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Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre III  >

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Du boire [a][1]

Nous pouvons dire du boire ce que par ci-devant nous avons dit de l’air et de la nourriture, [1] savoir qu’il y en a de deux sortes : un qui est pour nourrir et l’autre pour servir, en quelque façon, de médecine. Celui duquel on se sert en santé est fort divers, selon le divers appétit, la température et la commodité des buvants. Les uns ne boivent que de l’eau, [2] étant le breuvage le plus commun parmi nous et qui coûte le moins, usus communis aquarum est[2] dit le poète ; [3] duquel se passent [3] presque tous les enfants et la plupart des femmes, combien qu’elle ne nourrisse point du tout. D’autres, comme la plupart des hommes, ne boivent guère que du vin, [4] le plus souvent trempé, fondés sur la doctrine de Platon, [5] qui dit que la nature n’a rien donné aux mortels de meilleur que le vin, [6] et sur ce qu’en dit Galien, qu’outre qu’il échauffe et fortifie, il n’y a rien qui nourrisse tant ni si tôt. [4][7]

Quelques nations où il ne croît pas de vin usent de cidre, qui est fait avec pommes ou poires ; [8] d’où quelques Latins l’appellent vinum fructuarium[5] lequel est fort commun en Normandie. D’autres, plus septentrionales, comme la Flandre, l’Angleterre, l’Allemagne, qui n’ont guère de vin, usent de cervoise ou bière, [9] laquelle ils rendent grandement forte par le moyen du miel, [10] du sucre, [11] de la cannelle, [12] des clous de girofle, [13] et autres épices qu’ils y mêlent. Ainsi faite, elle échauffe, et trouble les sens, remplit la tête de vapeurs chaudes, et enivre aussi puissamment que le vin. Quelques pauvres gens des champs se servent d’un autre breuvage qu’ils appellent du bouillon, qui est fait d’eau cuite avec du son, versée dans le tonneau avec un peu de levain. [6][14][15][16]

Il y a plusieurs sortes d’eaux, la meilleure desquelles est celle de fontaine, puis de rivière, puis celle des puits. La pire de toutes est celle des étangs, à cause qu’elle est trop épaisse, limoneuse, dormante et sans mouvement.

Nam vitium capiunt ni moveantur aquæ[7][17]

L’eau toute simple non seulement ne nourrit point, mais aussi, à cause de sa qualité terrestre et de son épaisseur, demeure plus longtemps en l’estomac et dans les hypocondres ; [18] même devient amère dans le corps des bilieux, [19] à ce que dit Hippocrate, lib. 3 de Rat. vict. in morb. acut.[20] où il la méprise fort, disant qu’elle n’apaise pas la soif, qu’elle devient bilieuse, se pourrissant à force de demeurer dans le ventre, qu’elle devient chaude aux tempéraments chauds, qu’elle fait enfler le foie et qu’elle ne lâche point le ventre. [8] Elle sert néanmoins fort bien de véhicule à l’aliment pour ceux qui ont accoutumé de ne boire autre chose, principalement quand elle est bien choisie, c’est à bien dire pure et exempte de toute saveur et odeur étrange.

Il y a non seulement en France, mais presque par tous les royaumes de la chrétienté, d’autres espèces d’eaux que les médecins appellent minérales, desquelles les vertus et facultés sont tellement remarquables en la guérison de plusieurs maladies rebelles et presque désespérées qu’à bon droit pouvons-nous dire avec le saint Prophète : Mirabilis in aquis Dominus[9][21] Il y en a de chaudes et de froides, pour les diverses maladies qui se rencontrent, desquelles notre France est heureusement bien fournie (par la bénignité du souverain Auteur de la Nature) et dont les vertus nous sont enseignées par de grands personnages qui en ont écrit exprès ; comme les bains de Bourbon [22] découverts par feu M. Miron, [23] premier médecin d’Henri troisième, roi de France et de Pologne, [24] desquels a amplement écrit M. Aubery de Moulins ; [25] ceux de Balaruc en Languedoc, [26] desquels a écrit Dortoman de Montpellier ; [27] les eaux de Pougues, [28] expliquées par M. Massac, [29] et les eaux de Forges, [30] de l’usage desquelles M. Cousinot, [31] médecin et professeur du roi à Paris, en a fait depuis peu un petit livre que chacun peut voir. [10]

