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Ana de Guy Patin :
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Ms BnF Fr 9730 page 28 [1]

  • Quand Michel de L’Hospital [2] voulut épouser la fille [3] du lieutenant criminel Morin [4] (qui fut fait lieutenant civil à la place de M. de Mesmes), [5] on lui demanda sur quel bien il assignerait la dot de sa femme ; il répondit sur son bonnet carré, entendant par là que sa science et son industrie vaudraient mieux que l’argent de quelque autre qui serait sot et ignorant. [1]

  • Messire Charles Duret de Chevry[6] président des Comptes et intendant des Finances, a beaucoup d’esprit et de feu, mais peu de bonnes lettres, et s’en moque. Le médecin, son frère, [7] lui conseillait un jour d’envoyer son fils [8] aux Pères jésuites (ce médecin était un grand cagot, qui ne parlait de ces gens-là que comme s’ils eussent été quelques prophètes ou quelques grands saints venus depuis peu de paradis, tanquam per aureum fum[um] de cœlo delapsi magistri). [2] Le président lui répondit : « Que voulez-vous qu’il aille faire là ? – Y apprendre, dit le médecin, la piété chrétienne avec les bonnes lettres. » Le président lui répliqua : « Il sera assez savant quelque jour, car je lui ai déjà gagné deux cent mille écus, sans ce qui viendra encore pendant quelque peu d’années. » Et de fait, il est extrêmement riche. Une autre fois, ce frère médecin lui conseillait d’acheter une bibliothèque et la mettre chez lui pour l’instruction de son fils ; le président, lui voulant fermer la bouche, lui répondit : Ut quid perditio hæc ? Habeo id propter quod studetur ; [3] il entend l’or et l’argent dont il a foison.

  • François Junctin[9] Florentin, était venu en France du temps de la reine Catherine de Médicis [10] et demeura près de Lyon où il avait un bon bénéfice. Il a beaucoup écrit. Il était savant en astrologie : [11] il avait prédit la mort de Henri iv[12] qui lors n’était encore qu’un enfant. Lui-même s’était fait son horoscope, et avait trouvé qu’il devait mourir un certain jour, de mort violente : ce jour-là, il délibéra de ne sortir de son logis, afin de plus facilement éviter tou[te] mauvaise rencontre ; mais de malheur pour lui, comme il étudiait dans son étude, pensant tirer un livre un peu élevé, il en tomba une rangée entière, et la tablette pareillement suivit, qui le blessa à la tête, dont il mourut ; si bien que fuyant le dehors, il trouva la mort au dedans.

    Nullo fata loco possis excludere quum mors
    venerit, in medio Tibure Sardinia est
    [4][13]

  • Le P. Théophile Raynaud[14] professeur de théologie à Lyon, est un Savoyard, natif de lieu nommé Sospel, [15] proche Nice en Provence, [16] auquel Nice il a un frère conseiller, et qui y est des plus considérables, par son mérite et bon esprit. Leur père était un fort habile médecin, qui a[vait] grande réputation. Le Card. de Richelieu [17] hait fort ce Père Théophile, et le perdra s’il peut, à cause qu’il est grand ami du cardinal de Savoie. [18] Il a fait imprimer quelques livres d’un style rude et ferré, stylo plusquam Lipsiano, sed potius Africano ; [5][19][20] mais il y a encore plusieurs autres traités à mettre sur la presse et, entre autres, un qui sera intitulé De iusta Confixione [page 29] librorum ; et un autre, dont il se promet beaucoup de gloire et d’honneur, qui sera intitulé De Eucharistia, qui sera un gros volume, comme il n’est pas homme à un mot. [6][21][22] Il est homme de grand esprit et de grande lecture, mais il n’écrit pas bien.

  • L’an 1635, le Père Joseph[23] capucin, se faisant assister de Bautru, [24] fit tant envers le Card. de Richelieu qu’il le porta à rompre la paix de Vervins [25] et à déclarer la guerre au roi d’Espagne. [26] Ce cardinal, qui avait tant résisté au commencement à cet avis du moine, et qui l’avait tant de fois rejeté bien loin, eut aussi beaucoup de peine à le persuader au roi [27] qui, au bout de trois mois après la rupture, voyant le malheur de la guerre et la perte de notre armée devant Louvain, [28] en eut un tel regret qu’il en tomba fort malade, dont il fut traité par MM. Bouvard [29] et Seguin, l’oncle ; [30][31] et le cardinal en fut si outré qu’il en fit de grosses < sic > reproches au dit Père Joseph, qu’il pensa perdre. Mais depuis ce temps-là, ce démoniaque de moine fit de nécessité vertu, et fit trouver bonne la guerre au cardinal et au roi : le premier y ayant trouvé son avantage, et celui des siens ; le second y ayant été pipé et finement endormi, comme il est par toute sorte de gens à qui ce cardinal donne de bonnes pensions pour tromper leur maître, comme ils font fort soigneusement, au grand malheur de toute la France. [7]

