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Ms BnF Fr 9730 page 36 [1]

  • L’histoire d’Apollonius [2] écrite par Philostrate [3] est une pure bourde. Cet Apollonius était un savant philosophe pythagoricien, [4] duquel Philostrate a dit de grandes merveilles, [5] pour les opposer aux miracles de Jésus-Christ, que les nouveaux chrétiens publiaient et vantaient fort en ce temps-là. Un certain Hiéroclès [6] le comparait même à Jésus-Christ, dont il en a été réfuté par Eusèbe de Césarée. [7] On dit que cet Apollonius était magicien, je croirais plutôt que fabulosa sunt quæcumque dicitur mirabilia patrasse, et a paganis data opera fuisse conficta, ut Christi miracula externarent. Voyez l’Apologie de M. Naudé pour les grands personnages faussement soupçonnés de magie, page 298. [1][8] Apollonius vivait du temps de Néron, [9] et n’est mort qu’environ sous Trajan ; [10] il mourut âgé de 105 ans, on dit que ce fut lui qui fit tomber l’Empire à Vespasien. [11] Philostrate vivait vers le temps des Antonins. [2] De illo Apolonio Thyanæus vide Flavium Vopiscum [12] in vitæ Aureliani Imperatoris, [13] edit. Casauboni, [14] in‑4o [page 37] pag. 920, ibi de eo miranda narrantur. Quid enim inquit illo viro sanctius, venerabilius, antiquius, diviniusque inter homines fuit ? Ille mortuis reddidit vitam ; ille multa ultra homines et fecit et dixit. Quæ qui velit nosse Græcos legat libros qui de ejus vita conscripsi sunt, etc. De Apollonio Thianæo, vide Epitomem Baronii, [15][16] tom. i, in Indice[3]

  • Il y a céans un certain père (c’est le Père Vignier<)> [17] qui est un grand, excellent et hardi menteur – d’où on dit par ironie : « les vérités du Père Vignier », comme « les promenades de Monsieur Bourbon », « la science du P<ère> Gomer », « la conscience du Père Bonnet » – qui autrefois a été huguenot. [4][18] Il fut en son jeune âge à Venise, [19] où il vit le Frère Paolo[20] servite, [21] duquel il dit des choses assez étranges. Il dit que certainement Fra Paolo était un fort savant homme dans la philosophie, les mathématiques, le droit canon et la théologie positive ; qu’il savait tous les conciles par cœur, les anciens Pères ; homme fort doux et fort agréable en sa conversation, mais qui était en réputation d’avoir des sentiments bien étranges en fait de religion. On dit qu’il donnait la communion sous les deux espèces à qui la voulait à Venise, [22] qu’il haïssait extrêmement le pape, qu’il était réputé luthérien en son âme, [23] qu’il est l’auteur de l’Histoire du concile de Trente [24] et qu’il était le seul moine qui savait les affaires de la République de Venise. Homme fort réglé en toute sa vie, il est auteur d’un livre français qui < dis>court de l’état de la religion, etc., sous le nom du Chevalier Sandis, [25] où, entre plusieurs choses, il dit que Clément viii [26] était bon prince, bon homme et bon pape, que Pie v [27] n’avait été ni bon homme ni bon pape, mais bon prince, etc. [5]
    Le Père Vignier de céans a assez d’esprit, mais il est extrêmement vanteur, vain et menteur. Il est fils du ministre de Blois ; [28][29] son grand-père était M. Vignier [30] qui mourut dans le Collège de Clermont [31] l’an 1596, vide Thuanum[6][32] Celui-ci a voyagé : étant encore de la Religion, il a été lieutenant de Beaugency ; [33] puis s’étant fait catholique, [34] a été chartreux [35] onze mois, puis s’est fait père de l’Oratoire. [7][36]

  • La vérole était autrefois si commune que la plupart des grands princes en mouraient : Léon x [37][38] et Pie iv[39][40] papes, en moururent, Henri viii, roi d’Angleterre, [41][42] François ier [43][44] et sa femme Claude, [45][46] qui était fille du bon roi Louis xii[8][47]