Le vin a bien d’autres vertus, aussi est-il bien plus prisé, son nom même emporte sa force et sa vigueur ; [11] son usage témoigne comme il est un excellent cardiaque, [32] au dire de Galien, [33] qui s’en servait dans les maladies mêmes, contre les syncopes [34] et cardiogmes, [12][35] et aux fièvres continues [36] aussi, au lieu d’un tas importun de tablettes, [37] opiates [38] et poudres cordiales [39] qu’on fait aujourd’hui prendre à des malades, qui ne font qu’à peine, avec un long temps et à grands frais, ce que ferait bien tôt et bien aisément un doigt de vin bien trempé et modéré. Le vin est le lait des vieilles gens, le suc gracieux de la terre, la vraie nourriture des hommes, l’antidote de tous les venins, [40] plutôt que le bézoard controuvé[41] ou la fausse corne de licorne ; [42] bref, la meilleure boisson que puisse prendre l’homme, pourvu qu’il en use sobrement et sans excès.

Quelques-uns l’ont blâmé et lui ont imputé de grands maux, l’appelant le malheur des hommes, l’allumette de lubricité et la fomentation de paillardise ; un certain fouetta le poinçon qui avait fait mourir son père ; l’autre cassa la bouteille qui l’avait enivré. Mais ces vengeances sont absurdes, et hors de raison : ce n’est pas la faute du vin, mais de celui qui l’a bu démesurément, et qui en a abusé. [13]

Le bon vin est celui qui est bien pur, non nouveau, bien clair, fait de raisins bien mûrs, de bonne couleur, odeur et saveur, blanc ou clairet, il n’importe, qui fait uriner et ne charge guère la tête.

Son usage est fort divers selon son tempérament, la force et le besoin de celui qui le boit : il rend les uns furieux, et comme démoniaques, les autres éloquents, les autres gais et gaillards. Il nourrit, il échauffe et humecte, il purge, il fortifie. Plutarque [43] raconte que l’on ne sut trouver autre moyen pour arrêter et empêcher la grande peste qui ruinait l’armée de Jules César [44][45] en Afrique, que de faire boire de bon vin aux soldats, laquelle cessa incontinent après, comme miraculeusement. [14] Voilà une étrange et merveilleuse puissance du vin, laquelle surmonte toute la thériaque [46] et tout le mithridate [47] du monde, fussent-ils de Venise ou de Montpellier, vu qu’ils ne font rien d’excellent et d’admirable comme cela.

Finalement, le vin tout seul fait presque autant que tous les autres remèdes ensemble ; c’est pourquoi, ôtez les enfants, les femmes et ceux qui n’y sont pas accoutumés, je conseille à un chacun d’en user modérément, et il s’en trouvera bien. Qui voudra savoir du vin davantage, de ses qualités, de ses différences et divines vertus, lise M. de La Framboisière, en son Gouvernement de la santé, liv. 1, chap. xiii, où il trouvera tout ce que les autres en ont dit. [15][48]

Le cidre se fait ou de pommes, ou de poires. Le pommé vaut mieux que le poiré ; il doit être fait avec de bonnes pommes bien mûres, cueillies en leur saison, et sans aucune eau ; ainsi paré, il est chaud comme du vin et enivre aussi quand on en boit trop, si on ne le trempe comme le vin. Le poiré refroidit trop l’estomac, empêche la digestion et bouche les conduits que le pommé ouvre.