  • Charles v [32] disait que les Français semblent fous, et ne le sont pas ; les Espagnols ne le semblent pas, et le sont, et surtout les Portugais ; les Italiens ne le semblent, et ne le sont ; et cela est bien jugé. Il me semble que j’ai lu cela dans Sleidan. [8][33]

  • La plupart des cardinaux sont pensionnaires d’Espagne, et les jésuites particulièrement ; [34] le pape n’est que le custodi-nos du roi d’Espagne ; ce roi est pape et empereur tout ensemble. [9]

  • Les Portugais ne sont que des marauds, un résultat de terre, ne sont point atrabilaires, [35] n’ont point d’esprit, ne sont point vaillants, nihil habent biliosum[10][36] Quand la paix sera faite, le roi d’Espagne les mangera à un déjeuner.

  • Le Maréchal < de > Gassion [37] était fils d’un président de Pau, [38][39] et petit-fils, et fera aussi :

    Gassionæa domus literis ac præsidet armis,
    maxima quæ gemino Iura dat Imperio
    [11]

  • Lui et M. de Lesdiguières [40] ont été deux grands hommes, comparables aux Romains, et peut-être par delà : ils savaient faire la guerre par science ; Gassion dépensait plus de la moitié de son bien en espions ; il valait mieux que Sylla, qui valait mieux que Jules César. [41] Hannibal [42] était aussi un brave homme, inventif : il trouvait remède partout, et sur-le-champ. Gassion horribilis tam dux quam miles Iberis : les Espagnols l’appelaient la mort, le Weimar [43] lui portait envie. [12]

  • Les jésuites ont eu regret de voir prendre La Rochelle : [44] cette ville fomentait la division de France, et < ils > espéraient, par ce moyen-là, se rendre nécessaires au roi d’Espagne dans diverses occasions qui se pouvaient présenter de lui rendre de bons services de deçà, en fomentant son parti dans les guerres civiles, tant par les confessions et les prédications que par plusieurs autres petits moyens, que ces rusés matois savent très bien. [13][45] [page 30]

  • Sylla [46] a été un des grands hommes de l’État romain qui aient jamais été. Il a fait tout ce qu’il a voulu ; il se rendit maître de la République, et < le > fit en homme d’honneur : il ne retint pas cette puissance, il la rendit. Jules César vint après qui l’attrapa et la retint. Sylla était plus grand homme que lui, et valait mieux. Sylla vint à bout de tout par science et par bonheur, il était bien plus sage qu’heureux. [14]

  • Un maître commanda qu’on mît son mulet aux herbes. Son valet lui dit que le loup viendrait qui mangerait le mulet. « Recommande-le bien à Dieu », dit le maître. Le lendemain, on trouva le mulet étrang[lé] et mangé en partie des loups. Le maître s’en prit à son valet, e[t] lui reprocha qu’il n’avait pas recommandé son mulet à Dieu : « Si ai[-je] fait, dit le valet, je l’ai recommandé à Dieu, et à la Vierge aussi. – Et voilà la cause de la mort de mon mulet, dit le maître, tu l’a[s] recommandé à deux, ils se sont attendus l’un l’autre, pas un n’y a pris garde, et mon mulet est mort. » [15]

  • Balagny[47] bâtard de Jean de Montluc, évêque de Valence, [48] perdit à Cambrai [49] sa femme [50] le même jour qu’il rendit cette ville au comte de Fuentès ; [51] puis, étant revenu à la cour et s’étant mis fort avant dans les bonnes grâces de Madame Gabrielle, [52] il épousa sa sœur, Diane d’Estrées, [53][54] sœur du marquis de Cœuvres ; [55] et de ce mariage en a eu des enfants, sur lequel coururent en cour ces petits vers :

    Actéon eut la tête cornue
    Pour avoir vu Diane nue.
    Ô combien plus cornu sera
    Celui qui l’épousera
    [16][56][57]

