L. 402.  >
À Charles Spon,
le 11 mai 1655

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du mardi 21e d’avril en quatre grandes pages, qui fut le même jour que j’en avais donné une autre petite à M. Mauger, [2] jeune homme de Beauvais [3] qui s’en allait à Lyon pour commerce, je vous dirai que Messieurs du Parlement travaillent ici à l’examen des édits que le roi [4] fit vérifier le mois passé en sa présence. [5] Les Messieurs du Conseil en ont envoyé autant au parlement de Rouen [6] pour y être vérifiés, à la réserve de celui du papier, qu’ils semblent par là vouloir abandonner, pressentant qu’il ne pourra passer de delà, non plus que de deçà[1] Voilà un médecin de Montpellier [7] qui vient de sortir de céans nommé M. Sanche le jeune, [8] duquel je vous ai par ci-devant écrit. Il m’a apporté une lettre de Monsieur son père [9] dans laquelle il y avait des recommandations pour moi et pour M. Riolan. [10] Je me suis bien souvenu de ce que vous m’aviez mandé de lui. L’on m’a dit aujourd’hui que notre M. Le Gagneur [11] a grand regret d’avoir suivi le prince de Conti [12] et que M. de Belleval [13] de Montpellier lui a rendu de très mauvais services près de son maître. Le jeune Sanche m’a dit aussi que M. Rivière, [14] professeur de Montpellier, se mourait et qu’il était au lit bien malade, et qu’ainsi il y aurait deux chaires vacantes. Il hait fort MM. de Belleval et Courtaud, [15] mais il aime Rivière. [2]

Le 22e d’avril. On dit que la reine de Suède [16] s’est bien remise avec le prince de Condé [17] et qu’elle lui a moyenné un secours de 12 000 hommes qu’elle lui fait venir de Suède afin qu’il s’en serve l’été prochain contre nous ; ce que je ne crois point qui arrive, vu qu’il n’y a nulle apparence que le roi de Suède [18] entre si tôt ni si gaiement en guerre contre nous (l’on nomme pour conducteur de ces troupes le général Königsmarck) ; [3][19] vu même que le roi de Suède est prié du roi de Pologne [20] de lui donner secours en sa guerre qu’il a contre le Moscovite ; [21][22] trop bien que la reine de Suède est malcontente de nous sous ombre qu’on lui a refusé de la recevoir de deçà, comme elle avait témoigné qu’elle avait dessein de venir ici passer à Paris quelques mois ; mais je ne crois point que le roi de Suède se mêle de secourir les Espagnols contre nous, vu qu’il peut en avoir besoin.

Le 28e d’avril. Il y a ici des lettres de Montpellier, lesquelles portent la mort du sieur Laz. Rivière, professeur. Voilà deux chaires vacantes dans la même ville, voilà de quoi réveiller l’esprit à tant de prétendants. Le jeune Sanche dit qu’infailliblement il en aura une des deux, je le crois à l’appétit qu’il en a.

L’on imprime en Hollande un plaisant livre de Præadamitis [23] dans lequel l’auteur, nommé Peirest, [24] gentilhomme de Guyenne de la Religion, prétend prouver qu’Adam n’a point été le premier homme du monde, qu’il y en avait devant lui. Ce livre servira de commentaire à quelques chapitres de l’Épître < de > saint Paul ad Romanos[4][25] Cette opinion me plaît et me lairrais volontiers persuader qu’elle est vraie, au moins est-elle belle. Je tiens pour certain que c’est ce même traité dont parle M. de Sarrau [26] en ses Épîtres, page 74, que je pense vous avoir envoyées par ci-devant. [5]

Je continue mes leçons [27] trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, avec grand nombre d’auditeurs, lesquelles j’espère de finir un peu devant la Saint-Jean afin que les écoliers aient le loisir d’aller prendre leurs degrés à la campagne ou de s’en aller en leur pays, [6] tandis que je me reposerai et que je prendrai quelque temps pour composer de nouvelles leçons afin de les recommencer après la Saint-Martin, après que nos Écoles seront ouvertes. Je pourrai alors commencer un traité de medicamentis purgantibus tam simplicibus quam compositis ; [28] et puis après, je donnerai celui de alterantibus tam simplicibus quam compositis[29] où il y aura bien à critiquer et à reprendre. [7][30]