Je ne saurais m’imaginer avec quelle raison un certain auteur a été avancer que le cidre induise la ladrerie ou lèpre blanche, vu qu’aux régions où on boit amplement et copieusement du cidre, on n’y voit aucun ladre ; mais au contraire, qu’en Languedoc et en Provence, il y a grande quantité de capots et ladres blancs, où on ne parle point de cidre. [16][49][50] Je ne vois pas aussi comment on peut soutenir cette question, puisque l’expérience journalière la convainc de fausseté et de mensonge.

La bière n’est pas si froide comme le peuple dit, et ne rafraîchit pas comme il pense. La plus simple est plus chaude que froide : celle que font les Anglais en leur île est plus chaude que le vin, encore qu’elle ne soit pas si saine, ni si bonne. Elle nourrit un peu, mais elle est de difficile digestion et de gros suc, par le moyen duquel elle bouche et fait enfler ; outre la gravelle, [51] colique, [52] ardeur d’urine, douleurs de reins et d’estomac, et autres accidents qu’elle peut causer.

Dioscoride [53] même la condamne assez apertement, disant qu’elle est diurétique, mais qu’elle offense les reins et les nerfs, et principalement les membranes du cerveau, engendre de mauvaises humeurs, et cause la ladrerie. [17][54] Galien est de même avis avec lui, et ne l’estime nullement meilleure. [18][55][56] C’est pourquoi je m’ébahis fort de ce qu’il se trouve de certaines gens qui la prisent tant, même qu’un certain auteur ose bien la préférer au vin, vu qu’elle n’a aucune qualité qui en approche, qu’au contraire, elle lui est inférieure en tout ; ce que je montrerai brièvement. Le saint patriarche Noé, [57] rempli de l’esprit de Dieu, après le déluge universel, inventa et suscita le vin afin d’augmenter les forces des hommes qui étaient fort affaiblies et diminuées ; au contraire, la bière n’a été inventée que par la pauvreté ou l’avarice, ou quelque mauvais génie. Du vin, Jésus-Christ même en a bu autrefois ; de la bière, il n’en a jamais goûté. Le vin, au rapport de la Sainte Écriture, réjouit le cœur de l’homme la bière au contraire rend les hommes tristes et chagrins, à ce que dit Cardan. [19][58] Le vin, selon saint Ambroise, [59] conserve la santé et l’embonpoint de l’homme ; la bière détruit la même. Le vin, au dire de Platon, est un remède contre la vieillesse, et est le lait des vieilles gens ; la bière, au contraire, fait vieillir avant le temps. Le vin, au rapport d’Aristote, [60] rend l’homme éloquent et facond, la bière lui rend la parole difficile et malaisée. Le vin rend les hommes légers et allègres ; la bière les rend lourds et pesants. [20][61] Le vin fait les esprits subtils et cause bon esprit ; la bière fait les esprits grossiers, et rend les hommes lourdauds et stupides. D’où il appert manifestement que la bière n’a aucun degré de valeur par lequel on puisse la comparer ou opposer au vin, qui est la meilleure chose que la nature ait jamais inventée et le plus grand soulagement qu’elle ait pu donner aux hommes.

Le bouillon [62] ne nourrit guère, plus toutefois que de l’eau toute simple, principalement quand on y est accoutumé ; car autrement, il donne des tranchées ; néanmoins il fait bon ventre par sa qualité détersive.