  • Madame de Gournay[58] qui fait aujourd’hui des vers et des livres, demeurait à Cambrai avec Madame de Balagny, et y était à sa mort, lors de la prise, < en > 1595. [17]

  • Les Espagnols sont si crus et si chiches qu’ils lavent leurs dents avec leur urine. Catulle [59] s’en moque :

    Egnatius, quod candidos habet dentes et Egnati, Opaca quem bonum facit barba, et dens Ibera defricatus urina : si urbanus esses, aut Sabinus, aut Tyburs, etc., aut Transpadanus, ut meos quoque attingam, aut quilibet qui puriter lavit dentes ; tamen renidere usque te nollem, nam risu inepto res ineptior nulla est, etc.

    Pag. 28, in‑8o. Vide Gasp. Scioppium in Elementis philosophiæ stoicæ moralis, pag. 155[18][60][61]

  • Antonius Perrenottus, cardinalis Granvellanus[62] était fils d’un avocat de D[ole] en la Franche-Comté. [63][64] Son grand-père avait gardé les pourceaux. [65] Étant f[ort] riche, il fit bâtir une belle maison à Besançon, [66] et fit mettre pour inscri[re] sur la porte : Sic visum superis. Ses ennemis, se souvenant de ses ancêtres, achevèrent le vers : aquilam submittere porcis, à cause du crédit qu’il ava[it] ves l’empereur Charles Quint. [19] Il gouverna aussi fort bien le roi Philippe ii ; [67] mais La Goulette, [68] en Afrique, prise par Charles Quint, ayant été reprise par [le] Turc, [69] on fit dire à Philippe ii ces deux vers :

    Du cardinal, la braguet[te]
    M’a fait perdre La Goulette
    [20]

  • Jean Petit, [70] greffier de Béthune, [71] en son Histoire de Flandres, dit que deux cardinaux furent cause de tous les maux qui étaient en l’Europe, savoir le cardinal de Granvelle, en Allemagne, et Charles, cardinal de Lorraine[72] en France. On dit que d[’un] neveu de ce cardinal de Granvelle sont descendus les comtes de Cante[croix], dont il y en avait un, l’an 1604, ambassadeur pour l’empereur à Venise, [73] duquel M. de Fresne Canaye, [74] en son Ambassade, raconte d’étranges chos[es]. [21] De Granvellano illo, vide elogium in Elogiis cardinalium Nic. Sanderi, pag. […,] [page 31] tom. 3, pag. 78, 103, 119, 126, 140[22][75][76] Le père de ce cardinal avait gouverné vingt ans durant l’esprit de Charles Quint et, en mourant l’an 1550 (ut narrat Sleidanus, pag. 630), [23] laissa son fils Antoine dans la faveur du même empereur. Cet Antoine fut fait cardinal par Pie iv [77] l’an 1561, et mourut l’an 1586, ut narrat Sanderus. Vide Famianum Stradam [78] de Bello Belgico, decade ia, pag. 93, 94, 95, etc. Vide Elogia Belgica Miræi, [79] in‑4o, p. 3, et Vesontionem. Ioan. Iac. Chiffletii, pag. 317 et sequent[24][80][81]

  • George Buchanan[82] en sa Vie, dit qu’il était né l’an 1506, ex patre in juventæ robore ex calculi dolore extincto, atque sic pour : avoque > adhuc vivo decoctore[25][83] Il y a dans Catulle Ista turpiculo puella naso decoctoris amica Formiani[26] Ce Buchanan avait un frère nommé Patricius Buchananus [84] qui avait régenté avec lui, à Conimbre [85] et ailleurs, auquel étant mort il a fait un épitaphe, lequel se lit in edit. Salmuriensis parte 2, p. 144, et sic incipit :

    Si mihi privato fas indulgere dolori, etc[27]

