L. 79.  >
À Charles Spon,
le 28 mars 1643

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Monsieur, [a][1]

Pour réponse à votre dernière datée du 20e de mars, je vous remercie premièrement du nouveau paquet qu’avez fait pour moi, que j’attendrai avec toute sorte de patience. Vous m’avez bien obligé pour les trois livres que vous m’envoyez par icelui. Me voilà dorénavant bien avant in ære tuo[1][2] il faut chercher les moyens d’en sortir. Pour nos thèses, [3] voilà la première année de notre cours achevée, et ne se fera aucune thèse en nos Écoles qu’au mois de novembre, qui est à dire dans huit mois d’ici. [2] Mandez-moi par quelle voie vous voulez que je vous envoie le paquet que j’ai céans tout prêt, dans lequel vous trouverez aussi le dernier catalogue de nos docteurs [4] et quelque autre chose, Dieu aidant, qui est encore de présent sur la presse ; comme aussi les trois thèses auxquelles j’ai autrefois répondu. [3][5][6][7] Je ne pensais point avoir ce bonheur que vous m’eussiez vu présider, [8] et ai grand regret que depuis ce temps-là nous n’avons eu un mutuel commerce de lettres et de livres ensemble. [4] Vous ne trouverez pas grand goût aux thèses de cet hiver dernier ; mais l’hiver prochain elles récompenseront, elles seront toutes de pratique et de pathologie. Néanmoins, je vous dirai, tandis que nous sommes sur les thèses, que, si vous êtes curieux de cette marchandise, je pourrais bien vous en donner plusieurs, vu que je les ai toujours conservées tant qu’il m’a été possible et que j’en ai céans plus de 700 en bon ordre, et outre ce, un grand nombre de doubles ; et pour ce faire, vous n’auriez qu’à me mander qui sont celles que vous avez par un catalogue dans lequel vous n’auriez qu’à me marquer le nom du bachelier [9] sous un tel président, et aussitôt accingam me ad opus, ut amico meo satisfaciam[5] J’en ai une fois donné un cent de toutes différentes à un mien ami qui m’en fit démonstration de grand contentement. Je serai encore bien plus aise de pouvoir vous en donner davantage, pensez-y donc et m’employez. Nous attendons ici le Paralipomena Sennerti[6][10][11] je n’en ai pas encore vu. J’ai bien de l’obligation à M. Huguetan [12] de m’en vouloir donner un, vu que je n’ai eu le bonheur de le voir jamais qu’une fois ici et que je ne lui ai rendu aucun service, mais aussi crois-je totum illud debere me tuæ commendationi[7] Je souhaite, et vehementer atque ardenter cupio [8] que vous receviez bientôt les Institutions de Hofmannus. [13] J’ai vu ici depuis quatre jours M. Gassendi [14] et avons tous deux bien parlé de vous. Poemata Grotii [15] est un excellent livre que je vous souhaite ; si vous ne l’avez trouvé à Lyon, laissez-moi la charge d’en trouver un ici ou de le faire venir de Hollande tout exprès. [9] Pour les huit vers sur la mort du pauvre feu M. de Thou, [16] les voici :

Historiam quisquis vult scribere, scribere veram
Hunc vetat exitium, magne Thuane tuum :
Richeliæ stirpis proceres lœsisse paterni
Crimen erat calami, quo tibi vita perit ;

Sanguine delentur Nati monumenta Parentis,
Quæ nomen dederant, scripta dedere necem :
Ingeniis tanto est sancita cruore tyrannis ;
Vera loqui si vis, discito sæva pati
[10]

