte, nous nous figurons que c’est par désespoir ; nous accourons vers Amarante, nous le conjurons de ne pas laisser se perdre ainsi nos dernières chances de salut car des flots terribles nous menaçaient, la mer se déchaînait follement contre elle-même. […] Dans une pareille tourmente, notre vie, comme on dit, ne tenait plus qu’à un fil. Si nous avons pour pilote un docteur de la Loi, à quoi ne devons-nous pas nous attendre ? Comprenant enfin pourquoi il a quitté la barre, nous le supplions de nous sauver du péril ; mais point, il lisait la Bible. Désespérant de le persuader, nous voulons le contraindre par force. Un brave soldat (nous avions à bord plusieurs cavaliers arabes) dégaine et menace notre homme de lui couper la tête s’il ne reprend le gouvernail. Mais bah ! c’était un vrai Maccabée, rigide observateur de la Loi. À minuit, de lui-même, il revient à son poste. “ Maintenant, dit-il, cela est permis, puisque nous sommes en danger de mort. ” »


  1. Nommé Amarante.

Il était trop tard pourtant, le bateau, ayant subi de graves avaries, était devenu ingouvernable et après quelques autres péripéties, le voyage s’acheva par un échouage sur une plage déserte. Contrairement à ce que disait Guy Patin, Synesius a terminé sa lettre sans maudire les juifs, mais en exhortant son frère à la prudence :

« Toi, ne te fie jamais à la mer ; et si à toute force tu dois t’embarquer, au moins que ce ne soit pas à l’époque où finit la Lune. »

3.

« On dit de celui qui revient sain et sauf de quelque voyage, de l’armée, où il a été souvent dans le péril, dans les occasions, qu’il en a rapporté ses oreilles » (Furetière).

4.

Gaius Caninius Rebilus était un fidèle compagnon d’armes de Jules César qui le nomma consul suffectus (consul subrogé) le dernier jour de 45 av. J.‑C., à la mort de Quintus Fabius Maximus, dont le mandat avait atteint son dernier jour ; Caninius ne fut donc consul que quelques heures ; Cicéron, Lettres familières (livre vii, lettre 30) :

Ille autem, qui comitiis tributis esset auspicatus, centuriata habuit, consulem hora septima renuntiavit, qui usque ad K. Ian. Esset quæ erant futuræ mane postridie. Ita Caninio consule scito neminem prandisse. Nihil tamen eo consule mali factum est; fuit enim mirifica vigilantia, qui suo toto consulatu somnum non viderit.

[Celui-ci {a} a déclaré à sept heures celui qui devait être consul jusqu’aux calendes de janvier, {b} qui devaient être le lendemain matin. Sache donc que Caninius étant consul, personne ne dîna ; toutefois, durant son consulat il ne fut point fait de mal et il a été consul de grande vigilance car en tout son consulat il n’a point dormi]. {c}


  1. Jules César.

  2. Le premier premier jour de janvier.

  3. Guy Patin (ou son transcripteur) se méprenait donc sur la circonstance exacte qui rendit si bref le consulat de Caninius.

5.

Le mercredi 9 mars 1661 : Guy Patin ne se mit pas au lit, mais dut tout de même bien somnoler dans la voiture (20 heures de voyage aller, et 13 de plus pour le retour, avec l’avarie du carrosse).

Il s’agit d’un des rares voyages hors de Paris que Patin a raconté dans ses lettres. En estimant la vitesse moyenne du carrosse à 5 kilomètres par heure, sa destination se situait dans un rayon d’une centaine de kilomètres autour de Paris, sans savoir dans quelle direction.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 10 mars 1661

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(Consulté le 03/03/2024)

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