L. 335.  >
À Charles Spon,
le 30 décembre 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le 16e de décembre, laquelle était de cinq pages. Depuis ce temps-là, on dit que le roi [2] ira au Palais pour le procès de M. le Prince [3] et pour de nouveaux impôts, [4] et que le prince de Conti [5][6] viendra bientôt pour épouser une des nièces du Mazarin. [1][7][8][9] Ceux de Toulouse [10] ont donné arrêt contre l’intendant qu’on leur a envoyé, [11] lui faisant commandement de sortir de la province, etc. Le Conseil a cassé cet arrêt et a envoyé tout exprès un huissier de la chaîne, portant interdiction au parlement et commandement au premier président[12] au procureur général et au conseiller rapporteur de venir à la cour répondre de leurs faits. Ils n’ont pas pris le chemin de se soumettre à ce nouvel arrêt que le parlement a cassé par un autre. Nouveau commandement a été fait à l’intendant de sortir de la province et défenses au premier président, au procureur général et au rapporteur de désemparer la ville. [2] Le parlement a tant plus hardiment pris cette résolution qu’il en est d’accord avec les états de la province, [13] qui coniunctis viribus agunt [3] contre ces nouvelles entreprises du Conseil, lesquelles ne tendent qu’à avoir de l’argent, et eux travaillent au soulagement de leur province.

M. le chancelier [14] a été au Palais de la part du roi pour commencer le procès du prince de Condé, à la charge que le roi même y viendra quand il sera besoin. Votre chirurgien Lombard [15] a été examiné, approuvé et reçu par quatre médecins et quatre chirurgiens qui avaient été nommés par M. le procureur général du Grand Conseil, chez lequel et près duquel il a infailliblement trouvé puissante faveur. [4] Il est ici mort un vieux jésuite nommé le P. Dinet [16] qui était confesseur du roi[5] Voilà une bonne place vacante pour un moine [17] qui voudra se damner dans le désordre qui règne aujourd’hui à la cour.

Le bâtiment nouveau du Bois de Vincennes [18] est achevé. [6] On croit que le roi ira y demeurer le mois prochain, mais l’on dit que l’on en enlèvera auparavant le cardinal de Retz ; [19] on parle de Pierre-Ancise. [7][20] Le pape [21] a nouvellement écrit pour sa liberté au roi, à la reine [22] et au Mazarin, quid autem sint præstitura isthæc pontificia diplomata, adhuc nescitur[8] On dit que le roi a envoyé prier M. le duc d’Orléans [23] de venir à la cour, que s’il n’y vient on lui fera commandement de sortir du royaume. D’autres disent que M. le duc d’Anjou [24] ira lui-même en personne l’en inviter et le quérir à Blois. [25] On dit que le prince de Condé est encore malade ; même, Guénault [26] dit qu’il a pris trois fois de l’antimoine. [27] Je m’étonne, si cela est, comment il n’en est pas mort ; c’est peut-être par la règle d’Ausone [28] lorsqu’il parle de cette femme adultère, laquelle voulut empoisonner son mari : [29]

Et quum fata volunt, bina venena iuvant[9]

On dit ici que trois médecins de la ville de Reims [30] ont été mandés à Rocroi [31] pour l’y voir, qu’ils l’ont trouvé fort enflé (en fût-il bien crevé !) et qu’ils ont fort mauvaise opinion de sa guérison. Il a encore la fièvre quarte [32] avec grande disposition à hydropisie. [33] Quelque ancien a dit que les venins étaient bons à quelque chose et que l’on avait trouvé par expérience qu’au moins servaient-ils dans un État à se défaire de quelques tyrans. Bon Dieu ! cet homme échapperait-il de ses maux après avoir pris de l’antimoine qui en a tué tant d’autres ?

La troupe stibiale et stygiale [10][34][35] est ici fort scandalisée de la Légende [36][37] que je vous envoyai dans ma dernière. Ils sont fort en peine d’en découvrir l’auteur afin de le mettre en procès et d’en tirer réparation d’honneur. Qui qu’il soit, je ne le tiens pas fort bien caché puisque cela a passé par les mains de l’imprimeur [38] qui, pour quelque récompense pécuniaire, le peut déceler. Plusieurs en ont été soupçonnés ; j’en ai eu ma part, mais le soupçon a passé et est allé sur d’autres. Il est encore fort malaisé de savoir qui en est le vrai auteur, combien que celui que je vous ai mandé en soit plus soupçonné. [11] La pièce est un peu trop basse et chétive pour ce que méritent ces infâmes et lâches âmes qui, pour de l’argent ou des promesses, se sont laissé gagner à Guénault et ont signé que l’antimoine [39] est un remède innocent. O mores ! o tempora ! exclamet Melicerta periisse frontem de rebus[12][40] On leur apprête des réponses, ils seront traités à l’avenir comme ils méritent.

