À Charles Spon, le 12 septembre 1645
Note [15]

Michel de Montaigne (28 février 1533-13 septembre 1592) n’atteignit pas l’âge de 60 ans. Il a exprimé ses doutes sur les médecins et leur art dans le chapitre xxxvii du livre i des Essais, intitulé De la Ressemblance des enfants aux pères, avec en particulier ce paragraphe où il mettait plus de confiance en l’hérédité qu’en la médecine :

« Que les médecins excusent un peu ma liberté, car par cette même infusion et insinuation fatale, j’ai reçu la haine et le mépris de leur doctrine. Cette antipathie que j’ai à leur art m’est héréditaire. Mon père a vécu 74 ans, mon aïeul 69, mon bisaïeul près de 80, sans avoir goûté aucune sorte de médecine ; et entre eux, tout ce qui n’était de l’usage ordinaire tenait lieu de drogue. La médecine se forme par exemples et expérience, aussi fait mon opinion. Voilà pas une bien expresse expérience, et bien avantageuse ? Je ne sais s’ils m’en trouveront trois en leurs registres, nés, nourris et trépassés, en même foyer, même toit, ayant autant vécu par leur conduite. Il faut qu’ils m’avouent en cela que si ce n’est la raison, au moins que la fortune est de mon parti ; or chez les médecins, fortune vaut bien mieux que la raison. Qu’ils ne me prennent point à cette heure à leur avantage, qu’ils ne me menacent point ; atterré comme je suis, ce serait supercherie. Aussi, à dire la vérité, j’ai assez gagné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu’ils s’arrêtent là. Les choses humaines n’ont pas tant de constance : il y a 200 ans, il ne s’en faut que 18, que cet essai nous dure, car le premier naquit l’an 1402. C’est vraiment bien raison que cette expérience commence à nous faillir. Qu’ils ne me reprochent point les maux qui me tiennent à cette heure à la gorge : d’avoir vécu sain 47 ans pour ma part, n’est-ce pas assez ? Quand ce sera le bout de ma carrière, elle est des plus longues. »

V. note [25], lettre latine 4, pour l’épître de Jan van Beverwijk (1633, 1644 et 1665) contre cette critique de Montaigne sur les médecins.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 12 septembre 1645. Note 15

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(Consulté le 29.11.2022)

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