  • Comme Muret [48] était bien malade dans l’hôpital de Venise, deux médecins contestant d’un remède pour lui donner le lendemain, l’un d’eux dit Faciamus periculum in vili anima ; Muret l’ayant entendu, lui dit en colère Etiamne vilem animam, quam Christus suo sanguine redemit ? Voy. le tome 3 de la Prosopographie de Du Verdier, page 2542. [9][49] On dit qu’il était si dévot qu’il pleurait toujours en disant la messe. Campanella [50] a tort de dire qu’il est l’auteur de ce méchant livre de tribus Impostoribus : [51] ce ne fut jamais lui ; on m’a dit depuis peu que Postel [52] est auteur de ce pernicieux livre ; un mien ami l’a vu autrefois à Bâle dans l’étude de Buxtorfius, [53] qui assurait que Postel en était l’auteur ; le livre était imprimé, le style et le latin ressemblaient fort à celui de Postel qui autrefois avait été jésuite. Je crois qu’il n’a jamais été imprimé et, par conséquent, que cet ami, qui est un moine, a menti. [10] De Postello vide Thuanum[11]

  • Il faisait bon d’être des amis de M. le président de Thou, il en disait hardiment du bien : après qu’il a bien loué Pierre Pithou [54] en une page entière, il dit qu’il en dirait davantage s’il n’était son ami. [12][55]

  • M. d’Amboise[56] maître des requêtes, avait un frère chirurgien de Saint-Côme à Paris, [57] lequel se fit médecin en notre Faculté ; [58] et afin de répondre tête couverte, il se fit faire recteur [59] et dédia ses thèses au feu roi ; [60] dont les ligueurs [61] de Paris irrités disaient qu’il fallait le [page 38] jeter dans la rivière, lui et son président, qui était M. Cousinot, le père. [62] Quand le roi fut entré dans Paris, il le fit continuer recteur et lui donna une charge de médecin du roi. [63] Un autre frère, [64] qui était grand maître de Navarre [65] et curé de Saint-André-des-Arts, [66] à Paris devint évêque de Tréguier, [67] qui est mort en 1616 ; il se nommait Adrien. Le médecin se nommait Jacques et est mort en 1606. Le maître des requêtes se nommait François, sieur d’Émery, il avait régenté à Navarre et à La Marche ; [68] il avait fait le paranymphe de médecine. [69] Il avait une mémoire prodigieuse qui le rendait fort savant, et < il > le faisait paraître, il se vantait toujours d’avoir régenté. Son père [70] était chirurgien et, comme un conseiller lui disait un jour qu’il devait porter en ses armes une spatule, [71] une poêlette [72] et une lancette, [73] puisqu’il était fils de chirurgien, M. d’Amboise lui répondit : « Il est vrai que mon père était chirurgien, et des plus habiles ; et néanmoins, il n’a jamais su guérir votre père ni vous de la ladrerie. » [13][74]

  • Synesius [75] était un savant païen, grand philosophe, qui aimait fort la guerre et la chasse. Il dit en ses épîtres qu’il en avait fait un livre. Les chrétiens lui conseillant de se faire baptiser, il s’y accorda, hormis qu’il ne pouvait croire la résurrection des morts, qu’ils croyaient, et la fin du monde. Quand on le voulut faire évêque de Cyrène, [76] il dit qu’il ne voulait point quitter sa femme, qu’il l’aimait trop et qu’il voulait lui faire des enfants, qu’il voulait aussi aller à la chasse et à la guerre, et partant, qu’il ne pouvait être évêque. [77] Vide Baronii Epitomem per Spondanum, anno Christi 410. 15. et 411. et 11. tom. i. pag. 587[14] Le Père Petau [78] a fait imprimer ses œuvres, qu’il avait traduites avant que d’être jésuite ; Turnèbe [79] aussi les avait traduites. [15] Ses épîtres sont belles et fort agréables, mais elles sont bien mêlées de paganisme et de christianisme. Voyez Nicephoram lib. 14. cap. 55. De Synesii epistolis vide v. 18. 105. 11. 57. 58.72. 89. De ipsius Synesii vita, vide ipsum Synesium, edit. D. Petavii, in Indice, in nomine Synesius[16][80]

