À Nicolas Belin, le 8 octobre 1655, note 19.
Note [19]

C’était la suite de la gonococcie (soigneusement cachée) du jeune roi (v. note [8], lettre 402), relatée par Antoine Vallot dans le Journal de santé de Louis xiv (pages 96‑105) :

« Après toutes ces fatigues dans les pays étrangers, le roi arriva à Paris le 7e jour de septembre. Ce fut alors que je pris résolution de parler au roi et lui dire qu’il n’était plus question de différer plus longtemps les remèdes. Après lui avoir représenté au vrai la conséquence de son mal et l’inquiétude en laquelle j’étais pour trouver les moyens de la guérir, Sa Majesté me fit réponse qu’elle avait une entière confiance en moi ; et si je n’en pouvais venir à bout, elle était toute persuadée que personne ne le pourrait faire. Sur quoi, je lui répliquai qu’après avoir bien examiné toutes choses, je trouvais que les eaux de Forges étaient fort excellentes pour commencer la cure de S.M. et pour faire bien réussir ce que j’avais projeté de faire pour en venir à mon honneur. En quoi se trouverait pourtant quelque chose à redire qui regardait ma personne et ma réputation, c’est que durant l’usage desdites eaux, il pouvait arriver quelque accident au roi, et même longtemps après les eaux prises, qui donnerait sujet à mes ennemis de blâmer lesdites eaux et imputer à mon imprudence tout ce qui arriverait à S.M. La reine se moqua de cette appréhension, et me commanda de continuer mon dessein et de faire toutes les choses que je croirais être nécessaires.

La dernière résolution étant prise, je fis connaître à la reine qu’il fallait chercher un lieu commode pour aller prendre les eaux et peu de temps après, le roi partit de Paris pour Fontainebleau où je faisais apporter par des officiers du gobelet à cheval des eaux de Forges, puis des relais d’hommes à pied en apportaient toute la matinée une flottée, dont le roi usait à la manière ordinaire après avoir été préparé par la saignée, après la purgation.

Le roi commença, le 18e jour de septembre, à boire les eaux à Paris et en prit cette journée seulement six verres. Le lendemain, le roi partit de Paris pour aller à Fontainebleau sans prendre les eaux. Le 20e, le roi but huit verres ; il les a fort bien rendus par les urines, et a continué de la même manière et avec un heureux succès jusqu’au dimanche 3e d’octobre ; lequel jour je les fis quitter à S.M. qui les devait encore continuer quatre ou cinq jours, me voyant obligé de lui donner ce conseil parce que je reconnus quelque altération en son pouls, avec une légère douleur de tête qui avait même paru le jour précédent sur les sept heures du soir.

Le lundi 4e d’octobre, croyant purger le roi à cause des eaux, je fus contraint de changer de dessein et de lui faire tirer du sang, pour avoir passé la nuit avec beaucoup de chaleur et d’inquiétude. Le reste de la journée se passa fort bien ; mais le soir la douleur de tête survint plus forte qu’auparavant avec une fièvre assez forte et assez considérable qui lui donna une mauvaise nuit et m’obligea le lendemain suivant de lui tirer du sang, ayant pris le soir un lavement. La saignée donna une heure et demie de repos et un peu devant les 11 heures du matin, l’émotion revint avec chagrin et inquiétudes, douleur de tête, pesanteur sur les yeux. Le tout dura jusqu’à trois heures et après une bonne heure de repos et de tranquillité, la douleur de tête s’augmenta avec fièvre et inquiétudes, ce qui dura environ une heure et après avoir pris et rendu un lavement, S.M. se trouva fort soulagée. Sur les six heures, le redoublement parut, à quoi on ne s’attendait pas, avec assez de violence, et dura une partie de la nuit qui ne fut pourtant pas trop fâcheuse, particulièrement sur la fin de l’accès.