  • Le cardinal Baronius [86] était père de l’Oratoire à Rome avant qu’être cardinal. Il avait extrêmement étudié. Cette maison de l’Oratoire à Rome est rentrée, comme aussi est celle de Naples, et n’y a que ces deux-là dans la chrétienté. [87] Il y en a toujours un de la maison, dans une chaire de l’église ou dans une salle, qui harangue de ce qu’il sait, et changent d’heure en heure ; ils choisissent telle matière qu’ils veulent. [28] Baronius avait là récité tout ce qu’il a fait imprimer depuis. Baronius était le fils d’un paysan : voyez ce qu’en dit Jos. Scaliger, [88] sur le fait de Scioppius : Incidit in manus meas scelestum opus Apostatæ Scioppii adversus gentem nostram, in quo parasitus ille cardinalitius a plusquam quinquaginta sodomitis adjutus est, qui in illam conviciorum cloacm operas contulerunt. Cardinales, quorum bascaudas lingit, ad illud nefarium inceptum hominem perpulerunt. Unus ex illis Annalium conditor, de Peronato natus patre, etc., p. 316. Pero, peronisp, ce sont des chausses de paysan. [29] Vide elogium Baronii apud Ciaconium, [89] pag. 1886, et ejus vitam initio epitomes Spondani[30][90]

  • Étant un jour chez Campanella[91] je pris par hasard un livre qui était sur sa table : c’était son Atheismus triumphatus, in‑4o, édition de Paris, 1636 ; à l’ouverture duquel, pag. 184, je vis ces mots : Hanc sententiam mordicus tuetur Machiavellus ; et liber de tribus Impostoribus impiissimus fovet[31][92][93] Je pris de là occasion de lui demander des nouvelles de ce livre de tribus Impostoribus, espérant qu’il m’en apprendrait de certaines, puisqu’il citait et réfutait ses opinions dans son livre. Il me dit qu’il l’avait vu à Rome entre les mains d’un Florentin nommé Franciscus Puccius, [94] qui lui avait assuré que l’auteur de ce livre était Marcus Antonius Muretus, [95] qui avait été un parfait athée, inquiebat ille Puccius. Tres illi Impostores erant Moses, [96] Messias, i. Jesus Christus, et Mahometus ; [32][97] mais cela n’est pas croyable de Muret, qui avait l’esprit trop bon et était trop habile homme pour être athée. Franciscus ille Puccius erat sæcularis ; in hæresim eam tandem incidit, ut crederet et ubique prædicaret se esse missum a Deo ad Reformationem Ecclesiæ, et ad conversionem omnium impiorum : verum cum in ejusmodi concionibus papalis aulæ mores attigisset, ab inquisitoribus in carcerem raptus est, et eorum decreto ut hæreticus, vivicomburium Romæ passus est. Non est ergo quod fidem [page 32] ullam adhibeamus isti hæretico Puccio, in doctissimi hominis Mureti contumelia quem omnes prædicant fuisse virum optimum[33] M. Dupont [98] m’a dit qu’étant jeune, il a connu à Chalons < sic > un savant théologien nommé M. Magnien, [99] auquel il a ouï dire maintes fois ces mots : Utinam nunquam legissem pessimum illum librum de tribus Impostoribus ! Meo judicio peccat gravissime Campanella in suo Atheismo triumphato, dum nimis libere ejusmodi atheorum et impiorum objectiones et sophismata in christianam religionem recenset ; ut Garassus [100] en sa Doctrine curieuse, et Vanini [101] en ses dialogues : qui talia mala proponunt videntur docere[34] On ne devrait pas permettre que tels livres fussent imprimés. Justus Lipsius in exemplis et monitis politicis, cap. 4, lib. [i], pag. 31 trium illorum Impostorum meminit[35][102] M. d’Amboise, [103] maître des requêtes, a dit autrefois à M. de Bourbon que l’auteur de ce livre de tribus Impostoribus était Étienne Dolet, [104] qui fut brûlé [105] à Lyon pour hérésie, l’an 1543. Cet Ét. Dolet était un pur athée. Vide Jul. Cæsarem Scaligerum, Poetices, lib. 6, cap. 4, p. 730, edit. in‑8o, 1607 : Atheos passus est flammæ supplicium : flamma tamen eum puriorem non effecit ; ipse flammam potius effecit impuriorem[36][106]

  • Caspar Scioppius a premièrement été huguenot, [107] puis est devenu catholique [108] par la lecture des Annales de Baronius. Après avoir été longtemps employ[é] par le pape comme un espion par < toute > l’Italie, et en Allemagne, sous ombre de procurer la conversion de quelques savants ministres, il a été haï de l’empereur [109] et s’est rendu ennemi juré des jésuites, à cause desquels il n’est retourné en Italie, de peur de tomber entre leurs mains ; ni en Allemagne, à cause de l’empereur. Il demeura caché à Saint-Gall en Suisse. [110] Il a fait quantité de livres dont le catalogue se trouve au commencement d’un in‑8o intitulé Oporini Grubinii Amphotides Scioppianæ, Parisiis, 1611[111] Ce Scioppius est un méchant garnement, Allemand, fils de putain, jésuitisé, espagnolisé, et quid non ? [37]

