L. 401.  >
À Hugues de Salins,
le 30 avril 1655

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Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre lettre avec grande joie, datée du 10e d’avril. Adressez-moi quelqu’un à qui je puisse commettre le deuxième livre de M. Guillemeau [2] avec quelques vers que j’ai à vous envoyer contre l’antimoine, [3] qui est ici si fort décrié que ses fauteurs mêmes en ont honte. Mayerne Turquet, [4] natif de Genève, huguenot [5] et grand charlatan [6] chimiste, est mort en Angleterre le 2d d’avril. Le Fèvre, [7] autre charlatan fameux, est mort en sa ville de Troyes [8] le 16e d’avril ex duplici poculo stibiali[1] Il n’a que ce qu’il a mérité, neque enim lex æquior ulla est Quam necis artifices arte perire sua[2][9] En récompense, la mort nous a emporté deux grands personnages en Hollande, savoir Daniel Heinsius, [10] âgé de 77 ans, et David Blondel, [11] professeur en théologie (huguenote) à Amsterdam. [12] Il avait été ministre de Charenton, [13] fort savant homme. Il avait écrit un petit livre par lequel il prouve qu’il n’y eut jamais de papesse [14] à Rome, et cela est vrai. Il était aveugle [15] depuis trois ans. Il n’avait que 60 ans et était le plus savant homme de l’Europe dans la vieille histoire. Vous avez deviné le faible de Fernel [16] ex libris de abditis rerum causis[3] notre métier est plus matériel nec potest ad tam remotas causas recurrere[4] Lisez bien et souvent le Botallus de Lyon. [5][17][18] Il n’y a dans l’Érasme [19] qu’une épître Desiderato More[20] qui est de l’impression d’Angleterre, pag. 1562, epistola 45, lib. 27[6] je pense que c’est votre homme. La lettre est du 12e d’octobre, l’an 1533, deux ans et demi avant sa mort ; ces dernières-là ne sont pas les pires, Bos lassus firmius figit pedem[7][21][22]

Je ne me souviens pas du papier dont vous parlez de Monsieur votre frère, [23] qui commence par Futuros medicos. Obligez-moi de m’en faire une copie de votre main, aussi bien que de l’autre manuscrit contre Alstedius. [8][24]

Tout l’ordre de Perdulcis [25] est très bon, la doctrine n’en est pas mauvaise pour ce temps-là, mais dans sa pratique il saigne trop peu ; cetera sanus[9]

Capivaccius [26] était un homme sage et savant, c’est un beau jardin où il fait bon se divertir quelquefois. [10] Mercurial [27] a été un grand homme, mais qui voyait trop peu de malades. Il y a quelque chose de gentil en sa pratique ; ce qu’il a fait de meilleur est en ses livres de Arte gymnastica des dernières éditions. [11] Petrus Salius Diversus [28] est un bon auteur : ce qu’il a fait sur l’Hippocrate est fort bon ; il a fait un autre livre de peste[29] où il y a quelques petits traités à la fin fort curieux de affectibus particularibus in Ant. Donatum de Altomari ; [30] il se trouve in‑8o de Francfort, et in‑4o d’Italie. [12] Le Forestus [31] est trop πολυφαρμακος [13][32] et n’a guère rien de beau que ce qu’il a pris de Fernel.

Feu M. de Saumaise [33] est un excellent homme et supra omnes titulos positus[14] et le plus savant carabin qui soit jamais sorti de la braguette du P. Ignace [34] n’en a point approché. Pour Joseph Scaliger, [35] il a été homme très admirable et tout divin malgré la médisance des maîtres passefins ex pistrino Loyolæ[15]

Je baise les mains très humblement à mademoiselle votre femme [36] et la remercie de la bonté qu’elle a eue de m’écrire son beau nom. J’ai baisé votre lettre en cet endroit afin de baiser son nom. Ce sera vous, s’il vous plaît, qui lui rendrez ce baiser, erunt hæc veneficia tua : si vis amari, ama ; [16][37] pour moi, je ne sais point d’autre magie. Vivez sobrement, Venus, omnia mediocria[17] et ainsi vous vivrez longtemps. N’étudiez pas si rudement et jamais après souper, fuge illas lucubrationes nocturnas tamquam pestem et rem mortiferam[18] et pratiquez bien un vers que j’ai ouï dire à feu M. Guillaume Du Val : [38][39]