Le mercredi matin, 6e d’octobre, on donna un lavement et sur les 11 heures et demie, l’accès parut avec les inquiétudes ordinaires, quoique la douleur de tête fût un peu plus médiocre. L’on donna le lavement sur le déclin de l’accès. Sur les six heures du soir, le roi ressentit un froid aux pieds contre son ordinaire, qui fut le commencement de son accès, ou plutôt du redoublement car, dès ce temps-là, nous n’avons remarqué aucune intermission notable ; de sorte que la fièvre s’est rendue de ce temps double-tierce continue, et non pas une hémitritiée {a} comme quelques médecins avaient voulu persuader à toute la cour. Le redoublement dura assez longtemps et avec plus de violence que les jours précédents. Sur la fin de ce redoublement, le roi un peu soulagé et beaucoup plus en repos qu’il n’avait espéré, s’endormit assez tranquillement jusqu’à quatre heures du matin. Le sommeil néanmoins était quelquefois interrompu par des plaintes et une légère inquiétude. À son réveil, je trouvai le roi assez paisible et sans douleur de tête ; ayant pris pour lors un bouillon, il continua à dormir jusqu’à six heures du matin.

Le matin à son réveil, je ne trouvai pas son pouls sans une émotion considérable, et comme je voyais que les accidents commençaient à augmenter avec la fièvre, je fis tirer du sang du pied de S.M. entre huit et neuf heures du matin.

Cette saignée du pied fut faite si à propos qu’elle diminua visiblement la fièvre avec tous les accidents ; en sorte que, sur les 11 heures du matin, le redoublement ne parut point comme nous appréhendions. Retardé de deux heures et demie et commençant alors, il fut confondu dès ce jour-là avec celui qui devait paraître sur les une heure et demie du soir, ce qui arriva le jeudi de la saignée du pied.

Le commencement de la nuit fut assez fâcheux ; mais enfin, après quelques inquiétudes causées par l’ardeur et la violence de la fièvre, le roi s’est endormi pour quelques heures. À son premier réveil, on lui donna de la nourriture et peu de temps après, S.M. a dormi, même plus tranquillement que toutes les nuits précédentes, ce qui me fit espérer qu’à son réveil on pourrait le purger et par ce moyen, déranger la cause de la fièvre qui était causée plutôt par l’abondance d’humeur que d’une forte intempérie des entrailles ; et quoique la purgation nous semblât très nécessaire en cette occasion, je fus pourtant obligé de changer d’avis et de la différer à un autre jour parce que le réveil de S.M. fut suivi d’inquiétude extraordinaire, et le redoublement fut si fâcheux que je me préparais encore à une autre saignée, qui aurait été faite si je n’avais voulu commencer par un lavement qui réussit si bien qu’en fort peu de temps je remarquai une modération très considérable en la fièvre et en tous les accidents, et que je fus persuadé qu’il était expédient de la différer et de prendre garde cependant à ce qui nous pourrait arriver durant ce redoublement. Comme les matières étaient déjà bien préparées, nous remarquâmes un très bon effet de notre lavement qui fit des évacuations de bile tout extraordinaires, avec autant d’effets et de secours que l’on aurait pu espérer d’une médecine. Pour dire la vérité, la journée fut assez calme après cette décharge et le redoublement de six heures du soir fut assez médiocre. La nuit même, que nous appréhendions, fut beaucoup plus douce et plus tranquille que la précédente ; de sorte que je pris résolution de donner la médecine au roi puisque nous avions toutes indications nécessaires pour faire un coup de maître. Ce remède néanmoins fut assez longtemps combattu par quelques médecins qui supposaient que la fièvre n’était point encore assez modérée et que, dans la vigueur d’une maladie de cette nature, il n’y avait aucune apparence ni de purger le roi, ni d’espérer que les humeurs fussent assez préparées pour avoir un bon succès de la purgation. Mais comme dans de semblables occasions il se trouve souvent des difficultés qui, la plupart du temps, ne sont fondées que sur l’envie et la jalousie que l’on a d’ordinaire contre les premiers médecins, je commençai, en cette première ouverture d’un remède purgatif, à reconnaître la force de la cabale qui avait déjà jeté son feu et vomi son venin contre moi et ma réputation, espérant y donner quelque atteinte si l’effet de la médecine ne réussissait point, comme cela pouvait arriver. Par ce moyen, ils prétendaient soutenir leur imposture et faire paraître à toute la France que j’avais sans sujet, sans raison et trop témérairement fait prendre des eaux minérales au roi, ignorant, ou plutôt feignant d’ignorer cette grande incommodité qui m’avait justement porté à l’usage de ce remède.