  • D’Aubigné [81] était un hardi menteur, il a dit des choses horribles en son Histoire. Il y a dans cette Histoire plusieurs choses particulières qui sont fort bonnes. [17] Quelques-uns l’appellent l’historien du chevet parce qu’il a appris, à ce qu’il dit, quantité de particularités du roi Henri iv tandis qu’il était au lit, et qu’il était premier valet de chambre. On dit qu’il était fils naturel de Jeanne d’Albret, reine de Navarre, [82] mère du roi, lequel même l’aimait davantage sur cette opinion. Son livre a été brûlé par arrêt de la Cour pour les calomnies qui y sont contre Catherine de Médicis [83] et ses enfants. M. d’Épernon, [84] pour venger l’honneur de son bon maître Henri iii[85] avait promis écus à celui qui tuerait d’Aubigné. [18]

  • Fracastor [86] est un gentil auteur. Le poème qu’il a fait de la vérole est excellent à mon gré. [87] Scaliger le père [88] l’a fort loué. [page 39]

    Ipse ego Cænomanum memini, qua pinguia dives, etc.
    Nam nimium fidentem animis, nec tanta timentem
    invasit miserum labes, qua sævior usquam
    nulla fuit, nulla unquam aliis spectabitur annis.
    Paulatim ver id nitidum, flos ille iuventæ
    disperiit, vis illa animi : tum squallida tabes
    artus (horrendum) miseros obduxit et alte
    grandia turgebant fœdis abscessibus ossa.
    Ulcera (proh divum pietatem) informia pulchros
    pascebant oculos, et diæ lucis amorem,
    pascebantque acri corrosas vulnere nares.
    Quo tandem infelix fato, post tempore parvo
    ætheris invisas auras, lucemque reliquit, etc.,
    pag. 627. lib. i
    [19][89][90]

    Fracastor était écolier de Pomponace. [91] Il mourut l’an 1553, anno ætat. 70. apoplexia correptus inter prandendum[20][92]

  • Louis Dorléans [93] était un homme fort vain. Il fit durant la Ligue [94] des livres fort séditieux contre le feu roi, puis se sauva en Flandre, [95] d’où enfin il revint à Paris, le roi lui ayant pardonné et remis toutes les injures qu’il avait dites contre lui et Jeanne d’Albret, sa mère, laquelle il avait décriée comme une fameuse putain dans son Banquet du comte d’Arete. Et alors, pensant être en sûreté, le premier président de Harlay [96] le fit mettre en prison, et lui eût fait faire son procès ; mais ses parents ayant, en grande diligence, moyennant cinquante écus, envoyé au roi, qui lors était à Metz, [97] ils obtinrent des défenses de passer outre ; et ayant encore été neuf mois prisonnier, enfin il en échappa. Tout ce qu’il a fait sur le Corneille Tacite [98] ne vaut rien. [21]

  • Le roi défunt rencontra un jour d’Aubigné, l’historien, à la foire Saint-Germain [99] et lui dit qu’il voulait lui donner sa foire. [22] Il entra en la boutique d’un peintre, et voyant son portrait, lui donna. D’Aubigné ne dit pas grand merci et ne voulut pas du tableau, ains au lieu de le prendre, écrivit au bas du tableau ces quatre vers :

    « C’est un roi d’étrange nature,
    Je ne sais quel diable l’a fait,
    Car il récompense en peinture
    Ceux qui l’ont servi en effet. »

    Quant le roi repassa, pensant faire payer le tableau, le peintre lui dit que d’Aubigné n’en avait point voulu, mais qu’il avait écrit quelque chose au bas. Le roi lut ces vers, mais n’en fit que rire. D’Aubigné étant vieil se retira à Genève [100] où il est mort. Il était ici soupçonné de fausse monnaie : [101] plusieurs faux monnayeurs furent pendus à Poitiers, [102] qui l’avaient chargé par leur testament. Il raconte en son histoire que quand Chastel, [103] écolier des jésuites, eut blessé le roi à la lèvre, il lui dit : « Sire, Dieu a permis que vous n’ayez encore été blessé qu’à la lèvre parce que vous ne l’avez encore renié que des lèvres ; mais quand le cœur y aura consenti, gardez-vous d’un plus grand coup. » Cet homme était si hautain qu’il voulait passer pour grand prophète. Il est vrai que Ravaillac [104] donna dans le cœur. [23] [page 40]

