L. 969.  >
À André Falconet,
le 6 novembre 1669

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Monsieur, [a][1]

Je vous ai envoyé par ma dernière une lettre de deux pages pour vous. Depuis ce temps-là, M. le marquis de Châteauneuf, autrement Hauterive, [2][3] frère de feu M. le garde des sceaux[4][5] a été taillé [6] de la pierre fort heureusement par François Colot. [7] Il a 85 ans, on espère qu’il en échappera. [1] Le bonhomme M. Nicolas Ellain, [8] l’ancien [9] de notre École qui mourut d’une pleurésie [10] l’an 1621, âgé de 87 ans, avait aussi été taillé deux ans avant sa mort. [11] Nous avons ici quelques petites véroles [12] et quantité de rougeoles. [13] À l’une et à l’autre, la saignée [14][15] faite dans le commencement est d’un grand secours pour prévenir l’inflammation érysipélateuse [16] du poumon, qui est mortelle. Pour ce qui est de l’usage de la glace [17] dont vous me mandez mon avis, je ne le blâme point, ni celui de l’eau rafraîchie, mais je n’en ai jamais approuvé l’excès qui est dangereux à tous ceux qui n’y sont pas accoutumés. Cette fraîcheur subite est ennemie de l’estomac dont les tuniques doivent être conservées dans leur juste tempérament, qui est toujours accompagné d’une chaleur considérable. Elles ne peuvent sans en souffrir porter ce froid extrême ; tôt ou tard on s’en doit ressentir. Philippe Chartier [18] était un gros garçon de 36 ans qui mangea force melons [19] en un dîner, but rudement à la glace beaucoup de vin, tint table longtemps, mangea quantité de cerneaux [20] et tomba malade ensuite. Dès le lendemain, son compagnon de débauche fut son médecin. Peu saigné, purgé [21] fort mal à propos dans un flux dysentérique [22][23] qu’il avait, il ne tarda pas à mourir. Le père, [24][25][26] qui faisait l’entendu en chicane, est mort gueux avec son Galien grec et latin qu’il avait commencé de faire imprimer. Le second fils [27] ne valait pas mieux que son frère, et est mort de faim. Ainsi voilà trois chartiers renversés. [2]

L’on voit ici une relation de Candie [28] où il est dit qu’il n’a pas tenu à nos gens que tout n’allât bien en ce pays-là contre les Turcs, mais que quelques troupes n’ont pas voulu seconder de leur côté comme elles avaient promis. On loue néanmoins les Vénitiens de leur fermeté et de leur conduite. Feu M. Naudé [29] m’a autrefois dit que Constantinople [30] ne fut prise l’an 1453 par les Turcs que par la faute des prêtres et des moines de cette ville, qui ne voulurent rien contribuer pour la levée des soldats et pour la défense de la ville ; [3] que toute l’Europe était alors en fort mauvais état : l’Angleterre brouillée par les actions d’York [31] et de Lancaster ; [4][32] la France divisée par la faiblesse d’esprit de Charles vii[33] outre qu’elle était occupée à repousser le reste des Anglais de France depuis que la pucelle d’Orléans [34] eut si bravement réussi à les chasser ; l’Espagne était partagée en diverses principautés ; les princes d’Italie, ni le pape [35] même, ne firent aucun effort pour repousser au delà du mont Imaüs [36] cet ennemi commun de la chrétienté, [5] Mahomet ii [37] qui fut un vaillant prince et un grand conquérant, et qui avait bien envie de venir jusqu’en Italie et de pousser sa bonne fortune plus loin ; mais ses débauches l’empêchèrent de passer outre, ce tyran mourut presque des mêmes causes que ce Philippe Chartier dont je vous ai parlé : de vin, de femmes, de melon [38] et de glace. C’est lui qui ordonna qu’on mît sur son tombeau Mens erat superare Rhodum et debellare superbam Italiam[6][39] Mais quoique toute l’Europe aujourd’hui soit dans un état assez dissemblable, quelque effort qu’on ait fait à repousser les Turcs, ils n’ont pas laissé de s’avancer en leurs desseins et de se rendre maîtres de toute l’île de Candie. Dieu veuille qu’ils en puissent rester là et qu’ils n’approchent pas davantage de la Sicile et de Rome, de peur qu’enfin on n’y dise, s’ils y viennent jamais, notre Saint-Père le Turc, aussi bien que l’on y dit aujourd’hui notre Saint-Père le pape. Tels progrès de nos ennemis nous doivent bien épouvanter, vu qu’ils ne se font que par punition divine. Vale.

De Paris, ce 6e de novembre 1669.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 6 novembre 1669

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(Consulté le 13.11.2019)