Ce 1erde mai. Je viens d’apprendre que le roi [31] a été aujourd’hui saigné [32] pour la deuxième fois à cause de certaines rougeurs qui lui sont venues au visage. [8]

Ce 2d de mai. Voilà que je reçois la vôtre du 27e d’avril avec joie de savoir que vous êtes en bonne disposition, et vous, et votre famille. Je pense que l’on imprimera bientôt quelque chose de ce M. Le Noble [33] de Rouen, j’en ai ainsi entendu parler à M. Riolan qui lui a fait réponse et qui l’a peut-être encouragé à l’entreprendre. [9]

Pour Tardy, [34] je vous donne avis que c’est un fou, bête et glorieux. Son livre est en français, je ne l’ai point encore vu, il l’a dédié à Guénault [35] et l’a loué dans l’épître d’avoir été le premier qui a mis l’antimoine [36] en crédit. [10] Ne voilà pas trois bonnes bêtes, Guénault, Tardy et l’antimoine ? Ce Tardy est âgé d’environ 52 ans et se veut marier. Tout le monde le connaît pour fou et < il > tâche de se faire encore connaître davantage : il dit qu’il a des livres à faire imprimer de la hauteur d’un homme ; qu’il n’y a que lui qui entende l’Hippocrate ; [37] que si l’École lui voulait donner pension, qu’il ferait des miracles à enseigner les jeunes gens et qu’il leur dirait ce que personne n’a jamais su. Bref, il est à la veille de courir les rues de folie et de présomption ou d’être enfermé dans les Petites-Maisons. [38] Il est natif de Langres, [39] fils d’un avocat qui a pensé être pendu pour une fausseté qu’il avait faite. Celui-ci a trois mauvaises qualités, fou, ignorant et gueux : il n’y a semaine qu’il n’ait quelque procès au Châtelet [40] contre quelque malade qui ne l’a point payé à son gré. Bref, est animal plane ridiculum[11]

J’ai vu ce livre du médecin d’Arles intitulé Pyretologia[41] l’on m’a dit qu’ils ont dessein de le faire imprimer ici ou à Lyon augmenté. [12] On me l’a montré en m’en demandant mon avis, je leur ai conseillé de n’en rien faire. Je doute fort s’ils en trouveront ici l’occasion, vu que nos libraires ne veulent rien entreprendre, pour la cherté du papier et propter operarum penuriam[13]

Je n’ai point encore vu votre M. Müller [42] de Strasbourg, je ne manquerai point de le bien recevoir et de lui présenter vos baisemains.

Je suis de votre avis touchant les libelles de Courtaud. Ce dernier est aussi infâme que les autres et ne vient pas de Montpellier. [14] Madelain, [43] qui est ici un misérable charlatan, [44] se vante de l’avoir fait, et ne voit pas qu’il n’y a que du danger et du déshonneur de cette vanterie. D’ailleurs, ces livres sont si mal faits que de s’en avouer l’auteur et perdre sa cause c’est la même chose. Il y a longtemps que je n’ai point vu M. Guillemeau, [45] je ne sais ce qu’il fera là-dessus ; au moins vous puis-je assurer que ce dernier livre ne mérite point de réponse. Il faudra voir par ci-après si M. Courtaud de Montpellier fera quelque autre chose de son côté qui puisse être mieux reçu, ou contre ce même M. Guillemeau, ou pour l’honneur et la mémoire de feu M. Héroard [46] son oncle. Autrement, c’est une querelle, laquelle s’abattra d’elle-même et s’évanouira faute de matière. Au moins sais-je bien que M. Guillemeau a bien d’autres desseins en sa tête et d’autre travail en ses mains, car il a un livre contre l’antimoine [47] en latin qui sera grand et fort, et à ce que lui-même m’a dit, opus palmarium[15] Depuis, il travaille à son Histoire, ainsi n’est-il point besoin qu’il s’amuse à ces bagatelles de Madelain et de Courtaud, quæ nihil tam merentur quam contemptum[16] Vous savez bien ce bon mot de Tacite [48] en matière d’injures : Convitia si irascare agnita videntur, spreta exolescunt ; [17] c’est signe d’une mauvaise cause, et bien abandonnée, quand on est réduit à ne dire que des injures au lieu de bonnes raisons ; il vaudrait mieux se taire et ne point écrire, sed talis sapientia apud nos non habitat ; [18] l’impudence et l’impunité de notre siècle souffrent tous ces désordres.