  • Quand le roi défunt revint à Paris après la prise d’Amiens[105] je vis à la porte Saint-Jacques [106] des vers assez bien faits. Les voici : [107]

    Urbi ut restituat cives, et civibus urbem
    Rex Hispana suis late obterit agmina turbis,
    Mœnibus et captis fractos emittit Iberos,
    Præsidiisque arces, et agros custode tuetur :
    Inde caput regni placidus murosque revisit
    Parrhisios, modici contentus honore trophæi :
    Qui spernit meritos, veros agit ille triumphos
    [24]

  • M. de Chartres [108] et M. de Beauvais [109] me vinrent un jour voir que j’étais malade, et en sortant, après plusieurs offres et beaux compliments (ils ont tous deux été mes écoliers), M. de Beauvais dit : « Puisque le mal de M. de B<ourbon> est incurable, prions Dieu qu’il lui donne longtemps ce mal : est insomnia sive juges vigiliæ de trois ou quatre nuits tout de suite ; c’est un rude mal, dans lequel néanmoins il y a de la consolation pour ceux qui l’ont, c’est que des fous et des ignorants n’en sont jamais malades. Melancholia morbus parum differt ab hoc symptomate. » [25][110]

  • Jules César [111] était le plus hardi capitaine, et le plus heureux qui ait jamais été. Il dit que la bonne fortune n’oserait manquer de venir quand il y en a besoin. C’est dans Lucain, lib. v : [112]

    Desperare viam, et vetitos convertere cursus
    sola salus : liceat vexata littora puppe
    prendere ? ne longe nimium sit proxima tellus.
    Fisus cuncta sibi cessura pericula Cæsar,
    sperne minas, inquit, pelagi, ventoque furenti
    trade sinum. Italiam si cœlo auctore recusas,
    me pete. Sola tibi causa haec est iusta timoris,
    vectorem non nosse tuum ; quem numina nunquam
    destituunt ; de quo male tunc fortuna meretur
    cum post vota venit. Medias perrumpe procellas
    tutela secure mea ; cœli iste fretique,
    non puppis nostrae labor est : hanc Cæsare pressam
    a fluctu defendet onus : nec longa furori
    ventorum sævo dabitur mora : proderit undis
    ista ratis ; nec flecte manum : fuge proxima velis
    littora, tum Calabro portu te crede potitum
    cum iam non poterit puppi, nostræque saluti
    altera terra dari : quid tanta strage paretur
    ignoras ? quærit pelagi cœlique tumultu
    quod præstet Fortuna mihi. Etc.
    Versu 593. lib. v
    [26]

  • La religion chrétienne est la règle de l’esprit humain : puisque nous sommes nés chrétiens, nous ne saurions moins faire que d’y vivre et d’y mourir ; mais quand on en vient là, il faut humilier son esprit, captivare intellectum in obsequium fidei[113] car ces choses relèvent, et ces grands mystères ne se peuvent comprendre par raison humaine naturelle. Rationem in religione non esse quærendam, docet Lactantius, [114] edit in‑fo, pag. 102, et 102 ex Cicerone[27][115] Je ne puis assez m’étonner de ces misérables, ou fous ou enragés de même, qui se laissent si fort emporter à leurs opinions, [page 41] qu’ils se font brûler pour des hérésies, comme firent : ce médecin espagnol [116] qui vint exprès à Genève pour y faire approuver une nouvelle opinion de la Trinité, de laquelle ne se voulant dédire, Calvin [117] l’y fit brûler ; et ce Lucilio Vanini à Toulouse, l’an 1619. [118][119] Les plus grands esprits du paganisme ont bien eu de la peine à répondre sur le point principal de la religion. Je pense qu’Aristote [120] et Sénèque [121] n’ont pas cru l’immortalité de l’âme ; [122] au moins y en a-t-il grande apparence en leurs œuvres. Ces deux hommes avaient tant d’esprit qu’ils s’y sont perdus. Pour Cicéron, qui avait l’esprit plus réglé, je pense qu’il l’a crue. Il y a un beau passage sur la fin du livre de Senectute : [123][124] Quod si in hoc erro, quod animos hominum immortales esse credam, libenter erro ; nec mihi hunc errorem quo delector, dum vivo, extorqueri volo ; sin mortuus (ut quidam minuti philosophi censent) nihil sentiam, non vereor, ne hunc errorem meum mortui philosophi irrideant. Quod si non sumus immortales futuri, tamen extingui homini suo tempore optabile est. Nam habet natura, sicut aliarum omnium rerum, sic vivendi modum. Senectus autem peractio ætatis est tanquam fabulæ, etc. Vide Commentarium Hie. Wolfii in hunc locum, edit. in‑fo, pag. 265, 266 et 267[28][125][126]

