À Charles Spon, le 30 décembre 1653
Note [30]

Marie Acarie, fille de Jean-Marie Acarie, sieur de La Porchère, était depuis 1645 la veuve de Claude Le Ragois, sieur de Bretonvilliers, secrétaire du roi, qui avait été intéressé dans les fermes en 1631.

Tallemant des Réaux (Historiettes, Mmes de Bretonvilliers, tome ii, pages 654‑655) dit de lui :

« Un nommé Le Ragois, d’une honnête famille d’Orléans, se mit dans les affaires, fut secrétaire du Conseil et fit une prodigieuse fortune ; {a} c’est lui qui a bâti cette belle maison à la pointe de l’île Notre-Dame {b} qui, après le sérail, est le bâtiment du monde le mieux situé. {c} C’était un assez bon homme et assez charitable ; mais je ne crois pas qu’on puisse gagner légitimement 600 000 livres de rente, comme on dit qu’il avait. À la vérité, je crois qu’il y avait de méchant bien parmi cela ; d’ailleurs, un secrétaire du Conseil qui se mêle de partis est punissable. »


  1. Claude Le Ragois et son frère Bénigne étaient associés en affaires (Bayard).

  2. L’île Saint-Louis.

  3. Aujourd’hui détruit.

La veuve de Claude Le Ragois, dont parlait ici Guy Patin, était morte le 20 décembre 1653. Le Journal de Jean Vallier donne le fin de cette tragi-comédie (tome iv, pages 383‑385) :

« Encore que la mort soit une chose fort naturelle et fort commune, et que les hommes ne naissent que sous cette dure et inévitable condition de mourir, les subites et les précipitées ont, sans doute, je ne sais quoi de plus affreux et de plus étonnant que les autres. Parmi quantité de personnes qui moururent sur la fin de cette année au temps qu’elles pensaient se mieux porter, Mme de Bretonvilliers, veuve d’un secrétaire du Conseil, fut la plus remarquable en ce que, étant allée, le 20e de décembre, après dîner, chez Mme la duchesse de Lorraine, extrêmement ajustée {a} et dans le dessein d’épouser le duc de Bournonville {b} le même jour ou le lendemain, elle tomba dans une apoplexie de sang si prompte et si violente qu’à peine eut-elle la force de demander un prêtre pour se confesser ; et mourut sur le lit de cette princesse incontinent après, sans avoir eu le temps de disposer de ses grands biens, ni de penser sérieusement à sa conscience. Elle s’était résolue à ce mariage, quoique déjà fort avancée en âge, non tant par la considération de la naissance de ce jeune seigneur flamand réfugié et de longue main attaché aux intérêts de la France, que pour se mettre à couvert et s’exempter du paiement de deux ou trois cent mille livres, {c} que le roi lui demandait par forme de supplément, à cause de quantité de rentes que son mari avait acquises sur Sa Majesté au denier quatre ou cinq au plus, {d} et dont il s’était fait rembourser à l’Épargne au denier quatorze, {e} ainsi que beaucoup d’autres personnes de condition avaient fait depuis quinze ou vingt ans en ça, au grand dommage des affaires du roi : moyen assez bizarre et plaisant de satisfaire aux dettes ou restitutions d’un vieux mari en se remariant avec un jeune ; façon assez commode et bien inventée de récompenser de longs et anciens services sans fouiller dans ses coffres. »


  1. Parée.

  2. « Ambroise-François, duc de Bournonville, d’une grande famille flamande, troisième fils d’Alexandre de Bournonville et d’Anne de Melun ; entré jeune au service de la France, il devint colonel d’infanterie et maréchal de camp ; envoyé à Paris par la cour en 1652 pour y nouer des intelligences avec les colonels et capitaines de quartier, il fut récompensé par l’érection du duché de Bournonville en pairie au mois de septembre ; devenu gouverneur de Paris en 1660, il embrassa l’état ecclésiastique après la mort de sa femme, Lucrèce-Françoise de la Vieuville, fille du surintendant, et mourut le 29 1678. Sa fille épousa le duc de Noailles » (note de Courteault).

  3. Le nouvelliste du ms BnF fr. 5844 (fo 197) rapporte que la dette de Mme de Bretonvilliers était encore beaucoup plus élevée : depuis quelques semaines, huit gardes avaient été placés en garnison à demeure « pour faire payer à la succession [du défunt Bretonvilliers] la somme de 700 000 livres, à quoi elle est taxée par arrêt du Conseil d’État » (Adam et Jestaz).

  4. Avec intérêt de 25 ou 20 pour cent.

  5. Avec intérêt de 7 pour cent.

Loret (Muse historique, samedi 27 décembre 1653, livre iv, lettre xlix, pages 444‑445) :

« Madame de Bretonvilliers,
Qui, par des soins particuliers,
Par l’amitié continuelle
Que dame Fortune eut pour elle,
Et par tout plein de bon succès
Était riche à l’excès,
Mourut de mort assez soudaine
Chez la duchesse de Lorraine ;
Et ce fut l’autre samedi
Que survint le cas que je dis.
Icelle, étant bien ajustée,
S’était donc illec {a} transportée
Pour faire, vers la fin du jour,
À cette princesse sa cour ;
Mais soudain {b} qu’elle eut pris un siège,
La Mort, qui lui tendait un piège,
Afin d’affaiblir sa vigueur,
L’attaqua par un mal de cœur.
Elle requit un écritoire
Pour écrire quelque mémoire ;
Mais le point fatal du trépas,
Arrivant, ne lui permit pas ;
Le mal qu’on nomme apopléxique {c}
Rendit son bras paralytique,
Puis, sur le reste de son corps
Employant ses derniers efforts,
La dame, froide comme glace,
Tomba morte dessus la place.
Biens de longue main amassés,
Écus l’un sur l’autre entassés,
Beau palais où le luxe éclate,
Lits {d} d’or, d’argent et d’écarlate,
Meubles d’été, meubles d’hiver,
Vous n’avez donc pu la sauver ?
Ô pauvres richesses mondaines,
Que vous êtes de choses vaines ! »


  1. Là-bas.

  2. Aussitôt.

  3. Sic pour apoplectique.

  4. Sic pour Lis (pièces de monnaie, marquées au revers du pavillon de France).

Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 30 décembre 1653. Note 30

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0335&cln=30

(Consulté le 05.12.2022)

Licence Creative Commons