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Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre IV  >

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Du sommeil et de la veille [a][1]

Il est nécessaire à tout homme qui se veut conserver en état de santé d’user avec discrétion [1] et médiocrité du sommeil et de la veille, et de savoir comment, quand et combien il doit dormir ou veiller. Le dormir doit être paisible, profond et médiocre, car celui-là n’est pas louable qui est rempli d’inquiétudes, qui dure peu et qui est interrompu ; celui qui dure trop ne vaut rien aussi, vu qu’il empêche que le corps ne se décharge en temps et lieu de ses excréments, qu’au contraire il les retient, engendre quantité d’ordure, rend le cerveau froid et humide, la tête pesante, un engourdissement d’esprit et assoupissement de tous les sens. La longueur du temps qu’il faut employer à dormir s’apprend de la coction et digestion [2] de la nourriture qu’on a prise. Car, combien qu’il ne soit pas raisonnable que toutes sortes de gens dorment tous autant l’un que l’autre, parce que les uns ont bien tôt digéré, et les autres bien tard. Néanmoins, on ne trouve point qu’en général le sommeil doive durer ni plus moins que sept ou huit heures, ou environ. Néanmoins, pour le mieux spécifier et distinguer, il faut avoir particulièrement égard au tempérament, à l’âge, à la nourriture et au travail d’un chacun. Car les bilieux [2] doivent dormir plus longtemps que les pituiteux, [3] les vieillards que les jeunes gens, ceux qui ont beaucoup soupé et fait rude travail du corps ou de l’esprit que ceux qui ont soupé fort sobrement ou qui n’ont pas ou fort peu travaillé.

Pour être en bonne situation en dormant, il faut premièrement se coucher sur le côté droit, afin que la viande descende plus promptement au fond du ventricule ; [3] puis après, sur le côté gauche, afin que la coction de l’aliment s’avance davantage, le foie étant penché et comme couché sur l’estomac ; et lorsque la coction est parfaite, il faut derechef se coucher sur le côté droit, afin que le chyle [4] se distribue et porte plus facilement au foie ; joint que la façon de changer parfois tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, n’aide pas peu à se délasser. Il n’est pas bon de se coucher tout plat sur le dos, ni sur le ventre non plus, ce qui est dangereux particulièrement à ceux qui sont sujets aux fluxions sur les yeux. [5]

Le temps le plus commode et le plus convenable pour dormir est celui de la nuit, deux ou trois heures après le souper, la nuit étant à cela fort commode à cause de son humidité, de sa fraîcheur, et qu’alors il y a moins de bruit. De plus, la nuit y est plus propre pour une autre raison : c’est qu’elle dure assez longtemps pour rendre parfaite la digestion, d’autant qu’il n’est pas besoin de se relever la nuit pour vaquer aux affaires domestiques. Le dormir de jour est estimé fort mauvais : [6] 1. de ce qu’il remplit le cerveau de trop d’humidité, laquelle il faudrait plutôt dissiper et dessécher par les veilles ; 2. de ce qu’il dure trop peu pour achever la coction des viandes, d’où elles demeurent sans être cuites ; 3. de ce que le dormir du jour empêche celui de la nuit ; 4. de ce qu’il se fait en nous un mouvement violent et contraire à la nature, vu que la lumière du jour attire la chaleur et les esprits en dehors, où au contraire le sommeil retire l’un et l’autre en dedans.

Il est néanmoins remarquable que par le témoignage d’Homère, [7] qui écrit que Nestor [8][9] dormait un peu après le repas, Galien permet le même aux vieilles gens, [10] et crois qu’il peut être permis à ceux que nous y voyons accoutumés, vu que plusieurs religieux d’aujourd’hui, de qui le sommeil de la nuit est interrompu pour le service divin, ne se trouvent aucunement incommodés pour dormir quelque heure de jour. Mais il faut pourtant savoir que ceux qui ont la tête débile ne doivent pas seulement songer à dormir tôt après le dîner ou le souper ; parce qu’à telles gens, à ce que dit Galien, lib. iv aphor. 67[11][12] le cerveau s’emplit de trop grande quantité de vapeurs qui le troublent et l’offusquent, et causent de grandes douleurs de tête, ou autre incommodité. [4]

Or, tout ainsi qu’il est nécessaire à l’homme de garder une grande médiocrité au dormir, aussi doit-il en garder une à veiller. Car de même façon que le dormir excessif refroidit et humecte le cerveau plus que de raison, ainsi les veilles immodérées gâtent et détruisent la température du cerveau, débilitent les sens, rompent les forces, empêchent la coction, et engendrent force crudités parce que, durant les veilles, la chaleur naturelle se porte au dehors avec le sang et les esprits, d’où elle se consomme et dissipe grandement ; et de même qu’il est dangereux de dormir de jour, aussi fait-il bon d’y veiller. C’est pourquoi Hippocrate a recommandé de veiller le jour et dormir la nuit, parce qu’en dormant la nuit, la coction se fait mieux, et de jour, en veillant, l’expulsion des excréments et la distribution des aliments se parachève mieux ; outre que la faculté animale est excitée à mieux faire ses fonctions par le moyen de la chaleur et la lumière du jour. [5][13]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre IV

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(Consulté le 14.12.2019)