  • La plupart des poètes sont pleins de passages qui déposent contre l’immortalité de l’âme et autres points de religion, mais ils ne sont pas croyables en matière de telle importance ; joint qu’ils ne parlent pas toujours de leur propre sens. Sénèque le Tragique en a un bien dangereux dans ses Troades : [127]

    Verum est ? an timidos fabula decipit,
    umbras corporibus vivere conditis ? etc.
    An toti morimur, nullaque pars manet
    nostri ? etc.
    Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil,
    velocis spatii meta novissima.
    Spem ponant avidi, solliciti metum.
    Quæris quo iaceas post obitum loco ?
    Quo non nata iacent.
    Tempus nos avidum devorat, et chaos.
    Mors individua est ; noxia corpori,
    nec parcens animæ. Tænara, [128] et aspero
    regnum sub domino, limen et obsidens
    custos non facili Cerberus [129] ostio,
    rumores vacui, verbaque inania,
    et par sollicito fabula somnio. P. 160
    [29]

    Ce passage a bien fait de la peine au jésuite Delrio, [130] qui l’a voulu réfuter en son commentaire. En voici un autre de Properce : [131]

    Num tribus infernum custodis faucibus antrum
    Cerberus, et Tityo, [132] iugera pauca novem !
    an ficta in miseras descendit fabula gentes,
    et timor aut 
    <sic> ultra, quam rogus, esse potest !

    En voici un beau de Juvénal Sat. 2a versu 148 <sic> : [133]

    Esse aliquos manes, et subterranea regna,
    et contum, et Stygio [134] ranas in gurgite nigras,
    atque una transisse vadum tot millia cymba,
    nec pueri credunt, nisi qui nondum aere lavantur
    .

    Pompée [135] dans Lucain en dit presque autant, que Pline le Grand a imité, voulant prouver que l’âme n’est pas immortelle, lib. 7. ch. 36 : <sic[136][137]

    et quid (ait) vani terremur imagine visus ?
    Aut nihil est sensus animis a morte relictum,
    aut mors ipsa nihil. Lib. 3, versu 38
    .

    Il y en a quantité d’autres, mais il faut les laisser là, comme venant des païens ou de libertins. J’aimerais mieux savoir les épîtres de saint Paul que tous ces poètes. [30]

  • [page 42] Jean Bodin [138] mourut de la peste à Laon [139] en 1596, assez vieil, et ne dit pas un mot de Jésus-Christ en mourant. Il avait écrit et croyait que ceux qui avaient passé soixante ans ne pouvaient plus mourir de la peste. [140] Cette opinion est bien fausse. Vide Thuanum sur anno 1596[31]

  • Muret se plaint de la grande rigueur dont usait Pie v, étant devenu pape, en voulant réformer et corriger les abus qu’il avait trouvés en la ville et en la cour romaine. Cela s’entend des juifs et des usuriers, [141] des garces et des bordels, des chicanes et de la Rote, [142] des simoniaques [143] et des maquignons de bénéfices, etc. C’est in variis lectionibus, lib. 16, cap. 4, in Thesauro critico, tom. 2, pag. 1158[144] Il fait bon lire ce chapitre, il est beau et fondé sur l’avis du grand cardinal d’Este, [32][145] de la Maison de Ferrare, [146] qui avait bon esprit et qui méritait mieux d’être pape que ce Pie v qui, à la vérité, était homme de bien, mais guère propre au gouvernement. De son premier métier, il avait été tailleur, puis devint moine de la règle de saint Dominique[147][148] Plura de eo vide apud Thuanum, præsertim pag. 787 et 788[33]