Est Veneri Bacchus, Venus est inimica Minervæ[19][40][41]

Étudiez le matin et usez de peu de vin, fort trempé, toute votre vie. Et hæc præcepta, pauca quidem, sed optima, boni consule[20]

On avait imprimé en cachette à Amsterdam un livre intitulé De tribus Nebulonibus[21] lesquels y étaient nommés : Thomas Aniello [42] qui fit, il y a environ cinq ans, révolter Naples [43] contre le roi d’Espagne ; le deuxième était Olivier Cromwell, [44] le tyran d’Angleterre ; le troisième était le ministre de France, le cardinal Mazarin. [45] Je ne sais qui est cet auteur, mais je ne puis approuver son choix. [22] Le livre a été sagement saisi par autorité du magistrat et supprimé ; néanmoins, il se peut faire qu’il en échappera quelqu’un qui servira à quelque autre imprimeur [46] altéré pour en faire une autre édition.

Je fais mes leçons [47] dans le Collège [48] de Cambrai [49] trois fois la semaine, lundi, mercredi et vendredi. Je vous envoie l’affiche, laquelle vous en dira davantage et par laquelle vous connaîtrez quelle matière je traite. J’ai près de 80 écoliers.

Il y a de l’apparence que la mort est sur les charlatans : voilà des lettres de Montpellier [50] qui viennent d’arriver, lesquelles nous apprennent que Lazarus Rivière [51] qui y était professeur du roi et charlatan insigne, même fort ignorant, y est mort d’un catarrhe [52] suffocant et d’un asthme. [53] Il a publié une Pratique et des Observations, il eût bien mieux fait s’il les eût retenues chez soi dans son étude ; il n’avait jamais lu Hippocrate [54] et Galien, [55] et même je sais qu’il n’en avait point. [23] Il était de l’avis de Guénault [56] qu’il n’y avait qu’à tromper le peuple puisqu’il le veut être ; novitate et multiplicitate remediorum esse decipiendos ægrotantes ; [24] qu’il ne faut que de petits remèdes secrets et particuliers pour cela, prendre l’argent des malades et après cela, que le Diable les emporte s’il veut. Ô malheureux et pernicieux machiavélisme ! [57]

On dit que le pape [58] ne veut point de guerre en Italie et qu’il veut prononcer la paix générale ; que pour cet effet, il a député deux cardinaux pour les envoyer l’un en Espagne et l’autre en France, pour acheminer ce grand ouvrage ; quod ut faciat faxit Deus[25] On dit qu’il a fait sa cavalcade dans Rome à pied, à petits frais, qui est la marque d’un prince sage et modéré. [26] Ceux qui font beaucoup de dépenses sont obligés de voler leurs sujets pour se remplumer. Tibère [59] dit quelque part dans Tacite, Si liberalitatibus nostris ærarium nostrum exhauserimus, per scelera replendum veniet[27][60]

La reine de Suède [61] est toujours à Bruxelles [62] où elle n’a plus d’argent après l’avoir très follement employé en beaucoup de dépenses fort inutiles. Le roi de Pologne [63] est fort pressé d’une grande guerre contre le Moscovite [64] qui s’est rendu le plus fort et lui a pris de bonnes places dans la Lituanie. [28][65][66]

Nous attendons ici un beau livre de feu M. Grotius [67] touchant le royaume de Suède, qui sera Gothica Procopii [68] avec la continuation de M. Grotius jusqu’au feu roi Adolphe-Gustave. [69] Cela sera beau, il y aura deux volumes in‑8o[29] Les ballots en sont en chemin entre Rouen et Paris. On imprime en Hollande un livre fort curieux de Præadamitis. L’auteur est un gentilhomme huguenot nommé Pibarede, [70][71] lequel prétend qu’Adam n’a point été le premier homme et qu’il y en avait d’autres devant lui (quod facile crediderim). [30] Ce livre servira de commentaire à quelques chapitres de l’Épître < de > saint Paul aux Romains. [72]

Je me recommande à vos bonnes grâces, à damoiselle Marguerite de Bonamour, [16] votre chère épouse (puisqu’elle est grosse, conservez-la bien ut pulchra faciat te prole parentem), [31] à Monsieur votre père, à Monsieur votre frère ; et je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 30e d’avril 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues de Salins, le 30 avril 1655

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(Consulté le 18.10.2019)