À André Falconet, le 21 novembre 1669

Note [3]

« Aie le Français pour ami, et non pour voisin. » Guy Patin resservait en latin à André Falconet un dicton qu’il lui avait déjà écrit en français au début de sa lettre du 16 septembre 1667 (v. sa note [1]), en l’attribuant à Aventin : « il faut avoir le Français pour ami, et non pas pour voisin. » Patin ne fanfaronnait plus cette fois contre les Hollandais, mais contre la Triple Alliance, et y ajoutait une autre référence (que je complète par une troisième).

  1. Éginhard (771-844), historien franc et secrétaire de Charlemagne, a laissé Vita et gesta Karoli Magni [Vie et actes de Charlemagne], dont la première édition a été imprimée à Cologne (Io. Soter, 1521, petit in‑fo de 169 pages). Guy Patin devait plutôt en posséder la plus récente :

    Eginhartus de Vita Caroli Magni, Animadversionibus illustratus, quæ Consensu Amplissimæ Facultatis Philosophicæ Præside M. Frederico Besselio, Tilsa-Prussio, publicæ Eruditorum censuræ exponit Johannes Fridericus Reinhardus, Coloniensis Marchicus. In Iuleo Maiori ad d. 27. Julii Horis matutinis.

    [Éginhard sur la Vie de Charlemagne, éclairé par les Remarques que, sous la présidence de M. Fredericus Busselius, natif de Tilsit en Prusse, {a} avec le consentement de la très éminente Faculté de philosophie, Johannes Fridericus Reinhardus, natif de Cölln-sur-la-Sprée, {b} a soumises au jugement public des érudits, en la grande salle de l’Academia Julia, {c} le matin du 27 juillet]. {d}


    1. Aujourd’hui Sovetsk dans l’enclave russe de Kaliningrad.

    2. Aujourd’hui le quartier de Cölln à Berlin.

    3. À Helmstedt, v. note [19], lettre 340.

    4. Helmstedt, Henningus Mullerus, 1667, in‑4o de 118 pages.

    La citation reprise par Patin se trouve à la page 21 (Cologne, 1521), et à la fin du chapitre xvi, page 59 (Helmstedt, 1667) :

    (Imperatores etiam Constantinopolitani Nicephorus, Michael et Leo, ultro amicitiam et societatem ejus expetentes, complures ad eum misere legatos, cum quibus tamen propter susceptum eis eripere vellet, valde suspectum, fœdus firmissimum statuit, ut nulla inter partes cujuslibet scandali remaneret occasio.) Erat enim semper Romanis et Græcis Francorum suspecta potentia. Unde et Græcum illud extat proverbium : Τον Φραγκον φιλον εχης, γειτονα ουκ εχης, {a} Francum amicum habeas, vicinum ne habeas.

    [(Les empereurs de Constantinople Nicéphore, Michel et Léon, souhaitant son amitié et son alliance, {b} lui envoyèrent maints ambassadeurs. Ils le soupçonnaient de vouloir les attaquer, mais il contracta avec eux une alliance si solide qu’il ne resta plus entre eux aucun motif de dispute.) {b} Romains et Grecs avaient toujours tenu la puissance des Francs {b} pour suspecte ; et de là vient ce proverbe grec : « Aie le Franc pour ami, et non pour voisin. »]


    1. Dans sa thèse de 1667 (page 61), Reinhardus dit grammaticalement préférable de remplacer εχης par εχοις.

    2. Les empereurs Nicéphore ier (802-811), Léon v (813-820) et Michel ii (820-829) ont recherché l’amitié et l’alliance de Charlemagne (mort en 814), puis de son fils et successeur, Louis le Pieux.

    3. Ce passage entre parenthèses ne figure que dans l’édition de 1667.

    4. Les Francs (anciens Sicambres), issus d’Europe centrale, ont pris leur nom au ive s. de notre ère, époque à laquelle ils ont commencé à menacer les deux empires romains, d’Occident (Rome latine) et d’Orient (Byzance grecque). Ce proverbe semble donc dater du Haut Moyen Âge (ixe s.).