  • Quand Rutgersius [149] alla prendre ses degrés à Orléans, [150] les docteurs, le pensant gratifier, lui demandèrent sur quelle partie de droit il aimait mieux être interrogé. Il leur répondit : Non convenit pudori meo partem eligere, qui vellem in universum excusari[34]

  • C’est dommage que nous n’ayons entière l’Histoire de Dion : [151] nous y verrions de belles choses, et bien curieuses ; il était sénateur romain ; il avait fait cent livres, nous n’en avons qu’environ le quart ; il vivait sous l’empereur Commodus ; [152] nous en avons l’Epitome par Xiphilin. [35][153]

  • M. de Sancy[154][155] père de M. de Saint-Malo, [156] M. de Champvallon, [157] père de l’archevêque de Rouen [158] et du marquis de Bréval, [159] et le premier président de Harlay, [160] étaient fils de trois frères, dont ce dernier était fils de l’aîné, nommé Christophe, président au Parlement de Paris. [161] M. de Sancy fut premièrement conseiller de la Cour, puis maître des requêtes, ambassadeur en Suisse, colonel des Suisses, premier maître d’hôtel chez le roi, surintendant des finances ; puis fut destitué à Amiens, et fut mis en sa place M. de Sully. [162] Il a eu trois fils, dont l’aîné fut tué à Ostende. [163][164] Le deuxième fut bachelier de Sorbonne, puis devint capitaine ; après, il fut envoyé ambassadeur en Turquie, d’où étant de retour, il se fit père de l’Oratoire, puis est devenu évêque de Saint-Malo. Le troisième a aussi porté les armes, et eut un bras rompu à Royan, [165] puis s’est mis céans, où on l’appelle le Père de Harlay. [166] Et < M. de Sancy a eu > trois filles, dont la première fut Madame de Bréauté, [167] laquelle s’est rendue carmélite [168] après que son mari [169][170] fut tué en Flandres par Grobendonc [171] l’an 1600. La deuxième fut Madame d’Alincourt, [172][173][174] laquelle il épousa étant veuf de la fille de M. de Mandelot, [175][176] gouverneur de Lyon. [177] La troisième [178] était femme de M. de La Meilleraye, seigneur de Normandie. [36][179][180][181]
    M. d’Alincourt espérait d’avoir l’archevêché de Lyon pour un de ses enfants, [182] mais le voilà bien loin de son dessein. Il l’avait fait donner à cette intention à M. de Marquemont, [183] qui devint cardinal et mourut à Rome. [184] Le pape [185] le donna à M. Miron, [186][187] évêque d’Angers, puis le cardinal de Bérulle [188] l’eut ; enfin il est tombé au chartreux, frère de M. le cardinal. [189][190] Le cardinal de Marquemont avait été auditeur de Rote avant qu’être cardinal. Son père [191] avait été [page 43] secrétaire du roi et serviteur domestique de Sébastien de l’Aubespine, [192] évêque de Limoges, [193] frère du secrétaire d’État sous Henri ii[37][194][195]

  • La diablerie de Marthe Brossier [196][197] était une pure fourbe inventée par les ligueurs. Je pense que M. Duret, le médecin, [198] était de la partie, et de secrète intelligence avec eux, car, outre qu’il était fort bigot, il parlait hardiment pour elle. Je crois que les religieuses de Loudun [199] contrefont aussi les démoniaques, ou que c’est quelque fureur amoureuse [200] qui leur fait faire tant de soubresauts. Les plus habiles me l’ont fait entendre de la sorte. Vide Thuanum anno 1600 < sic >, et P. Matthieu[38] Aujourd’hui, pour faire fortune, il faut être extrêmement habile homme en science, ou fort homme de bien. Nous sommes en un siècle vraiment superstitieux où il est force bigots, mais fort peu de gens de bien : vix possum laudare pietatem sine probitate[39]

