À Charles Spon, le 11 mai 1655
Note [8]

Dans le Journal de santé de Louis xiv (pages 92‑95), Antoine Vallot a décrit une belle et bonne blennorragie (gonorrhée virulente, chaude-pisse ou gonococcie, v. note [14], lettre 514), tout en dissimulant tant qu’il pouvait sa nature vénérienne :

« Au commencement du mois de mai de l’année 1655, un peu auparavant que d’aller à la guerre, l’on me donna avis que les chemises du roi étaient gâtées d’une matière qui donna soupçon de quelque mal, à quoi il était besoin de prendre garde. Les personnes qui me donnèrent les premiers avis n’étaient pas bien informées de la nature et de la qualité du mal, croyant d’abord que c’était ou quelque pollution, ou bien quelque maladie vénérienne ; mais après avoir bien examiné toutes choses, je tombai dans d’autres sentiments et me persuadai que cet accident était de plus grande importance. En effet, je ne me suis pas trompé car Dieu, ayant donné une si heureuse naissance à ce grand prince, a voulu imprimer en son âme toutes les vertus en un degré si éminent et inspirer en sa personne toutes les belles inclinations que je n’avais pour lors de doute de la pureté de sa vie, non plus que de sa chasteté, étant assuré de cette vérité, non seulement de sa propre bouche, mais parce qu’il n’avait pas fait réflexion sur cette décharge qui lui arrivait presque à tous moments sans douleur et sans plaisir ; de sorte que je fus obligé de lui faire connaître que c’était une incommodité considérable et extraordinaire à laquelle on devait apporter les remèdes nécessaires en une occasion de cette conséquence ; et si je ne lui avais parlé de la sorte, il aurait demeuré encore quelque temps sans savoir si c’était une chose ordinaire ou non. Après avoir représenté à Sa Majesté la conséquence de cet accident, elle fit réflexion sur l’avis que je lui donnais, particulièrement après lui avoir représenté qu’elle pourrait être valétudinaire le reste de ses jours et en état de ne pouvoir avoir des enfants, ce qui la surprit extrêmement, et me demanda avec instance les moyens de la sortir de cette incommodité. La matière qui découlait sans douleur et sans aucun chatouillement, comme je l’ai dit ci-dessus, était d’une consistance entre celle du blanc d’œuf et du pus, et s’attachait si fort à la chemise que l’on ne pouvait ôter les marques qu’avec la lessive ou bien avec le savon. La couleur était d’ordinaire fort jaune mêlée de vert ; elle s’écoulait insensiblement, en plus grande abondance la nuit que le jour. Toutes ces circonstances m’étonnèrent fort, et me firent avoir la pensée qu’un mal si extraordinaire ne pouvait survenir que de la faiblesse des prostates {a} et des vaisseaux spermatiques.
[…] Le roi étant donc pleinement informé de l’espèce et de la condition de son mal, m’a commandé de lui faire comprendre la cause et préparer les moyens de le guérir. Pour satisfaire au premier point et pour lui faire comprendre la cause, je lui ai dit qu’il avait une délicatesse de naissance ou plutôt une faiblesse aux parties qui servent à la génération et que cette faiblesse avait été augmentée pour avoir trop tôt monté à cheval, et particulièrement pour s’être rendu un peu trop assidu à faire les exercices de l’académie et pour avoir voltigé avec un peu trop de passion. Comme ce prince a toujours eu de très belles dispositions à toutes sortes d’exercices, il a souhaité de surpasser tous ceux de son âge et même ceux qui étaient plus avancés ; et en effet, l’on a toujours reconnu qu’il surmontait toutes sortes de difficultés, et qu’il s’est rendu plus adroit que tous ceux de son âge et de sa portée. Cet exercice du cheval et celui de l’académie, pour apprendre à voltiger, ont enfin meurtri les parties qui servent à la génération, qui pour lors étaient déjà fort faibles ; et par la succession des temps, le mal s’est déclaré de la manière que j’ai exprimée ci-dessus.
[…] La saignée a été le premier remède, qui a été précédé d’un lavement et suivi d’un léger purgatif ; et pour dissimuler le sujet qui m’obligeait de faire ces remèdes, je publiai partout que le roi avait consenti à cette préparation pour mieux supporter la campagne, outre qu’il y avait quelque nécessité de le rafraîchir ; ce qui m’obligea de le baigner une seule fois, d’autant que les affaires pressaient Sa Majesté de partir en diligence pour commencer cette belle campagne qui l’a rendu maître de trois villes de Flandres. »


  1. Vésicules séminales.

Les rougeurs au visage dont parlait Guy Patin n’étant pas un signe ordinaire de la gonorrhée, on peut se demander si la gonococcie du roi ne s’accompagnait pas d’une syphilis.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 11 mai 1655. Note 8

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(Consulté le 07.12.2019)

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