L. 126.  >
À Charles Spon,
le 12 septembre 1645

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Monsieur, [a][1]

Je viens d’apprendre une chose que je ne dirai qu’à vous et dont je suis fort fâché. C’est que la famille de M. de Saumaise [2] est en désarroi. Il pensait l’an passé à revenir demeurer ici et de fait, on en traita exprès. Les amis qu’il avait de deçà lui conseillaient la plupart de n’y pas venir et de ne pas quitter le certain pour l’incertain, qu’il pourrait être payé un an ou deux de sa pension et peut-être jamais plus après. Le nonce du pape [3] s’en mêla aussi pour l’empêcher, de sorte que, voyant toutes ces difficultés, il abandonna l’affaire avec résolution de n’en parler jamais ; joint que les Hollandais lui témoignaient qu’ils avaient grand regret qu’il les quittât. Madame sa femme [4] qui désirait fort de venir demeurer ici, voyant ses prétentions manquées, a commencé d’être plus acariâtre et plus mauvaise que jamais, et en est venue à telle extrémité que, voyant son mari résolu de ne bouger de là, elle l’a quitté, ne voulant plus demeurer en ce pays-là, et s’en est venue ici avec deux de ses enfants. Je ne sais pas de quel cœur il supportera cette affliction, mais j’ai peur qu’elle ne le touche fort. Il est délicat et malsain, et je crois qu’il a maintenant autant besoin d’une femme qu’il ait jamais eu. On dit qu’il est au lit avec la goutte. [5] Son livre De la Primauté de saint Pierre en latin est achevé, avec une grande préface contre le P. Petau. [1][6] Il y a ici trois hommes qui écrivent contre lui, savoir Desiderius Heraldus, [7] qui a autrefois travaillé sur Arnobe [8] et sur Tertullien, [2][9] un nommé Fabrotus, [3][10] et un professeur en droit à Angers, [11][12][13] allemand de nation, nommé Sengebertus. [4][14] M. de Saumaise sait bien tout cela et en est bien aise. Il dit que quand ces livres seront faits tous trois, il y répondra tout en un volume. Néanmoins toutes ces petites querelles nous font tort et nuisent au public. Si ce grand héros de la république des lettres allait son grand chemin sans se détourner pour ces petits docteurs, s’il faisait comme la lune qui ne s’arrête point pour les petits chiens qui l’aboient, [5] nous pourrions jouir de ses plus grands travaux qui nous feraient plus de bien que toutes ces menues controverses. Sans faire tant de petits livrets, il nous obligerait fort de nous donner son grand Pline [15] qui est une œuvre digne de sa critique, et auquel il pourrait triompher très justement par-dessus tous ceux qui y ont jamais travaillé. [6] L’Histoire de Pline est un des plus beaux livres du monde, c’est pourquoi il a été nommé la Bibliothèque des pauvres. Si l’on y met Aristote [16] avec lui, c’est une bibliothèque presque complète. Si l’on y ajoute Plutarque [17] et Sénèque, [18] toute la famille des bons livres y sera, père et mère, aîné et cadet. Il obligerait aussi fort bien ceux de notre métier s’il faisait imprimer son Dioscoride [19] avec son commentaire sur chaque chapitre, ou son Arnobe, ou tous les volumes qu’il m’a dit lui-même avoir tout prêts à mettre sous la presse de rebus sacris et personis ecclesiasticis[7] Et à propos des ouvrages de ce grand homme, j’ai cherché l’endroit où l’on m’avait dit qu’il médisait des médecins, c’est dans ses observations au droit attique et romain où il les accuse d’être mercenaires. [8] Il a tort, ayant été souvent malade en cette ville et si bien assisté par des médecins qu’il est encore sur ses pieds. Lui-même m’a dit qu’il devait la vie à feu M. Brayer [20][21] et à M. Allain, [9][22] qui l’avaient retiré d’un très mauvais pas où l’avait jeté un certain charlatan [23] qui, au lieu de le faire saigner, lui avait donné de l’antimoine [24] par deux fois ; et qui plus est, ces médecins le traitèrent comme on dit que faisaient saint Côme [25] et saint Damien, [10][26] sans en vouloir recevoir de l’argent ; dont se sentant fort obligé à eux, il leur envoya à chacun les Exercitationes sur Solinus. [6][27] C’est peut-être qu’il était mécontent des médecins de Hollande à cause de trois enfants qu’il y a perdus depuis un an de la petite vérole ; [28] et pour dire la vérité, tous ces médecins de Flandres [29] et de Hollande sont bien rudes et bien grossiers en leur pratique. Je ne laisse pas de m’étonner comment ces façons de parler sont échappées à un homme si sage, tel que M. de Saumaise, et qui connaît tant d’habiles médecins ici et ailleurs. Il lui est permis d’augmenter le nombre de ceux qui ont médit de notre profession, dont Pline est comme le chef ; [11][30] mais il n’aura jamais de l’honneur d’entrer en ce nombre avec Clénard [12][31] et Agrippa. [13][32] Pour Michel de Montaigne, [33] dont je fais grand cas, il a honoré les médecins de son approbation en leurs personnes, [14] et ne s’est attaqué qu’à leur métier ; et néanmoins il s’est trop hâté : s’il eût eu 90 ou 100 ans avant que de médire de la médecine, il eût pu avoir quelque couleur de raison ; mais ayant été maladif de bonne heure et n’ayant vécu que 70 ans, il faut avouer qu’il en a payé trop tôt l’amende. [15] Les sages voyageurs ne se moquent des chiens du village qu’après qu’ils en sont éloignés et qu’ils ne peuvent plus en être mordus. Je laisse là Neuhusius [34] et Barclay, [16][35] et les autres fous qui ont cherché à paraître en médisant de la plus innocente profession qui soit au monde. [17] Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Paris, ce 12e de septembre 1645.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 12 septembre 1645

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(Consulté le 14.10.2019)