  • Autrefois on a vu de fort bonnes gens, Nondum se fecerat artem Religio, comme dit Grotius [201] in sylva ad Franc. Aug. Thuanum ; [40][202] car ceux qui font aujourd’hui tant de bruit de leur religion sont la plupart hypocrites et bigots : negotiantur et nundinantur, « ils font métier et marchandise » de l’autel et des sacrements. Nous n’en voyons pas aujourd’hui qui soient fort savants ou fort dévots, Rari quippe boni, Juven. Sat. 3sic >. [41][203] Je ne pense pas que le cardinal de Bérulle soit saint, il était trop fin pour un saint, et si [42] Dieu sait quelle finesse ! Il avait en l’esprit sa théologie mystique[204] qui est un étrange galimatias spirituel. Il était petit-fils d’un gentilhomme qui faisait des verres. [43][205]

  • Le chancelier Poyet [206] était d’Angers. Un an avant d’être jugé et condamné, il se fit prêtre ; ce caractère lui sauva la vie car, sans cela, il eût été pendu. Par sa disgrâce, ses enfants furent ruinés, et de pauvres filles n’ayant guère de quoi être mariées. Il y en eut une qui épousa un médecin nommé Martin, [207] duquel est descendu celui qui est aujourd’hui professor Ramæus en cette ville. [44][208][209]

  • Paul Petau[210] conseiller de la Cour, était fort curieux. Il avait une belle bibliothèque où il y avait quantité de manuscrits. [211] Il disait un jour à M. Ribier, [212] son grand ami : « Il est temps de déclarer le roi chef de l’Église gallicane. » [213] Il était natif d’Orléans. Il a laissé un fils [214] qui est aujourd’hui conseiller de la Cour en la < cinquième > des Enquêtes, qui a épousé la fille du président Broüé, [215][216][217] dont la femme [218][219] est fille du président Brisson, [220] que les ligueurs étranglèrent dans le Châtelet [221] de Paris l’an 1591. Ce fils a la bibliothèque de son père, laquelle il a fort augmentée et enrichie de manuscrits et autres livres. [45]

  • Le cardinal Duperron [222] et M. Coëffeteau, [223] évêque de Marseille, [224] avaient tous deux assez d’esprit, et néanmoins sont morts tous deux de la vérole. [225][226] Ils étaient les plus éveillés de leur temps. [46]

  • Je devrais savoir beaucoup de choses depuis que j’écoute, je me souviens presque de tout ce que j’ai voulu retenir depuis tantôt cinquante ans, mais c’est signe que je suis vieux. Il fait mauvais d’être doyen de la sorte. L’Écosse est un pauvre pays, mais elle a porté un digne personnage, qui est Buchanan[227] Sa science, qui paraît en ses vers et en son Histoire, le feront < sic > vivre à jamais. J’aimerais mieux être Buchanan que roi d’Écosse, pour la réputation.

    L’Histoire d’Alexandre le Grand, telle qu’elle est décrite dans Quinte-Curce[228] ressemble mieux à un roman qu’à une vraie histoire. Il y a là-dedans des choses incroyables, et qui surpassent la croyance et les forces humaines. C’est choses étrange que l’on ne peut savoir en quel temps, au vrai, a vécu ce Quinte-Curce : les uns le font plus vieil que Cicéron de quelque peu d’années ; les autres le mettent [page 44] sous Nerva. [229] Utrumque tamen æque inventum[47] Les Grecs n’ont point parlé de lui car ils haïssent les Romains, et les Romains ont fort peu, hormis lui, parlé d’Alexandre [230] parce qu’ils s’attribuaient toute la gloire de la guerre, et étaient jaloux de cette grande réputation. Plutarque [231] ne cite guère les Latins. Il a cité Horace [232] en la Vie de Lucullus [233] à cause de ces vers ex lib. i, epistola 6 :

    ………………… Chlamydes [234] Lucullus, ut aiunt,
    si posset centum scenæ præbere, rogatus,
    “ Qui possum tot ! ait : tamen et quæram, et quot habebo,
    mittam. ” Post paulo scribit, sibi millia quinque
    esse domi chlamydum ; partem, vel tolleret omnes.
    Exilis domus est, ubi non et multa supersunt,
    et dominum fallunt, et prosunt furibus. Ergo,
    si res sola potest facere et servare beatum,
    hoc primum repetas opus, hoc postremus omittas
    [48]

  • Servius [235] a mal interprété ce vers de Virgile, [236]