Pour les Épîtres d’Érasme, [17] les vendre à ce prix-là, ce n’est pas marchandise, c’est pure tyrannie ; sed eiusmodi lucrionibus bibliopolis nostris quis ponet modum ? [11] J’avoue bien, et le dis en conscience, que les Épîtres d’Érasme sont le meilleur livre de mon étude ; mais néanmoins, c’est trop cher. On ne dit rien ici du portrait de feu M. de Thou ; si on en fait, je donnerai ordre que vous n’en manquerez pas. Il est vrai que les loyolites [18] sont après à se faire incorporer en l’Université de Paris et combien qu’il y ait beaucoup d’opposition, ils espèrent néanmoins d’en venir à bout par le moyen de M. de Noyers ; [19] mais quand ils seront garnis de bons arrêts, il y aura encore de grandes difficultés en l’exécution. On dit pourtant ici qu’il n’y a encore rien d’assuré pour eux. Il court ici un livret plein de graves et bonnes raisons, par lesquelles il est montré que cela ne leur doit pas être permis et qu’il est fort important à l’État, etc. Ils n’y ont pas répondu, aussi ne le peuvent-ils faire. Si vous n’en avez vu à Lyon, je m’offre de vous en mettre un dans le paquet des thèses. Il est intitulé Apologie pour l’Université de Paris, contre le discours d’un jésuite, par une personne affectionnée au bien public, 1643[12][20] Pour l’autre, intitulé Alf. de Vargas, de stratagematis, etc.[21] je l’ai céans et l’ai vu de deux éditions différentes, savoir de Hollande et de Genève. [13] On m’a dit que le vrai auteur de ce livre est Gaspard Scioppius, [22] nosti hominem[14] Le Catéchisme des jésuites [23] est un fort bon livre ; je l’ai céans, il est dorénavant rare. Jos. Scaliger [24] le prisait fort et désirait souvent qu’un homme savant en droit prît la peine de le bien traduire. [15] Pour les Observations de Fernel, [25] c’est une pièce pour laquelle je me suis autrefois bien mis en peine, neque tamen in illius investigatione quidquam profeci[16] Fernel en mourant laissa tous ses papiers et ses livres à Julien < Le > Paulmier, [26] qui avait été son valet douze ans, et lequel, deux ans avant sa mort, il avait fait recevoir de notre Compagnie. [17] Ce < Le > Paulmier mourut à Caen en Normandie l’année 1588 et laissa tous ses papiers à un sien neveu nommé Pierre < Le > Paulmier, [27] qui fut aussi des nôtres et qui mourut l’an 1610, chassé de notre École pour avoir fait le livre intitulé Lapis philosophicus dogmaticorum, etc. [18] et pour s’être vanté de savoir une préparation chimique de l’or, avec laquelle on pourrait guérir des ladres, et que même il en avait guéri une ladresse. [19][28] Dans les Plaidoyers de Servin, [20][29] il en est parlé en un chapitre exprès : il voulait secouer notre joug et la juridiction de notre École touchant sa doctrine, disant que nous étions ses parties et par conséquent, que nous ne pouvions pas être ses juges ; c’est pour cela que M. Servin plaida pour nous et < Le > Paulmier fut condamné d’obéir au décret de notre École ; [21] de laquelle étant chassé, il continua en sa chimie, [30] laquelle l’étouffa, ayant été surpris d’une apoplexie [31] près d’un fourneau, l’an 1610. M. de Mayerne Turquet [32] demeurant lors à Paris, qui est aujourd’hui en Angleterre, acheta ses livres et ses papiers ; [22] et c’est à ce Turquet que nous avons l’obligation d’un livre intitulé Encheiridion chirurgico-practicum qui fut imprimé pour la première fois il y a plus de 20 ans à Genève ; [23] et ce manuscrit venait de chez < Le > Paulmier, et ne doute point que ce livre ne soit un commencement du dessein que Fernel avait de nous faire une Méthode particulière. Pour les Observations, je n’en ai pu rien découvrir et crois qu’il n’y a guère d’autres moyens d’en savoir que par M. de Mayerne. Et voilà ce que j’en sais. Pardonnez cette digression à un homme qui vous honore et qui a voulu vous déclarer tout ce qu’il en savait. L’Encheiridion practicum est infailliblement de Fernel. Pour le Chirurgicum, il est d’un chirurgien savoyard nommé Chalumeau [33] qui a autrefois été imprimé à part et qui n’approche en rien de la dignité du premier. [24] Nous avons ici un livre tout nouveau venu de Hollande, de M. Rivet, [34] Adversus votum Hugonis Grotii[25] Ce Grotius est malade d’une plaisante maladie : il prétend avoir des moyens d’accorder les deux religions contraires qui sont en France ; mais cela est impossible, Ante gryphæi iungentur equis, etc. [26][35] Jamais le pape ne se [dépouillera] [27] de sa puissance, [ni] les moines ne quitteront jamais l’article du purgatoire [36] qui leur a tant apporté de commodités. [28] C’est pourquoi cet accord prétendu doit être réputé chimérique. J’ai autre chose à vous annoncer : M. des Roches, [37] âgé d’environ 70 ans, qui était un des grands intendants du défunt cardinal de Richelieu, qui est chantre de Notre-Dame [38] et abbé de plusieurs bonnes abbayes, se servait autrefois du Gazetier [39] pour médecin, lequel en fut ignominieusement chassé pour lui avoir donné un purgatif [40] trop violent, in mediis doloribus arthriticis[29] qui en augmentèrent fort ; au lieu du Gazetier, il prit un de nos médecins dont il s’est toujours servi depuis ; enfin, en ayant été heureusement assisté, avec le conseil de quelques-uns de nos anciens, il s’est résolu avant que de mourir de faire un coup d’un habile homme et qui fera parler de lui, qui est de donner à la Faculté de médecine la somme de 10 000 écus comptants pour la faire rétablir, sans nous demander ni nous obliger à chose aucune. Nous avons accepté la donation, elle est passée et ratifiée. Je pense qu’à ce mois de mai prochain nous y ferons travailler. Le Gazetier, à qui cette proie est échappée, a le cœur trop bon pour en crever ; [30] mais pourtant, je ne doute pas qu’il n’en soit très marri. Le roi [41] se porte de mieux en mieux ; [31] il a permis à M. de Vendôme, [42] qui est en Angleterre, [32] de revenir à Paris ; et crois qu’il est en chemin pour ce faire. On parle ici d’une trêve générale qui doit être conclue à Cologne [43] où tous les princes envoient leurs députés[44] On tient que le roi y enverra d’ici MM. de Chavigny [45] et d’Avaux ; [33][46][47][48] quelques-uns disent que ce premier n’y veut pas aller de peur de perdre sa place au Cabinet et de laisser tout le gouvernement à M. de Noyers. [49] Plura non habeo scribenda[34] Je vous prie de me conserver toujours en vos bonnes grâces et de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 28e de mars 1643.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 28 mars 1643

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(Consulté le 18.09.2019)