Le breuvage duquel on se sert en temps de maladie est aussi fort divers, selon les diverses maladies, l’appétit, la coutume, le goût et le tempérament du malade. Les uns ne veulent que de l’eau crue, qui le plus souvent leur est défendue, pour plusieurs raisons qu’apporte Galien. [21][63] Les autres la font bouillir et font mieux, en ce qu’elle est moins crue, charge moins l’estomac et demeure tant moins dans les hypocondres, qui est, selon Hippocrate, une marque de bonne eau. D’autres font avec l’eau bouillir de l’orge, [64] et alors c’est de l’eau d’orge ; d’autres ajoutent à l’eau et à l’orge, quand ils sont cuits, de la réglisse, [65] plus ou moins, selon le goût du malade, et alors c’est la tisane, [66] le plus commun et le plus ordinaire breuvage de nos malades aujourd’hui ; qui est fort différente de la tisane des Anciens, encore bien qu’elle en retienne le nom, vu que celle des Anciens ressemblait à notre orge mondé, et se mangeait ; au lieu que la nôtre se boit, ayant une grande vertu d’étancher la soif, de rafraîchir les entrailles et qu’elle est un peu diurétique. On y peut ajouter d’autres racines, herbes ou fruits, si on veut qu’elle rafraîchisse ou humecte davantage ; ce qui néanmoins ne se doit faire que par l’ordonnance du médecin ordinaire, qui augmente ou diminue la dose de chaque ingrédient, selon qu’il lui semble nécessaire. Plusieurs malades aussi se servent de petit-lait pour se rafraîchir, [67] dont les uns le boivent tout simplement comme naturellement il est fait ; les autres lui donnent auparavant un bouillon, puis le coulent [22] et y mettent un peu de sucre. Le premier est plus rafraîchissant et moins agréable ; le second est plus doux et plus agréable, mais moins rafraîchissant et moins apéritif. Il y a aussi un breuvage fort commun chez les malades, fait d’eau bouillie avec du jus de citron [68] et du sucre blanc ou candi, lequel pour son excellence est appelé potus divinus[69] comme qui dirait breuvage divin, lequel rafraîchit fort les entrailles, fortifie l’estomac, est d’un goût fort agréable, résiste fort à la pourriture, et décharge les reins et la vessie par les veines. [23] On peut en ce rang réduire l’oïnomel, qui se fait avec le vin et le miel, [70] l’hydromel simple et vineux, qui se fait avec l’eau et le miel, [71] l’oxymel, [72] l’apomel, [73] le julep rosat et alexandrin, [24][74] et autres sortes de breuvages qui ne sont plus guère en usage chez les malades de ce temps et que les médecins n’ordonnent guère qu’en cas de quelque nécessité urgente, à la place desquels sont substitués les apozèmes [75] et juleps [76] d’aujourd’hui, desquels s’en fait une telle profusion qu’il vaudrait mieux tout à fait les condamner que d’en tolérer l’abus qui se coule parmi le peuple, vu que tels breuvages, n’étant le plus souvent que simples verres d’eau sucrée, vident bien mieux l’argent de la bourse des malades qu’ils ne tirent ou préparent (comme leur veulent faire accroire beaucoup de charlatans) [77] les humeurs peccantes de leurs entrailles. [78] Je prie Dieu de bon cœur que telles gens s’amendent, afin que la médecine rentre en son premier lustre, ou qu’il nous vienne quelque digne homme qui, par sa prudence et son autorité, en chasse tous les abus qui y sont aujourd’hui en trop grand nombre. Il y a quelques médecins (soit qu’ils le fassent par hardiesse ou par flatterie) qui permettent à plusieurs de leurs malades pour tout breuvage de boire du vin, pourvu qu’il soit bien trempé ; ce qui n’est pas permis dans les maladies chaudes, non plus que dans toutes les froides, principalement où il y a une grande douleur de tête, car alors il faut procéder judicieusement en l’exhibition du vin, encore que bien trempé ; vu que ledit vin frappe ordinairement la tête par ses vapeurs en quelque maladie que ce soit ; combien que je ne nie pas tout à fait qu’en une longue maladie, où il faut entretenir les forces pour un long temps, on ne puisse donner un peu de vin au malade avec beaucoup d’eau, principalement si le médecin ordinaire l’approuve, sans l’avis duquel on ne doit jamais rien faire ni entreprendre, ni changer de ses premières ordonnances.

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre III

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(Consulté le 13.11.2019)