Enfin, le vendredi 8e d’octobre et 5e de la maladie s’étant passé presque à l’ordinaire, je remarquai sur le soir une décharge d’une quantité de bile par le bénéfice d’un lavement et je pris une forte résolution de donner la médecine qui avait été fort contestée.

Le samedi matin, 6e de la maladie, le roi fut purgé presque de ma seule autorité avec de la casse et du séné. Ce remède le purgea sept fois avec un soulagement si notable que la fièvre commença, en suite des évacuations, à diminuer d’une telle manière qu’elle n’a pas fait un grand progrès depuis ce temps. Les accidents se calmèrent plus tôt et plus avantageusement que l’on n’avait espéré, et ce qui est remarquable en l’effet de cette purgation, c’est que les humeurs ont obéi à la nature et au remède si heureusement qu’après la sixième selle, il survint une sueur universelle, et qu’une heure après, le roi ayant fait une septième selle, se trouva tout à fait hors de la fièvre et dans une intermission si complète que tous les médecins furent obligés de dire que le succès avait été plus heureux qu’ils ne s’étaient persuadés.

Il restait pourtant encore un foyer et un amas d’humeurs assez considérable pour ne point espérer, en si peu de temps et avec aussi peu de remèdes, une guérison parfaite. En effet, quoique le reste de la journée de la médecine et la nuit suivante aient été fort tranquilles, nous eûmes néanmoins le lendemain un petit retour de fièvre, mais avec beaucoup de modération, de sorte que le roi se trouva presque à son ordinaire ; de quoi j’avais donné des assurances à Son Éminence qui était demeurée proche de Condé {b} pour assurer les affaires du roi et les conquêtes de cette dernière campagne. Comme les affaires étaient de la dernière importance, S.Ém. s’en reposa sur les avis que je lui avais donnés touchant la maladie du roi et en cette occasion, donna des témoignages de l’estime qu’elle faisait de moi, ne s’étant pas arrêtée à plusieurs lettres que l’on lui écrivait tous les jours de la part de personnes de grande qualité et des premiers du royaume, mais principalement de ceux qui avaient fait une forte cabale contre moi, entre lesquels il y avait grand nombre de domestiques {c} du roi qui prétendaient lui donner des alarmes pour le faire revenir et pour le faire de suite ; outre qu’ils étaient persuadés par quelques médecins qui avaient mauvaise opinion de la maladie du roi et qui voulaient rejeter sur moi tous les mauvais succès qui pouvaient arriver. Enfin, après tant d’avis et des lettres, même de quelques-uns des secrétaires de S.Ém., M. le cardinal Mazarin ne quitta ce qu’il avait si glorieusement commencé qu’après avoir mis la dernière main à des affaires de cette importance, disant qu’il ne voulait pas perdre un moment de temps puisque je lui avais écrit plusieurs fois pour l’assurer qu’il n’y avait aucun danger en la maladie du roi et qu’elle ne serait ni si longue, comme on lui avait mandé, ni si fâcheuse qu’on la faisait, et qu’il se fiait davantage à mes lettres qu’à toutes les autres qu’il recevait tous les jours par des courriers qui lui étaient envoyés de la part de plusieurs personnes de grande condition. Et en effet, lui ayant écrit pour la dernière fois le jour de la médecine qu’il devait être assuré que le roi serait bientôt guéri, S.Ém. fut confirmée davantage dans les bons sentiments qu’elle avait de moi ; et sans cette dernière lettre qu’elle reçut de ma part, elle était prête de prendre la poste pour revenir en diligence, ayant reçu plusieurs lettres qui l’avaient alarmée et < lui avaient > donné des appréhensions terribles d’un mauvais succès, parce qu’on lui donnait avis que tous les médecins avaient mauvaise opinion de cette fièvre qui leur semblait maligne et accompagnée de très fâcheux accidents ; mais enfin, après avoir bien examiné ce que je lui mandais, il demeura en une ferme confiance et partit sans aucune précipitation pour revenir en cour à Fontainebleau, à ses journées, où il arriva {d} avec toute la satisfaction imaginable, ayant trouvé le roi guéri au temps que j’avais prédit et de la même manière que je lui avais fait savoir par cinq de mes lettres. S.M. prit sujet pour lors de lui dire avec combien de soins et d’affection je l’avais traitée et quoique j’eusse trouvé beaucoup de contrariété en l’esprit de Messieurs de la cour, et particulièrement des médecins, elle s’était toujours arrêtée à ce que je lui disais, et qu’elle s’était mis en l’esprit de suivre mes sentiments durant le cours de sa maladie, quand même ceux des autres médecins auraient été contraires. Cet entretien fut fort avantageux pour moi et pour ma conduite, et le roi donna assez de marques de mon affection et de ma capacité par des paroles très obligeantes. M. le cardinal ne manqua pas de son côté de faire connaître à S.M. la joie qu’il avait de me voir bien en son esprit et après lui avoir représenté ce que je lui avais mandé par cinq de mes lettres pour l’assurer du bon succès de sa maladie, lui répéta ce qu’il lui avait déjà dit plusieurs fois auparavant, que s’il avait connu un plus habile et plus expérimenté que moi en la médecine, il n’aurait pas manqué de le présenter à S.M. pour être son premier médecin et qu’en cette occasion, il fallait chercher celui qui avait plus de réputation. J’ai fait cette digression pour ne point omettre aucune circonstance de cette maladie et pour faire connaître que les premiers médecins sont toujours fort enviés des autres, et particulièrement de ceux qui sont en passe d’aspirer à une si belle dignité.