  • Lipse a sainement jugé de trois grands historiens : Guichardin, [112] Paul Jove [113] et Bembus. [114] Vide hoc judicium sub finem librorum ejus civilis Doctrinæ, in notis ad lib. ium Politicorum[38]

  • Le feu roi disait que le roi Jacques[115] avec son latin, n’était qu’un pédant. Le feu roi d’Angleterre était fâché qu’on parlât de lui de la sorte et dit un jour à notre ambassadeur, comme il rentrait de la chasse : « On dit en France que je suis un pédant, mais néanmoins j’ai pris aujourd’hui deux cerfs. » [39]

  • M. le cardinal Duperron [116] m’a dit que la meilleure Bible huguenote qui eût jamais été imprimée était celle de chez Honorat [117] de Lyon, de l’an 15[58] et que là-dedans il y avait des notes excellemment bonnes, y mises par quatre ministres de la Réformation, qui tous quatre étaient fort savants en hébreu. [40][118]

  • Les jésuites sont cause que Casaubon ne s’est pas fait catholique, car il en a toujours eu envie depuis la Conférence de Fontainebleau : [119] ils le pressaien[t] d’un côté de se convertir, et d’un autre, il apprenait tant de fourbes et tant de tours de souplesse qu’ils lui jouaient, qu’ils l’en détournaient. Ils le priaient à dîner en divers lieux, où ils se trouvaient avec divers monde, et le harassaient toujours de quelque controverse, comme si c’eût été son métier. Le Père Gontery [120] fut un jour le voir et le trouva lisant la Bible, il lui demanda : « Quel livre lisez-vous là, M. Casaubon ? » [page 33] Le jésuite avait vu que c’était une Bible, il répondit doucement, pro more[41] que c’était le livre de Dieu. Ce jésuite, qui faisait le bravache, commença à dire : « Je le nie, moi, je le nie ! Je dis que c’est un roman. » Casaubon, tout étonné de ce procédé et tout honteux, lui répliqua que les conciles et les traditions des Pères lui enseignaient cela. « Donc, dit ce jésuite, il y a des traditions. – Oui Monsieur, dit Casaubon, mais il y en a de bonnes et de mauvaises : ces Pères nous ont donné les bonnes, mais vous autres et vos prédécesseurs, les mauvaises. » Le jésuite fut là confus. Depuis, il n’aima guère à traiter avec les jésuites. Le Père Cotton [121] tâcha de le faire chasser de Paris ; le cardinal Duperron, le président de Thou [122] et M. Des Portes [123] l’empêchèrent. Il voyait souvent le cardinal Duperron, qui l’avait plus d’à moitié converti, il ne s’en fallait guère plus que l’abjuration publique, mais Casaubon ne voulut passer outre, voyant que le feu roi avait été tué par la même doctrine que prêchaient les jésuites, l’an 1610 ; [124] après laquelle mort, le Card. Duperron voulant essayer d’achever, les huguenots ayant éventé l’affaire, de peur que Casaubon ne leur échappât, en écrivirent au roi Jacques par le ministre Du Moulin, [125] qui appela en Angleterre Casaubon, où il le retint à grosse pension, l’engagea à écrire contre Baronius, [126] et y mourut l’an 1614, de calculo[42][127][128] Ce livre qu’il fit contre Baronius n’est pas mauvais : il y a de fort bonnes choses, mais principalement dans la préface, qui est longue ; les sorbonistes [129] s’en servent pour les libertés de l’Église gallicane [130] et contre la puissance du pape in temporalibus[43]

  • M. Des Portes disait que les Jeux rustiques de Joachim Du Bellay [131] étaient si bien faits qu’il eût voulu en avoir donné la meilleure partie de ses abbayes et en être l’auteur ; et surtout, prisait fort celle < sic pour : le poème > qui commence ainsi : « J’ai oublié l’art de pétrarquiser, Je veux d’amour franchement deviser, etc. » p. 417. 6. [44][132]