Ce 26e de décembre. M. Du Prat [41] m’est aujourd’hui venu voir, qui se recommande à vos bonnes grâces. Nous avons été une heure ensemble, il avait quelque dessein d’acheter une nouvelle charge qui n’est pourtant pas encore établie et laquelle ne vaudra jamais rien, qui est de médecin par quartier chez M. le duc d’Anjou, frère du roi. C’est une nouvelle invention que des princes aient des médecins par quartier ; il n’y a jamais eu que le roi qui en a eu. Cela n’a rien valu et n’a pu réussir chez le duc d’Orléans, d’autant que nous n’avons pas voulu consulter avec eux, [42] quelque jussion que le duc d’Orléans nous en ait faite ; [13] ce qu’on fera chez le duc d’Anjou ne vaudra jamais mieux. Même, c’est aujourd’hui une chétive charge chez le roi, d’autant que depuis huit ans ils n’ont rien reçu de leurs gages et qu’il faut suivre le roi tous les ans en quelque pays qu’il aille et ainsi, abandonner la pratique de la ville qui est plus sûre et toujours bonne. Je lui ai ôté cette fantaisie de l’esprit et crois lui avoir rendu un bon service. Il peut colloquer son argent en meilleur endroit car il ne le peut pis mettre qu’à la cour, ubi omnia sunt incerta et infida[14] Un homme de bien, sage et réglé, ne doit point penser à la cour ; joint qu’à cause de sa religion, [15] il aurait de la peine à y être reçu. Exeat aula qui volet esse pius[16][43] Si on m’avait donné une de ces charges pour rien, je n’en voudrais point. Alterius non sit qui suus esse potest[17] les chimistes [44] donnent cette devise à Paracelse [45] qui n’a jamais été qu’un imposteur ; il vaut mieux qu’un honnête homme la prenne pour soi.

J’ai aujourd’hui reçu deux petits livrets imprimés à Londres qu’un mien ami m’a envoyés du même lieu. Voici le titre du premier : Observationes Medicæ de affectibus omissis, auct. Arnoldo Bootio, Medicinæ Doctore, antehac Proregis, Ordinum, atque Exercituum Hiberniæ Archiatro, iam vero Lutetiæ Parisiorum Medico clarissimo, Londini, 1649 ; [18][46] sur quoi je vous donne avis que ce clarissime ne vit jamais guère clair, c’était un grand Hollandais qui avait les yeux fort enfoncés et le nez aigu, âgé d’environ 54 ans, qui, faute de pratique, après avoir tué ici sa femme et deux siens enfants cum stibio[19] s’en est retourné en Angleterre, n’ayant pu rien trouver, ni dans Paris, ni dans le faubourg de Saint-Germain, qui le pût arrêter. J’ai vu plusieurs malades qu’il avait vus, mais il ne prenait point le chemin de les guérir, il est médecin comme je suis capitaine. Voilà comment il a ici été clarissime, mais le papier souffre tout, aussi bien que la gazette antimoniale de M. Eusèbe. [20][47][48] Voici le titre du second : Angliæ flagellum, seu Tabes Anglica, numeris omnibus instructa : ubi omnia quæ ad eius tum cognitionem cum curationem pertinent, dilucide aperiuntur, auctore Theophilo de Garencieres, D. Medico ; Londini, 1647[21][49][50] C’est de cette espèce de phtisie [51] que les Anglais appellent maladie de consomption[52] a marcore et siccitate pulmonis[22]

Je viens d’apprendre de bonne part que le comte d’Harcourt [53] a refait son accord avec le roi, qu’il rend ses villes et quitte toutes ses prétentions sur Brisach [54] et Philippsbourg [55] au roi, moyennant La Fère [56] qu’on lui donne, avec 100 000 écus, le gouvernement d’Auvergne et deux abbayes pour son fils ; [57] mais on dit que le duc d’Orléans ne veut bouger de Blois et d’Orléans, [58] et qu’il ne veut point venir à la cour tandis que le Mazarin y sera.

Je ne sais si votre M. Rigaud [59] travaille au manuscrit de feu notre bon ami M. Hofmann, [60] mais je n’en ai reçu aucune épreuve[23] M. Piget [61] même m’a dit qu’il n’en avait rien reçu. J’aimerais mieux qu’il me dît tout d’un coup s’il n’a point envie de le faire, je ne m’y attendrais plus et peut-être que nous en pourrions bien trouver quelque autre.

Il court ici un bruit d’un voyage que le roi veut faire à Rouen, [62] que je crois pourtant être fort incertain ; on dit que c’est pour ôter le gouvernement de Normandie à M. de Longueville, [63] duquel on est malcontent.