  2. Iohannes Aventinus (v. note [1], lettre 922) a mieux expliqué cette histoire dans ses Annalium Boiorum Libri septem [Sept livres des Annales bavaroises] (Ingolstadt, Alexander et Samuel Weissenhornius, 1554, in‑fo de 835 pages), livre deuxième, page 238 :

    Franci quoque homines bellandi cupidi (in quos Græcum extat proverbium crebrum olim Romanis, Τον Φραγκον φιλον εχης, γειτονα ουκ εχης. Hoc est, Francum amicum habeas, vicinum ne habueris) sæpius Gallias, uberioris soli gratia, et prædæ dulcedine adfectarant, sæpius inde a Romanis pulsi amiserant. Hii tum pro multitudine hominum, et pro gloria belli, atque fortitudine angustos fines se habere arbitrabantur.

    [Les Francs sont aussi avides de faire la guerre (à eux s’applique le proverbe grec jadis répandu chez les Romains, « Aie le Franc pour ami, et non pour voisin ») : ils avaient sans cesse des vues sur les Gaules pour la richesse de son sol et pour l’attrait de son pillage, mais les Romains les en repoussaient toujours ; ils jugeaient avoir d’étroites frontière eu égard à la taille de leur population, mais aussi à leur gloire guerrière et à leur courage].

  3. La substitution de Gallum [Gaulois] à Francum [Franc] est un contresens de circonstance sous la plume de Patin, qu’on trouve aussi dans le méli-mélo historique d’un ouvrage qu’il a pu lire :

    Traité du Domaine de Couronne de France, {a} divisé en trois livres, composé en latin par René Choppin, I.C. angevin, {b} ancien et célèbre avocat en la Cour de Parlement… Revu et corrigé en cette dernière édition plus exactement que dans l’impression de mil six cent trnte-quatre. Tome ii. {c}

    Le § 11, titre xiv du deuxième livre (page 312) est sous-titré Le seul nom des anciens Gaulois faisait peur au peuple de Rome, bien qu’il fût réputé fort belliqueux :

    « C’était aussi une chose de laquelle les anciens Gaulois se vantaient, de n’avoir jamais pâli de crainte de leurs ennemis ; et ceux qui se montraient timides et poltrons, ils les appelaient, en se moquant d’eux, Murcos, selon le rapport de Valère Maxime ; {d} ce qui fait croire plus aisément être véritable la réponse que les anciens Gaulois firent à Alexandre le Grand lordqu’il leur demanda quelle était la chose laquelle ils redoutaient davantage : rien, dirent-ils, autre chose, sinon que le Ciel ne tombe dessus nous, ουδεν ει μη αρα ουρανος αυτοις επιπεσοι. {e} Car Alexandre estimait en lui-même que ces ambassadeurs dussent répondre que c’était lui qu’ils redoutaient et craignaient plus que chose au monde. […] Niceph. empereur de Constantinople répondit un trait contraire à cette repartie, lequel étant épouvanté de la grandeur de courage et vaillantise des Gaulois, donna lieu à un proverbe grec qu’il usurpa le premier, Τον Φραγκον φιλον εχης, γειτονα ουκ εχης, Francum amicum habeas, vicinum ne habeas. Ainsi nous l’apprend Éginhard. »


    1. V. note [3], lettre 150.

    2. Renatus Choppinus (1537-1606), jurisconsulte (I.C.).

    3. Paris, Guillaume de Luyne, 1662, in‑fo de 612 pages.

    4. Le sens premier de murcus est « mutilé volontaire » (d’où a dérivé le sens de « couard »). Ce n’est pas Valère Maxime (ier s. de l’ère chrétienne), mais Ammien Marcellin (iiie s.) qui en a affranchi le guerrier gaulois (Histoire de Rome, livre xv, chapitre xii) :

      Ad militandum omnis ætas aptissima et pari pectoris robore senex ad procinctum ducitur et adultus gelu duratis artubus et labore adsiduo multa contempturus et formidanda. Nec eorum aliquando quisquam ut in Italia munus Martium pertimescens pollicem sibi præcidit, quos localiter murcos appellant

      [Il est soldat à tout âge : jeune comme vieux, il court au combat de même ardeur, et il n’est rien que ne puissent braver ces corps endurcis par les gelées et par un constant exercice. Ils sont étrangers à l’épithète murcos qui sert en Italie à appeler ceux qui s’amputent le pouce pour échapper au service militaire].

    5. Ce dicton, nettement plus connu que l’autre, est dans la Géographie de Strabon (ier s. av. J.‑C.), livre vii, chapitre iii, 8e partie, sur une délégation de « Celtes de l’Adriatique » (c’est-àdire de Vénètes) venus conclure un pacte avec Alexandre le Grand (ive s. av. J.‑C.).


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 21 novembre 1669, note 3.

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(Consulté le 25/05/2024)

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