    Matri longa decem dederunt fastidia menses,

    disant que les filles viennent au bout des neuf mois, et que les garçons ne viennent qu’au dixième : car le temps est égal pour les uns et pour les autres ; et néanmoins, les Anciens ont écrit souvent du dixième. Vide Laurentium in Anatome[49][237] Il y a un passage dans Homère. [238] Ovide aussi, en ses Fastes[239] l’a cru :

    Seu quod adusque decem numero crescente venitur,
    seu quia bis quinto femina mense parit
    [50][240]

  • Le défunt évêque de Beauvais [241][242] avait l’esprit fort excellent, mais la vue fort courte. Il avait vaillant quatre-vingt mille écus en livres et en vaisselle d’argent. Il plaidait contre son père, [243] il était fort débauché. Se voyant frappé à la mort, il eut une grande repentance de ses fautes. Il disait aux notaires que l’on mît en son testament qu’il confessait, et en demandait pardon à Dieu, d’avoir été le voleur de son évêché. Quand il vit entrer dans sa chambre M. de Blancmesnil, son père, il lui dit qu’il eût bien mieux valu qu’il l’eût fait avocat de la Cour que de le faire évêque. Il avait fait un beau testament et avait fondé un collège à Beauvais pour les pères de l’Oratoire, mais il n’a pu être exécuté à cause qu’il devait trop. Comme il plaidait contre son père, il rencontra M. Leschassier l’avocat, [244] qui était son ami ; il le pria fort d’aller dîner avec lui ; M. Leschassier le refusa et lui dit qu’il n’avait garde d’aller dîner avec un évêque qui plaidait contre son père, et qu’il n’avait jamais lu livre de droit qui permît cela aux enfants. Il mourut < l’>an 1616 à Beauvais. L’évêché passa à son frère, qui l’a encore aujourd’hui. Sans cela, on l’allait faire conseiller au Grand Conseil. Il était sur le point d’épouser la fille de M. de Saint-Julien de Sève, [245][246] qui est aujourd’hui femme de M. de Tronçon. [247] Il a la vue fort courte aussi bien que son frère. Étant jeune, il avait le visage si doucet qu’il ressemblait à une fille ; et même, étant un jour à Gentilly, [248] couché avec deux autres de ses compagnons, dont l’un était l’évêque de Chartres d’aujourd’hui, leur hôte leur fit un vacarme étant tous trois couchés ensemble, disant que l’un d’eux trois était une fille déguisée ; et ne voulut croire le contraire qu’il ne les eût visités tous trois. [51][249]

  • Guillaume Budé [250] mourut l’an 1540 à Paris, d’une maladie qu’il avait contractée en un voyage de Bretagne. Vide Sammarth. [251] in elogio Budæi, et la Doctrine curieuse de Garasse, page 920. [52][252] Il voulut être enterré à Saint-Nicolas-des-Champs, [253] [page 45] sans aucune dépense pour ses funérailles, contre la coutume ordinaire de France. Cela est bien étrange que nul ne puisse ici mourir à bon marché, et que notre luxe s’étende jusques après notre mort. Érasme se moque de cette coutume des Français au colloque Funus[254] On dit que Budé en mourant pleura fort, ayant regret de mourir pauvre comme il était, et laissant beaucoup d’enfants : studiorum enim causa, minus ad rem attentus fuerat[53] On dit que d’une de ses filles < sic pour : petites-filles > est descendu un gentilhomme nommé de Binville, [255] qui demeure entre Creil [256] et Beauvais : [257] c’est lui qui a fait les Vérités françaises, pour servir de réponse au manifeste du cardinal-infant ; [258] il y en a deux parties, avec promesse de la troisième, en laquelle nous verrons comme il traitera la rupture de la paix de Vervins [259] et la prise de La Capelle [260] et de Corbie. [261] Le premier fils de G. Budé s’appelait Draco Budæus, Dreux Budé ; [262] le 5e s’appelait Antoine, [263] père de la mère < sic pour : femme > [264] de ce M. de Binville, duquel le propre nom était Charles de Barthélemy. [54][264]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Ana de Guy Patin : Borboniana 6 manuscrit

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(Consulté le 21.09.2021)