L. 473.  >
À André Falconet,
le 26 mars 1657

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Monsieur, [a][1]

Nous avons ici perdu le bonhomme M. Riolan, [2] âgé de 77 ans moins cinq heures. Il ne fut que trois jours malade de la suppression d’urine [3] qui l’emporta. Il était trop déréglé en son boire, il ne pouvait tremper son vin comme il fallait. Tout est scellé en sa maison, ses enfants [4] plaident les uns contre les autres à cause de son second fils [5] qu’il a déshérité pour ses débauches. Il y avait sept ans qu’il plaidait contre son pauvre père, qui a gagné partout, mais il ne l’a jamais pu ramener à son devoir.

La coqueluche [6] avec fluxion sur la gorge a été ici fort commune, mais peu de gens en sont morts à cause qu’ils ont été saignés de bonne heure. [7] Il n’y en a plus tantôt ici, ni presque d’autres malades. M. de Bellièvre, [8] premier président, est mort par sa faute toute pure et par l’ignorance de ses médecins. C’était un homme voluptueux, sanguin, pléthorique, [9][10] qui haïssait la saignée et qui ne croyait guère aux règles de notre profession. Trois mois avant que de mourir, il fut attaqué de la goutte, [11] à laquelle il était sujet, et ne fut point saigné à cause qu’il faisait froid. Voyez la belle raison de Vallot, [12] qui le flattait : la saignée lui était nécessaire et encore plus en hiver, que la transpiration [13] des humeurs est arrêtée. Étant échappé de sa goutte sans saignée, il lui vint des érysipèles [14] par le corps, qui était une marque que le sang lui bouillait dans les veines ; cela s’effaça avec quelques topiques. [15] Six jours après, un grand rhume [16] le saisit dans cet état pléthorique où il était et il ne fut point saigné, il dit seulement qu’à la fin de son rhume il se ferait purger ; [17] ce qu’il fit à très mauvaises enseignes, car ce purgatif troubla et bouleversa tout. Dans ce désordre de sa santé, la fièvre continue [18] le saisit avec une fluxion sur la poitrine, qui le mirent au lit. Il avait en sa maison un nommé Thévenin, [19] neveu de l’oculiste, [20][21] qui se dit médecin, je pense que c’est in partibus infidelium ; [1] il adhérait à son hérésie de ne pas saigner parce qu’il faisait trop froid. Vallot y vint incontinent avec deux autres, ils l’ont fait enfin saigner plusieurs fois, mais il n’était plus temps. Les pauvres gens des hôpitaux sont mieux traités. Le huitième < jour >, ils lui donnèrent quelque purgatif, dont il fut plus mal. Il fallut le ressaigner et parce qu’il se plaignait de grandes douleurs dans le corps, ils lui donnèrent du laudanum, [22] qui n’est que l’opium [23] ou plutôt un poison déguisé, et après, afin qu’il eût tous ses sacrements, ils lui firent prendre du vin ou venin émétique. [24][25] Il se fiait en son bon esprit et en sa bonne fortune, et méprisait tout, mais cela ne l’a pas empêché de mourir et n’en empêcha jamais personne. Il était excellent homme pour sa charge et tout le public a raison de le regretter ; mais le cardinal Mazarin [26] y gagne, car il remplira cette place d’un autre dont il prendra sans doute de l’argent. On lui a trouvé le poumon gauche pourri et un abcès dans le foie dont aucun des médecins n’avait parlé. [27][28][29]

Le cardinal Mazarin [30] est fort pâle. Il blanchit fort, il est fort sujet à la goutte [31] et à la gravelle ; [32][33] néanmoins, il est encore jeune, il ne passe guère 55 ans. [2] Le cardinal de Richelieu [34] n’en avait que 57 et n’a vécu que 20 ans plus qu’il n’était besoin pour le bien de la France, et même de toute l’Europe. [3]

Votre religieuse [35] a encore besoin d’être saignée et purgée, et de lotion des pieds trois fois la semaine, et même de l’artériotomie à la tempe [36] si cette cruelle douleur de tête lui dure. [4] Elle a aussi besoin de fréquentes purgations avec le séné, [37 la rhubarbe [38] et le sirop de roses pâles [39] dans une décoction rafraîchissante pour prévenir l’hydropisie. [40] Pour la manne, [41] elle m’est fort suspecte en ce rencontre, et presque toujours, car nous n’en avons point de véritable, et celle que nous avons, qu’on nous apporte d’Italie, n’est autre chose que du sucre [42] et du miel [43] mêlés ensemble avec un peu de scammonée. [44] Dans la manne de Briançon, il y a du suc de tithymale [45] et d’espurge. [5][46] Il y a de la fourberie partout, les jansénistes [47] disent que c’est que nous venons de la masse de corruption. [6] J’espère pourtant qu’il n’y en aura point en notre amitié et qu’elle sera aussi sincère que fut jadis la manne [48] des enfants d’Israël. Vale[7]

De Paris, ce 26e de mars 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 26 mars 1657

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(Consulté le 17.10.2019)