À Charles Spon, le 5 juillet 1652
Note [39]

La retraite in extremis de l’armée condéenne par la porte Saint-Antoine avait semé la plus grande confusion dans la capitale. Pour contrer l’avantage militaire de la cour, les princes frondeurs n’avaient plus qu’une ressource : s’unir au Parlement et à la Ville de Paris pour susciter l’émotion populaire qui forcerait le roi à chasser Mazarin et à leur donner le pouvoir, mais avec le risque énorme d’avoir à subir un siège comme en 1649.

La Rochefoucauld (Mémoires, pages 287‑288) :

« Les négociations ne laissaient pas de continuer : chaque cabale voulait faire la paix ou empêcher que les autres ne la fissent, et M. le Prince et le cardinal {a} étaient également résolus de ne pas la faire. M. de Chavigny s’était bien remis en apparence avec M. le Prince et il serait malaisé de dire dans quels sentiments il avait été jusqu’alors, parce que sa légèreté naturelle lui en inspirait sans cesse d’entièrement opposés. Il conseillait de pousser les choses à l’extrémité toutes les fois qu’il espérait de détruire le cardinal et de rentrer dans le ministère ; et il voulait qu’on demandât la paix à genoux toutes les fois qu’il s’imaginait qu’on pillerait ses terres et qu’on raserait ses maisons. Néanmoins, dans cette rencontre, {b} il fut d’avis, comme tous les autres, de profiter de la bonne disposition du peuple et de proposer une assemblée à l’Hôtel de Ville pour résoudre que Monsieur serait reconnu lieutenant général de l’État et Couronne de France ; qu’on s’unirait inséparablement pour procurer l’éloignement du cardinal ; qu’on pourvoirait le duc de Beaufort du gouvernement de Paris en la place du maréchal de L’Hospital et qu’on établirait Broussel en la charge de prévôt des marchands, au lieu du Fèvre ; {c} mais cette assemblée, où l’on croyait trouver la sûreté du parti, {d} fut une des principales causes de sa ruine par une violence qui pensa faire périr tout ce qui se rencontra à l’Hôtel de Ville et qui fit perdre à M. le Prince tous les avantages que la journée de Saint-Antoine lui avait donnés. Je ne puis dire qui fut l’auteur d’un si pernicieux dessein car tous l’ont également désavoué ; mais enfin, lorsque l’assemblée se tenait, on suscita des gens armés qui vinrent crier aux portes de la Maison de Ville qu’il fallait que tout s’y passât non seulement selon l’intention de Monsieur et de M. le Prince, mais qu’on livrât dès l’heure même tout ce qui était attaché au cardinal Mazarin. On crut d’abord que ce bruit n’était qu’un effet ordinaire de l’impatience du menu peuple ; mais voyant que la foule et le tumulte augmentaient, que les soldats et même les officiers avaient part à la sédition, qu’on mit le feu aux portes et que l’on tira aux fenêtres, alors, tout ce qui était dans l’assemblée se crut perdu. Plusieurs, pour éviter le feu, s’exposèrent à la fureur du peuple. Il y eut beaucoup de gens tués, de toutes conditions et de tous les partis, et on crut très injustement que M. le Prince avait sacrifié ses amis afin de n’être pas soupçonné d’avoir fait périr ses ennemis. On n’attribua rien de cette action à M. le duc d’Orléans. Toute la haine en fut rejetée sur M. le Prince, qui ne la méritait pas. Pour moi, je pense que l’un et l’autre s’étaient servis de M. de Beaufort pour faire peur à ceux de l’assemblée qui n’étaient pas dans leurs intérêts ; mais qu’en effet, pas un d’eux n’eut dessein de faire mal à personne. Ils apaisèrent promptement le désordre, mais ils n’effacèrent pas l’impression qu’il avait faite dans tous les esprits. »/p>


  1. Mazarin.

  2. Conjoncture.

  3. De Le Fèvre.

  4. Des princes.

La narration de Mme de Motteville (Mémoires, pages 438‑439) se rapproche, presque à s’y méprendre, de celle de La Rochefoucauld, qui était du parti contraire.

Le cardinal de Retz formait un tiers parti contre Mazarin, à côté des princes et du Parlement. Son interprétation politique du massacre de l’Hôtel-de-Ville surprend par son ironie et par son infatuation (Mémoires, pages 1008‑1011) :

« M. le Prince […] était persuadé que je le desservais beaucoup auprès de Monsieur, ce qui n’était pas vrai […] ; mais il l’était aussi que je lui nuisais beaucoup dans la Ville, ce qui n’était pas faux […]. Il avait observé que je ne me gardais nullement et que je me servais même avec quelque affectation du prétexte de l’incognito, auquel le cérémonial m’obligeait, pour faire voir ma sécurité et la confiance que j’avais en la bonne volonté du peuple au milieu de ses plus grands mouvements. Il se résolut, et très habilement, de s’en servir de sa part pour faire une des plus belles et des plus sages actions qui ait peut-être été pensée en tout le siècle : il fit dessein d’émouvoir {a} le peuple le matin du jour de l’assemblée de l’Hôtel de Ville, de marcher droit à mon logis sur les dix heures, {b} qui était justement l’heure où l’on savait qu’il y avait le moins <>de> monde parce que c’était celle où, pour l’ordinaire, j’étudiais ; de me prendre civilement dans son carrosse, de me mener hors de la ville et de me faire, à la porte, une défense en forme de n’y plus rentrer. Je suis convaincu que le coup était sûr et qu’en l’état où était Paris, les mêmes gens qui eussent mis la hallebarde à la main pour me défendre, si ils eussent eu le loisir d’y faire réflexion, en eussent approuvé l’exécution, étant certain que, dans ces révolutions qui sont assez grandes pour tenir tous les esprits dans l’inquiétude, ceux qui priment sont toujours applaudis, pourvu que d’abord ils réussissent. Je n’étais point en défense. M. le Prince se fût rendu maître du Cloître {c} sans coup férir ; et j’eusse peut<-être> été à la porte de la ville devant qu’il y eût eu une alarme assez forte pour s’y opposer. Rien n’était mieux imaginé : Monsieur, qui eût été atterré du coup, y eût donné des éloges. L’Hôtel de Ville, auquel M. le Prince en eût donné part sur l’heure même, en eût tremblé. La douceur avec laquelle M. le Prince m’aurait traité aurait été louée et admirée. Il y aurait eu un grand déchet {d} de réputation pour moi à me laisser surprendre, comme en effet j’avoue qu’il y avait eu beaucoup d’imprudence et de témérité à n’avoir pas prévu ce possible. La fortune tourna contre M. le Prince ce beau dessein et elle lui donna le succès {e} le plus funeste que la conjuration la plus noire eût pu produire. »


  1. Ameuter.

  2. Du soir.

  3. Cloître Notre-Dame.

  4. Amoindrissement.

  5. Résultat.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 5 juillet 1652. Note 39

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(Consulté le 11.07.2020)

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