  • Le cardinal Duperron était un fin matois, délié courtisan, fourbe et menteur. [133] Il avait été lecteur de Henri iii[134] qui le chassa pour ses impiétés. Le cardinal de Vendôme [135] l’avait retiré chez lui durant la Ligue, [136] où ayant appris le secret du tiers parti, il en avertit le roi en cachette, qui y donna ordre. Il gagna les bonnes grâces du feu roi à être son maquereau envers Madame Gabrielle, pour laquelle il a écrit en sa vie plus de trois cents poulets par commandement du feu roi. [45] Il m’a dit que les deux plus belles pièces d’éloquence qu’il eût jamais vues étaient une remontrance faite par les huguenots à Charles ix[137] laquelle se lit dans les œuvres de Calvin, [138] et l’épître de M. de Beaune [139] à Henri iii devant ses Psaumes[140] Il avait obtenu un privilège du roi pour faire imprimer ce qu’il voudrait en latin, français, grec ou hébreu ; on n’a pourtant rien imprimé de lui qu’en français : il n’était pas savant en latin, même le prononçait mal ; il ne savait point d’hébreu, et assez peu de grec ; ce que les huguenots lui ont bien reproché. [46]

  • Jean Sleidan était un habile homme, et fort savant. Il a écrit son Histoire de fort bon style, aussi bien que Buchanan a fait celle d’Écosse. Sleidan a demeuré longtemps à Paris, mais voyant la persécution contre les luthériens, [141] il s’en alla en Allemagne et fut employé à Strasbourg [page 34] comme un habile homme. Étant à Paris, il allait souvent écouter en Sorbonne les leçons et disputes de théologie. [142] C’est de la Sorbonne qu’il parle ainsi pag. 60 : Hic miræ sunt digladiationes, ac plerumque de rebus aut frivolis, aut quæ captum humanum excedunt etc. sunt quidem in iis nonnulli præclaris ingeniis verum alii digni contubernio et meliori cultura. [47] De Jo. Sleidano, vide Thuanum, [143] tom. io, p. 542, et Chron. Genebrardi, [144] pag. 737 : obiit ille historicus anno 1556[48][145]

  • Andreas Naugerius [146] était italien. Il brûlait en présence de ses amis, tous les ans, un Martial[147] Il fut envoyé ambassadeur par la République de Venise [148] vers Louis xii [149]sic pour : François ier > et mourut à Blois [150] l’an 1512 < sic pour : 1529 >. Vide Elogia Pauli Jovii, page 181[49]

  • Le père [151] de M. Servin [152] était huguenot. Il demeurait à Genève [153] avec cet évêque de Nevers révolté, nommé Spifame, [154] qui se fit huguenot [155] sous Henri ii[156] auquel ceux de Genève, quelques années après (il fut à Genève depuis l’an 1559 jusques à l’an 1565, qu’il y mourut le 26e de mars), firent couper la tête, sous ombre qu’il était adultère, accusé de cela par le père du dit Servin ; mais la cause était l’avis que le Prince de Condé [157] donna à ceux de Genève que cet évêque révolté avait secrète intelligence avec la reine mère, Catherine de Médicis. Il en fut aussi accusé par le landgrave de Hesse. [158] On dit qu’il avait envie de les quitter et de retourner au giron de l’Église. Il fut au supplice avec une robe de satin violet. Les uns disent qu’il eut la tête coupée, les autres, qu’il fut pendu. Quoi qu’il en soit, l’adultère ne servait que de prétexte à ces huguenots : il était accusé d’autre chose dont ils ne le pouvaient convaincre. [50] Vide de eo Cl. Roberti Galliam Christianam, pag. 434[51][159] Le président de Thou n’a pas parlé de sa mort, < mais > bien de sa révolte, l’an 1559. [52] Cette race des Spifame est illustre, M. de Bisseaux, [160] conseiller d’État, en était. Ils viennent de Lucques [161] et sont en France dès le temps de Charles vi[162] On a vu plusieurs évêques se révolter de la sorte, comme Caracciol [163] fils du duc de Melphes, [164] maréchal de France, qui se fit huguenot, étant évêque de Troyes ; [165] un Guillard, évêque de Chartres ; [166][167] deux archevêques de Cologne (vide Galliam Christianam Roberti, p. 72 et 73) ; [53][168][169] quantité d’évêques et d’archevêques en Italie ; mais on n’a pas vu de cardinaux se révolter à l’hérésie, hormis le cardinal de Châtillon. [170][171] Les Italiens disent que les Allemands et les Français font de l’hérésie pour croire trop fort en Dieu, que pour eux, ils n’ont garde d’en faire de même, qu’ils ne croient pas assez fort aux principes de la religion chrétienne.