[…] Le roi ayant donc recouvré sa santé au temps que j’avais prédit, prenait plaisir à faire exactement tout ce que je lui proposais pour la confirmer et pour empêcher toutes les rechutes ; et S.M. avait une si forte créance en tout ce que je lui proposais, tant pour son régime que pour les remèdes, qu’elle ne refusait aucune chose ; de telle manière qu’en lui donnant la dernière médecine, elle me demanda si je me contenterais bien encore de six autres, qu’elle était résolue d’en venir à ce nombre-là pourvu que je lui donnasse ma parole de ne lui faire prendre que cette quantité-là. Voyant qu’elle était parfaitement et qu’il n’y avait plus rien à craindre pour l’avenir, je lui dis que je ne lui en donnerais pas une seule des six qu’elle me demandait pourvu que S.M. gardât le régime de vivre fort exactement ; ce que le roi effectua avec tant d’exactitude qu’il ne fut point purgé davantage, et guérit si nettement et avec tant d’assurance que bientôt après S.M. se mit en campagne, c’est-à-dire le lendemain de la Toussaint, pour réprimer les entreprises et les mauvais desseins du maréchal d’Hocquincourt, et demeura en Picardie jusqu’au 8e décembre pour terminer cette affaire qui était de la dernière importance ; et ainsi revint à Paris victorieux de toutes ses belles entreprises. En ce même temps, quoique rude et incommode, j’achevai la guérison de son mal qui avait commencé sept mois auparavant et qui était de la dernière importance, non seulement pour la santé du roi, mais pour la procréation des enfants que Dieu lui a fait grâce de lui donner.

Cette incommodité a été si grande et si fort considérable que j’ai réservé un chapitre pour en parler à fond et pour faire mention des moyens dont je me suis heureusement servi, afin que si quelqu’un de la Maison royale tombait en semblable accident, comme cela pourrait bien arriver, ceux qui viendront après moi fassent des observations et des réflexions sur ce que Dieu m’a inspiré de pratiquer si heureusement en une occasion la plus importante du monde. »


  1. Fièvre demi-tierce.

  2. Condé-sur-l’Escaut.

  3. Familiers.

  4. Le 13 octobre.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Nicolas Belin, le 8 octobre 1655, note 19.

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(Consulté le 28/05/2024)

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