À Charles Spon, le 18 janvier 1644
Note [24]

« Nouer l’aiguillette, se dit d’un prétendu maléfice qui empêche qu’on ne consomme le mariage » (Furetière). Trois nœuds formés à une bandelette, en récitant certaines formules, constituaient cette opération magique à laquelle avaient recours les jaloux et les amantes délaissées. On appelait noueurs et noueuses d’aiguillettes ceux et celles qui passaient pour avoir ce pouvoir. On comprend qu’à une époque où l’on portait des braguettes fermées au moyen d’aiguillettes, dire d’un jeune marié qu’il avait l’aiguillette nouée était une façon très naturelle d’exprimer l’état d’impuissance où il se trouvait ; de là le rapport entre nouer l’aiguillette et rendre impuissant (G.D.U. xixe s.).

Le chapitre xx (De la Force de l’imagination) du livre i des Essais de Michel de Montaigne (1533-1592) contient un long développement sur l’impuissance sexuelle et les prétendus sortilèges qui en seraient la cause. La thèse de Guy Patin ne contient pas d’allusion aux aiguillettes nouées.

Louis Servin (v. note [20], lettre 79) a relaté un cas criminel de cette sorte dans son plaidoyer cxviii (livre iii, pages 931‑933), Plaidoyer et arrêt fait au Parlement séant à Tours, sur la condamnation poursuivie de la mémoire d’un homicide de soi-même prétendu furieux, à cause du nouement d’aiguillette, lequel avait tué sa femme en la baisant, en l’an 1592. En février 1592, un dénommé Guillaume Caussin avait épousé une certaine Michelle Gaillard, « laquelle demeura avec lui chez son père jusqu’au milieu d’avril, qu’elle se retira. Depuis, étant venue en la maison de son beau-père, le 8 mai ensuivant au matin, son mari la salua, et en la baisant pour la tuer, lui bailla un coup de couteau dans la gorge ; à l’instant de quoi étant pris et interrogé, a répondu qu’il avait fait un grand crime et que le mauvais esprit l’avait séduit. N’a parlé de ce que son père a fait plaider présentement touchant le nouement d’esguillette. Bien le père l’a voulu excuser de fureur, et depuis l’instruction de [son crime], Guillaume Caussin jeune s’est précipité dans un puits, dont est mort. Aujourd’hui, l’aïeul[e] de Michelle Gaillard poursuit le jugement du procès et veut faire condamner la mémoire de Caussin, mari, comme ayant fait un assassinat de sa petite-fille, et à cette fin elle a présenté la requête, de l’enrichissement de laquelle est question. Contre cette requête, le père de Caussin dit que son fils était furieux, ayant été empêché d’accomplir son mariage par enchantement et sortilèges. » Le reste du plaidoyer est consacré au suicide de Caussin (« le second crime qu’il a commis en se précipitant ») pour savoir s’il exonère le père du premier crime de son fils.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 18 janvier 1644. Note 24

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(Consulté le 23.10.2019)

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