  • Un de ces deux archevêques de Cologne qui se firent huguenots, nommé Hermannus de Veda, avant que de se révolter, avait fait un catéchisme pour son diocèse, qui summam Religionis nostræ continebat, et qui fut fort loué à Rome. Quelques savants, néanmoins, l’ayant lu, découvrirent que cet archevêque avait mauvaise intention, d’autant qu’en tout son livre, il ne disait pas un mot du purgatoire ; [172] dont il fut averti, avec une remontrance à lui faite exprès par le cardinal Sadolet, [173] comme on peut voir en ses épîtres, lib. 14. epistola 14. pag. 559[54]

  • M. de Montholon [174][175] fut fait garde des sceaux par Henri iii en 1588, comme son père [176][177] fut fait autrefois chanceliersic pour : garde des sceaux > par François ier [178] après la condamnation du chancelier Poyet. [179] Ce garde des sceaux a laissé un fils [180] qui a été intendant de la Maison de Mademoiselle de Montpensier, [181] laquelle a depuis été mariée, l’an 1626, à Monsieur, [182] frère unique du roi. [183] Henri iii ôta les sceaux au chancelier de Chiverny pour les donner à ce François de Montholon, qui n’était que simple avocat, combien qu’il fût fils d’un chancelier < sic pour : garde des sceaux > ; et Henri iv les lui ôta pour les rendre au même Chiverny < sic pour : les confier au cardinal de Vendôme >. [55] Cancellario domum amandato, sigillorum procuratio a Rege attributa est Franc. < Francisco > Montholono, in Senatu patrono, prisci moris et integritatis viro, sed qui extra forum ingenio et usu rerum parum valeret : idemque hujus fatum, ac parentis ejus fuit, qui a Francisco io post Gul. < Gulielmum > Poietum, inter reos relatum, magnorum ingeniorum pertæso in aulam evocatus, idem munus aliquot mensibus, atque adeo usque ad mortem exercuit, viro probo, sed rerum agendarum parum gnaro tempestivam, etc. Vide Thuanum sub Henr. iii, part. 2. pag. 333[56] [page 35]

  • Charles de Bourbon, cardinal de Vendôme[184] qui mourut dans l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés [185] à Paris l’an 1594, était homme de fort petit esprit. Il fut auteur du tiers parti [186] par la sollicitation d’un certain Touchard, [187] qui avait autrefois été son précepteur, et de M. Duperron, qui lui apprit tout. Le cardinal voyant son jeu découvert, en mourut de regret avec une fièvre lente ; [188] et Duperron, pour avoir trahi son maître, fut aux bonnes grâces du roi défunt, par la recommandation duquel il fit si belle fortune, et fut depuis cardinal. [57] M. Jean Duret était le médecin de ce cardinal de Vendôme, et < il > avait pour secrétaire le frère du même Duret, qui depuis a été président de Chevry. M. Duret le médecin dit un jour chez ce cardinal, parlant de Henri iv, qu’il fallait lui faire avaler des pilules césariennes (ce sont 23 coups de poignard que César eut dans le Sénat) ; [189] ce qu’étant su et rapporté par ledit Duperron, le roi Henri iv l’a toujours fort haï, sans néanmoins lui faire aucun mal. Il voyait quelquefois la reine Marie de Médicis [190] quand elle était malade, laquelle se fiait fort en lui à cause qu’il avait grande réputation ; et ayant fait par ce moyen prier le roi de lui donner la place de premier médecin après la mort de M. de La Rivière, [191] le roi répondit à ceux qui lui en parlèrent : « Dites à Duret qu’il se contente que je le laisse vivre, et que je sais bien le tort qu’il m’a voulu procurer il y a longtemps. » Ce cardinal de Vendôme était entre le prince de Conti [192] et le comte de Soissons, [193] ses deux frères. Le comte de Soissons eût bien voulu épouser la sœur du roi, Madame Catherine de Bourbon, [194] et elle, lui : elle disait « Je veux avoir mon comte » ; mais le roi ne le voulut jamais, de peur que cette alliance ne haussât encore le courage au comte de Soissons, qui ne l’avait que trop grand, et que le roi ne pouvait aimer. Même, M. de B. < Bourbon > m’a dit qu’il l’entretenait, mais que le roi n’en savait rien ; et combien que tous deux eussent fort désiré ce mariage, jamais le roi n’y a voulu consentir, il aima mieux la marier en Lorraine. [195][196] Comme on parlait fort du tiers parti, le roi, en ayant appris tout le dessein du sieur Duperron (au refus de Touchard, qui ne lui en avait rien voulu révéler), il fut visiter le cardinal de Vendôme, qui était au lit malade. Le roi le voyant ainsi, lui dit : « Mon cousin, votre mal n’est pas commun, c’est l’envie d’être roi qui vous fait malade ; c’est une fièvre royale que vous avez. – Sire, je n’y ai jamais pensé, dit le cardinal. – Je n’en sais (dit le roi, pour perdre Touchant qui n’avait pas voulu trahir son maître) que ce que Touchant m’en a dit. Le voilà lui-même ! Il m’a appris toutes les négociations que vous faisiez à Rome pour ce tiers parti. » Touchard s’écria au roi qu’à grand tort il le voulait ruiner d’auprès de son maître ; lequel néanmoins ne crut jamais rien à son désavantage, et ne douta nullement de sa fidélité ; mais ledit cardinal et les deux Duret soupçonnèrent le sieur Duperron, qui était proprement le traître. [58]

