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À André Falconet, le 12 mars 1666

Monsieur, [a][1]

Les saturnales [2] sont enfin passées et voici le carême venu, [1] lequel peut-être nous produira plus de nouvelles que je ne vous en écrivis par ma dernière. Il est mort un maître des comptes nommé M. Mandat. [2][3] Un de nos compagnons est échappé d’une inflammation de poumon après 16 bonnes saignées, [4] âgé de plus de 70 ans. Je ne m’étonne point de la mort de M. le prince de Conti : [5] il avait la taille fort gâtée, tous les bossus ont le poumon mauvais. [3] Hippocrate [6] a dit quelque part que c’était un grand déshonneur à un médecin si le malade mourait le même jour qu’il avait pris médecine. Dans toutes les entreprises de notre métier, la prudence y est toujours requise. M. Morin, [7] son médecin, est un bon garçon savant et compagnon de licence [8] de mon fils Carolus ; [9] il aime le bon vin et j’ai peur que cela ne l’empêche de vieillir. L’Hippocrate de M. Vander Linden [10][11] n’est guère propre à étudier, il est en deux gros volumes in‑8o de petite lettre. [4] M. Vander Linden était un bon homme et riche, mais qui était féru de la chimie [12] et de la pierre philosophale. [13] N’est-ce pas là pour faire un bon médecin ? Aussi haïssait-il notre bon Galien. [14] Il louait Hippocrate, Paracelse [15] et Van Helmont ; [16] en quoi il imitait cet empereur qui avait mis dans son cabinet les portraits de Jésus-Christ, de Vénus, de Priape et de Flora, [5] n’étaient-ce pas là des tableaux bien assortis ? Il voyait peu de malades et ne faisait jamais saigner, [17] il faisait profession d’un métier qu’il n’entendait guère. Enfin, il tomba malade d’une fluxion sur le poumon pour laquelle il ne voulut pas être saigné ; mais le sixième jour, cet homme qui entendait si bien Hippocrate prit deux onces de vin émétique [18] dans une médecine, avec laquelle, ce même jour, il passa en l’autre monde [19] âgé de 54 ans. Et faire ainsi, n’est-ce pas faire triompher Hippocrate et être homicide de soi-même, en dépit de Galien ? Il est mort deux jours avant que son livre eût paru et sans l’antimoine, son Hippocrate eût été beaucoup meilleur. J’en suis pourtant fâché, le reconnaissant plus honnête homme qu’il n’était éclairé. Il y a de ces Hollandais qui sont rudes et qui ne se polissent qu’en voyageant. M. Vander Linden aurait bien fait de prendre un peu à Paris de notre méthode qui l’aurait tiré de beaucoup d’erreurs. Un des nôtres m’a dit aujourd’hui que M. Morin a été fort blâmé d’avoir laissé mourir le prince de Conti sans avoir reçu notre Seigneur, disant que son mal n’était rien ; comme aussi de ce qu’il lui avait fait boire de l’eau de Sainte-Reine. [20] On presse ici le paiement des taxes et l’on met plusieurs garnisons en diverses maisons. Messieurs les prélats du Clergé de France, ici assemblés, [21] ont fait aujourd’hui grand service pour le défunt aux Grands Augustins du Pont-Neuf, [6][22] où il y aura bien des cérémonies et des cierges. On dit qu’il < en > coûte 10 000 francs, il me semble qu’il vaudrait mieux employer cela en aumônes à des pauvres gens de la campagne qui ont tant de peine à gagner leur vie et à qui l’on fait si lourdement payer la taille. [23] Je suis, etc.

De Paris, ce 12e de mars 1666.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 12 mars 1666.
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(Consulté le 11.12.2019)

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