À Charles Spon, le 28 mars 1643
Note [19]

Maladie extrêmement redoutée à cause de sa contagion et des horribles mutilations qu’elle peut provoquer, la lèpre déclinait déjà en France au temps de Guy Patin. Aussi appelée ladrerie et aujourd’hui maladie de Hansen (bactériologiste norvégien qui a découvert le bacille responsable en 1873), la lèpre sévit encore de nos jours dans les pays les plus défavorisés. C’est une infection lente et chronique due à Mycobacterium lepræ, bactérie appartenant à la même famille que le bacille tuberculeux (M. tuberculosis). L’infection attaque notamment la peau, les muqueuses et les nerfs. Elle se manifeste sous deux formes principales, avec divers intermédiaires : la lèpre lépromateuse, ou éléphantiasis (v. note [28], lettre 402), la plus maligne et la plus contagieuse, est la forme disséminée qui mutile les membres et le visage ; la lèpre tuberculoïde, plus bénigne, est circonscrite au territoire d’un nerf. La lèpre est aujourd’hui curable grâce aux antibiotiques. Dans la langue commune, ladre a servi à désigner les gens avares, vilains, malpropres ou insensibles (comme les taches dépigmentées et anesthésiques de la peau qui sont caractéristiques de la lèpre).

L’Historia Persanatæ Mulieris Leprosæ occupe le chapitre xxxviii et dernier (9 pages non numérotées) du Lapis philosophicus dogmaticorum… de Le Paulmier. C’est l’observation d’une femme âgée de 45 ans, atteinte de lèpre éléphantiasique évoluant depuis dix ans, dont il dresse ce tableau saisissant (pages L iij r‑vo) :

Cacoethia atrabilarij humoris extra et intra vasa redundantis, pilorum radices rodendo, depilavit supercilia cilia alpebras, canos fecit crines iam a multis annis eosque tenues molles raros ; unde vulpina species sive primus gradus. Tum cutis extima soluta in squammas subiecta caro liquefacta exumium serpentis referebat. Frons palpebræ in rugas contractæ. Tota facies tuberibus crassis numerosis integris et ulceratis deformis, labra crassefacta, nasus subtumidus ulceribus exaratus, pinnæ foris intus dilaceratæ incrassatæ, oculi in rotundum acti, igneum micantes, in supercilijs laxis tumoribus onusti, malæ crassis tuberibus pugni crassitie præditæ mentum fissuris putrilagine manantibus dehiscens, et ex tuberculo ovi magnitudine pendulum Leoninum vultum et aspectum eximie referebant. Aures autem recurvæ marginibus contractæ velutique convulsæ tuberibus quoque asperæ, consumpti totius corporis musculi ; maxime hypothenar et scapularij, thoracici, descriptæ faciei adiecti alatos Satyros describebant unde Satyriasis. Pectus et corpus universum grandine elatiore conspersum, cutis tota quanta est grandinosa aspera livida plumbea crassefacta, brachia crura tibiæ varis grandibus inæqualia, pedes manus eorumque digiti profundis admodum ulceribus sanie putri fœtida illuvie fluentibus dilacerati Elephantiam veram et confirmatam pronunciabant. Adde linguam flammeam rimis fissurisque dehiscentem grandine susque deque infectam, haliitum fœtidum ex ore patulo expirantem, vocem raucam fereque nullam, deglutiendi summam difficultatem qua per biennium integrum ne tantillum carnis aut panis etiam in iusculo renuissime infriati devorare licuerit.

[La malignité de l’humeur atrabilaire qui surabonde à l’intérieur et à l’extérieur des vaisseaux, en rongeant la racine des poils, a fait tomber cils et sourcils, a blanchi les cheveux depuis déjà de nombreuses années, et les a rendus rares, fins et duveteux ; ce qui lui donne l’aspect d’un renard ou d’un nouveau-né. La peau des extrémités, détachée en écailles, rappelait la mue d’un serpent, la chair sous-jacente étant comme liquéfiée. Au visage, les paupières resserrées en plis rugueux, la face tout entière défigurée par quantité d’excroissances épaisses, tant intactes qu’ulcérées, les lèvres épaissies, le nez un peu bouffi et labouré de plaies, avec l’intérieur des narines épaissi et dilacéré, les yeux globuleux, brillants de feu, écrasés par les larges tumeurs des sourcils, les joues couvertes de gros tubercules ayant l’épaisseur d’un poing, le menton entrouvert par des fissures dégoulinantes de pus et d’où pendait une tumeur de la taille d’un œuf, rappelaient parfaitement la physionomie et la mine d’un lion. Les oreilles aussi étaient recourbées, avec des bords ourlés et comme arrachées par des tubercules rugueux. Les muscles de tout le corps étaient émaciés, surtout ceux des hypothénars, {a} des épaules et du thorax ; s’ajoutant au faciès déjà décrit, ils lui donnaient l’apparence des satyres ailés, d’où le nom de satyriasis. La poitrine et le corps tout entier étaient comme aspergés d’une grêle plus dispersée ; partout la peau était tachetée, rugueuse, livide, plombée, épaissie ; bras, cuisses, jambes étaient tordus par de grandes déformations ; les pieds, les mains et leurs doigts étaient déchirés de plaies très profondes d’où s’écoulait une sanie {b} corrompue d’une pourriture fétide. Tout cela traduisait un éléphantiasis authentique et confirmé. Ajoutez à cela une langue enflammée que fendaient crevasses et fissures, entièrement couverte de grêle, une haleine fétide qui s’exhalait d’une bouche béante, une voix rauque et presque éteinte, une très grande difficulté à avaler qui, depuis deux années entières, ne lui avait pas permis d’absorber le moindre petit morceau de viande ou de pain, même très finement dilué dans un bouillon].

Un remède métallique, prétend Le Paulmier, permit une guérison rapide et complète :

Dedimus imprimis aurum potabile exuberatum, supra sphæram exaltatum nec reductile, quo roborata natura virus totum in cutem expulit.

« Nous avons surtout administré de l’or potable {c} en abondance, exalté au-dessus du fourneau, {d} et non réduit, grâce auquel la nature fortifiée a fait venir tout le poison à la peau].


  1. Aux paumes des mains, du côté des auriculaires.

  2. V. note [11], lettre de François Rassyne, datée du 27 décembre 1656.

  3. V. note [6], lettre 155.

  4. Ici appelé sphæra, la « sphère [philosophale] » ou « fourneau des Sages [Initiés] ».

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 28 mars 1643. Note 19

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(Consulté le 23.10.2019)

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