  • [page 36] Le livre de Petrus Aurelius est fort bien fait. C’est dommage qu’on n’en connaisse l’auteur. [197] Le Clergé lui a offert grosse pension s’il voulait se nommer ; aussi a fait le président de Mesmes. [198] Vix mihi persuadeo tantum opus esse unius hominis[59] Quelques-uns disent que c’est M. Filesac, [199] doyen de Sorbonne, et M. du Fresnes de Mincé, [200] docteur de Sorbonne et curé de Gonesse. [201] Plusieurs disent que c’est l’abbé de Saint-Cyran. [202] Les jésuites disent que c’est M. Aubert, [203] principal du Collège de Laon. [204] Le Père Sirmond, en ses Réponses[205] le croit ainsi ; le P. Petau [206] et le P. Cellot, [207] jésuites, m’en ont dit autant céans. C’est l’abbé de Saint-Cyran, et point d’autre. [60][208][209]

  • Le roi François ier, connaissant la grande capacité de G. Budé, [210] le fit maître des requêtes ; puis ceux de Paris le firent prévôt des marchands. Les affaires que lui donnaient ces deux charges lui ôtaient le temps d’étudier, dont il se plaignait, et disait que la libéralité du roi et la bienveillance du peuple le rendraient ignorant.

  • Le président de Ranconnet [211] disait qu’il savait bien 48 moyens de se faire mourir, sans le poignard et le poison. [212] Vide Sammarthanum in Elogiis, [213] et Jac. Aug. Thuan. sub Francisco ii ; [214] Joach. Du Bellay en son recueil de sonnets, p. 139. [61] On dit que pour se faire mourir dans la Bastille, [215] où il était retenu prisonnier par l’iniquité du cardinal de Lorraine, il mangea de la chair de bœuf crue et, ut lethalem ventriculo suo απεποιαν accerseret, qu’il se mettait sur son estomac une large pierre fort froide, ut quidquid superesset caloris nativi citius extingueret[62] On dit que Don Charles, [216] fils de Philippe ii, roi d’Espagne, [217] se voyant réduit à n’obtenir aucun pardon de son père, tâcha de s’empoisonner avec un diamant que lui avait donné l’ambassadeur de Venise ; mais il trouva que le diamant n’est pas poison, combien que plusieurs l’aient écrit. Vide Sennertum, cap. de dysenteria, quæst. 2[63][218][219] Il se jeta une autre fois dans le feu, mais il en fut retiré par ses gardes. Une autre fois, il mangea de la chair crue, mais il n’en put mourir. Il fallut enfin qu’il en attendît l’exécution, par l’arrêt des juges qui lui furent commis par le pape [220] et le roi son père. Voyez Matthieu, [221] sous Charles ix, qui en a parlé fort particulièrement, et qui en a dit plus que tous les autres, page 308. [64] Vide quoque Famianum Stradam, jesuitam, de Bello Belgico, lib. 7, pag. 430. Mortis Caroli causa quanto incertior atque obscurior, tanto avidius contumaciusque a scriptoribus investigata : insita hominum plerisque libidine, abdita rimandi, obvia prætereundi, Fam. Strada, p. 425[65]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Ana de Guy Patin : Borboniana 5 manuscrit

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