Le prétendu accord des Anglais et des Hollandais est rompu, [64] et y a grand changement en l’affaire. La chance a tourné, les Anglais pensaient être les plus forts, mais il y a du rabais : la reine de Suède, [65] en laquelle ils espéraient beaucoup, s’est rangée avec le roi de Danemark [66] contre eux, pour les Hollandais, ce qui donne grand changement à l’affaire.

Enfin le chirurgien Lombard a été examiné, approuvé et reçu. Il fait son compte de partir dans trois jours ; il m’a promis de vous porter ce que je lui donnerai, qui sera un autre livre de M. Riolan, [67] pour celui que vous avez envoyé à M. Musnier [68] à Gênes, [69] et trois livres de M. Chifflet [70] contre la poudre fébrifuge, [71] laquelle est ici tout à fait hors de crédit, n’ayant rien fait de tout ce que les jésuites [72] en avaient promis. [24] Vous savez que le bon Joseph Scaliger, [73] qui se connaissait en gens et qui a été en tout un homme incomparable, novam hince dæmoniorum catervam vocabat mendacissimum hominum genus : [25] ces gens-là ne mentent que pour gagner et pour tromper quelqu’un. Des trois libelles, l’un sera pour vous, le deuxième pour M. Gras et l’autre pour votre ami qui en a tant envie, avec mes baisemains, s’il vous plaît.

Ce 29e < de > décembre. Rolandus Maresius, author epistolarum philologicarum[26][74] qui est un petit livret in‑12o que je vous ai par ci-devant envoyé, mourut hier ici d’une fièvre continue [75] ex diaphthora pulmonis[27] âgé de 60 ans. Il en avait deux autres volumes tout prêts d’être mis sous la presse, ce qui pourra se faire par après. Il était beau-frère du vieux M. Merlet. [28][76][77][78]

Je vous envoie l’épigramme qu’a faite M. Ogier [79] le prédicateur sur L’Antimoine triomphant du Gazetier[29] Tant de gens lui en demandaient des copies qu’il a mieux aimé le faire imprimer. L’épigramme a une approbation universelle, comme l’antimoine [80] est ici universellement détesté de tous les honnêtes gens, n’ayant plus pour son parti que les charlatans, [81] empiriques, [82] apothicaires [83] et autre telle canaille.

Depuis quelques jours est ici morte une très riche femme, veuve d’un fameux partisan, c’est Mme de Bretonvilliers. [30][84][85] Elle eut quelque tremblement et se plaignit de la tête, on la mit sur un lit (elle était alors en visite chez la duchesse de Lorraine), [31][86] on lui donna un lavement [87] laxatif dans lequel on ajouta quatre onces de vin émétique, [88][89] cela la fit aller par haut et par bas ; de plus, on lui donna de ce même poison par la bouche (a vomitu gravatur caput), [32] il s’en ensuivit une fort grande évacuation ; la tête se chargea fort et < elle > mourut au même lieu en six heures. Je tiens pour certain que l’antimoine l’a tuée. Les charlatans, qui pensent s’excuser, allèguent qu’elle avait un abcès à la tête ; [90] si cela était (mais elle n’a pas été ouverte), on lui a donc très mal à propos donné de l’antimoine. Ses quatre opérateurs furent < Le > Vignon, [33][91][92] Guénault, des Fougerais [93] et le Gazetier ; c’est le premier des quatre qui m’a conté tout cela aujourd’hui, non sine sensu peccati[34] Et voilà comment ces Messieurs les antimoniaux se jouent de la vie des hommes et comme impunément ils envoient en l’autre monde leurs pauvres malades avec leur poison, sous ombre d’avoir des remèdes secrets et particuliers, qui sont des termes de charlatans, a quibus decipiuntur idiotæ, tam togati quam tunicati[35] Les grands veulent être trompés et les petits ne sauraient s’empêcher de l’être.

Mais nous voilà enfin parvenus à la fin de mes quatre pages, aussi bien que de l’an 1653. Je vous souhaite toute sorte de contentement et de prospérités pour l’an prochain. Je vous demande très instamment la continuation de votre amitié et de vos bonnes grâces, et de mademoiselle votre femme, et vous supplie de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 30e de décembre 1653.

Je vous prie de dire à M. Falconet que j’ai reçu son livre de la Messe du P. Théophile Raynaud [94] et que je l’en remercie très humblement, [36] je tâcherai de lui écrire bientôt. Vous m’obligerez pareillement de faire mes recommandations à MM. Gras et Garnier, comme aussi à M. Paquet quand vous le verrez, et à M. de Gonsebac.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 30 décembre 1653

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(Consulté le 18.08.2019)