M. de Wicquefort, [49] résident du marquis de Brandebourg [50] à Paris, m’a dit que depuis peu en Hollande, et ipse Hollandus[19] on avait imprimé un livre de tribus Nebulonibus, qui étaient entendus 1. Thomas Aniello [51] qui fit révolter Naples [52] il n’y a pas longtemps contre le roi d’Espagne, [53] 2. Olivier Cromwell [54] le tyran d’Angleterre, 3. Iul. Maz. Card. et summus rerum Gallicarum Administrator ; [20][55] mais que le magistrat a fait saisir toute l’impression afin que le livre ne se vende point. Néanmoins, il sera malaisé qu’il ne se voie, quelque copie en étant échappée. Nous sommes en un temps où les libraires fricassent après ces nouveautés dans l’espérance qu’ils ont d’en faire leur profit. [56] C’est par cette même raison que l’on réimprime Paracelse [57] à Genève et le Van Helmont [58] à Lyon avec privilège du roi que l’on refuse à de bons livres. [21] C’est la faute des magistrats qui ne se font pas assez instruire de tout ce qui se passe.

Le roi a pris un petit deuil, savoir un habit violet, pour la mort de la reine de Suède la mère, [59] veuve du grand Gustave [60] et propre mère de celle [61] qui est aujourd’hui à Bruxelles, [62] où elle est réduite à chercher de l’argent à emprunter sur des gages et de bonnes nippes qu’elle a vers soi, qui font apparemment partie du pillage et du butin du feu roi son père en Allemagne. [22]

Il n’y a nulle apparence que le roi de Suède donne du secours aux Espagnols. Un ambassadeur des Villes hanséatiques [63][64][65] m’a dit ce matin que tout ce qu’on en a dit ici depuis peu ne peut être que fabuleux, que le roi de Suède a bien d’autres choses à faire et que nous ne devons nullement craindre ce prétendu secours dont les Espagnols, qui sont grands hâbleurs, se sont par ci-devant vantés fort mal à propos. Il est vrai qu’ils en auraient besoin et qu’ils n’ont pas de quoi cette année faire une armée capable de résister aux troupes que le roi aura et avec lesquelles on parle d’assiéger Rocroi, [66] Cambrai, [67] Saint-Omer [68] ou quelque autre place, si ce n’est que les Espagnols veuillent tout de bon traiter de la paix ou que le nouveau pape [69] n’y interpose toute son autorité.

On parle ici de quelque libelle diffamatoire contre les jésuites et la prédication du P. Adam [70] dans Saint-Germain< -l’Auxerroi  > [71] le jour de Pâques, præsentibus Rege, Regina, Mazarino[23] On dit même qu’il y a quelque chose contre Son Éminence, mais je ne l’ai point vu et ne puis vous en dire davantage.

Les lettres d’Angleterre portent que Cromwell a fait couper la tête à beaucoup de monde de ceux qui se sont trouvés enveloppés dans la dernière conspiration, et en diverses villes, Sommerset, Salisbury et autres. [24]

J’apprends qu’il y a sur la presse un libelle fait pour la défense du parti de ceux qui ont signé que l’antimoine est bon, pourvu qu’il soit bien préparé et donné bien à propos[72] Et voilà le point qui a fait la querelle : on ne défend point là l’antimoine, on n’y dit rien pour l’exemple, comme dit le Gazetier[73] ni contre le livre de M. Perreau, [74] mais on y traite seulement mal environ 66 docteurs qui sont contre l’antimoine, et l’opposition desquels a bien aidé à le décrier et le décréditer comme il est. [25] Puisque vous vous êtes souvenu du titre de l’épître de ce nouveau Sennertus[75] obligez-moi de me faire une copie dudit titre comme vous avez envie qu’il soit dressé et de me l’envoyer dans votre première. [26]

On dit que le roi partira mardi prochain d’ici pour aller à Chantilly [76] y passer les fêtes de la Pentecôte ; qu’après il ira à Compiègne, [77] delà à La Fère [78] et après tout, à l’armée qu’il ira lui-même commander en personne ; attendant quoi, ce sera le maréchal de Turenne [79] qui y commandera comme lieutenant général.

Il n’y a pas longtemps que l’on me fit ici voir un Auvergnat malade, lequel était soupçonné de ladrerie. [80] Peut-être que sa famille en avait quelque renom car, pour sa personne, il n’y en avait aucune marque. Cela me fit souvenir de quelques familles de Paris qui en sont accusées et soupçonnées car actuellement nous ne voyons ici aucun ladre. Autrefois il y en avait un hôpital dédié pour les recevoir au faubourg de Saint-Denis, qui est aujourd’hui occupé par les prêtres de la Mission sous la conduite du P. Vincent. [27][81][82] On n’en voit ni en Normandie, ni en Picardie, ni en Champagne, combien qu’en toutes ces provinces il y ait des léproseries qui ont été converties en hôpitaux de peste [83] propter raritatem elephanticorum [28][84] (autrefois on prenait pour ladres des vérolés [85] qui per inscitiam Medicorum et sæculi barbariem, nec distinguebantur ab elephanticis, nec sanabantur). [29] Néanmoins, il y a encore des ladres aujourd’hui en Provence, [86] en Languedoc et en Poitou ; Valleriola [875] et Gul. Ader [88] l’avouent ingénument. [30] En votre Lyonnais, y en a-t-il, en avez-vous jamais vu quelqu’un reconnu pour tel, avez-vous en votre ville de Lyon un hôpital dédié pour de telles gens, en avez-vous vu à Montpellier ou autres places du Languedoc quand vous y avez été ?

Quand M. Chesneau, [89] médecin de Marseille, [90] est parti d’ici avec une petite lettre pour vous, désireux qu’il est d’avoir l’honneur de vous connaître, il s’est chargé d’un petit paquet pour M. Musnier [91] de Gênes, [92] qu’il m’a promis de lui faire tenir. Je vous supplie de l’en faire souvenir, et que je le prie de lui faire tenir ledit paquet le plus sûrement et le plus tôt qu’il pourra ; de Marseille à Gênes il n’y a pas loin.

On dit ici que M. Servien, [93] surintendant des finances, ira à Rome en qualité d’ambassadeur extraordinaire vers le nouveau pape qu’il a connu à Münster [94] lorsqu’il y était plénipotentiaire, que cette commission lui a été offerte, qu’il n’a pas encore acceptée, mais qu’il sera pourtant obligé d’obéir. D’autres disent que M. de Longueville [95] demande qu’on lui donne cette commission. On dit que le pape fait fort le dévot et qu’il est du côté des Espagnols ; même qu’il a pris pour confesseur un de ces passefins de pistrino Loyolæ[31] que tout cela le fera mépriser à la cour de France ; encore passe, s’il nous faisait avoir la paix.

Ce vendredi 7e de mai. J’ai aujourd’hui achevé le traité de Arthritide [96] à mes écoliers qui étaient bien 80. [32] Je donnerai la semaine qui vient celui de Syphilide de Fracastor [97] quæ idem est cum lue venerea ; [33] et après, j’en donnerai un de Variolis et Morbillis[34][98][99] Je tâcherai d’achever mes leçons à la Saint-Jean afin d’avoir un peu de loisir pour me préparer à en faire d’autres pour l’hiver prochain. Je vois bien qu’ils y prennent goût et que je n’en manquerai point. Au sortir de ma leçon, j’ai rencontré M. Devenet [100] qui m’a parlé de son Helmontius, et qu’il me viendrait voir. On m’a dit ici que dans l’impression nouvelle qu’il en a faite il y a bien des fautes, mais passe ; j’ai céans ce livre in‑4o[35] Que dites-vous du dessein de cet auteur ? Je pense qu’il ne vaut rien et qu’il était fou et enragé, il me semble que ce livre n’est propre à personne, c’est-à-dire ni aux écoliers, ni aux docteurs. Il se plaint fort des écoles publiques, [36] mais quelque abus qu’il en propose, il n’y apporte point de remède et faut bien d’autres gens que Van Helmont pour remédier à ce mal public ; et même, le mal est si grand que la réformation ne s’en peut faire sans que les princes s’en mêlent, qui ont bien d’autres affaires en la tête et qui se gardent bien de penser à procurer ce bien au monde qui est déjà trop accablé d’ailleurs de tant de sortes de malheurs. En attendant, les gens de bien ne peuvent moins faire que de plaindre le public, lequel souffre beaucoup pour tant de méchants livres.

J’apprends que M. Chapelain [101] fait imprimer ici sa Pucelle d’Orléans, que ce sera un bel ouvrage, mais cela sera bien cher à cause des figures en taille-douce dont il y aura nombre. [37] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 11e de mai 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 11 mai 1655

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(Consulté le 18.09.2019)