À Charles Spon, le 28 janvier 1653, note 36.
Note [36]

La réalité était quelque peu différente. Selon René Pintard (Pintard b, pages 401‑402), les relations entre Christine de Suède et Gabriel Naudé s’étaient fortement dégradées en raison de l’influence toute-puissante de l’abbé Bourdelot. Non content de bouleverser les coutumes de la cour suédoise, il s’était fait fort d’obtenir la disgrâce du comte Magnus (comite de la garde royale) auprès de la souveraine puis, se faisant le champion de la Fronde contre Mazarin, la détourna de Naudé :

« Christine n’est-elle donc plus cette princesse toute divine dont il avait loué de si bon cœur la vivacité d’esprit, ou qu’il avait tant admirée cette nuit où il l’avait vue, à deux heures du matin, monter à cheval en casaquin de velours noir, avec un chapeau sur ses cheveux épars, pour aller diriger la lutte contre un incendie ? Hélas ! Ce qu’il se rappelle de ses mérites rend plus vive encore l’amertume d’être méprisé d’elle. Or, confesse-t-il, “ nos discours ne sont que des choses plaisantes et souvent légères auxquelles Sa Majesté correspond suivant l’humeur qu’elle est. Autrefois elle nous envoyait quérir d’elle-même ; maintenant les musiciens venus d’Italie ont leur tour et contribuent beaucoup plus que nous au divertissement de Sa Majesté.

[…] Il n’y a plus que moi qui ne l’aie point encore particulièrement entretenue de ses livres, auxquels je ne laisse pas de travailler tous les jours trois ou quatre heures. ” Naturellement, il a moins de succès encore dans ses interventions politiques, et ce n’est pas seulement la reine qui le rebute, ce sont les collaborateurs de son ancien maître {a} qui le désavouent : à Chanut, qui a demandé s’il le pouvait prendre pour confident, “ Usez, répond Brienne, de votre prudence et discrétion ordinaires dans le commerce que vous entretiendrez avec M. Naudé. Ni défiance, ni trop grande ouverture ” ; demandez-lui conseil, “ mais seulement pour les choses dont la connaissance que la reine et le Sr Bourdelot en auront pourra porter avantage au service du roi ”… Ainsi, l’ombre du favori {b} est partout : qu’il s’agisse de servir Christine ou de servir Mazarin, elle surgit, arrête le geste commencé ou la confidence entamée. Un beau jour l’érudit {c} n’en peut plus ; contre l’ami d’autrefois, devenu odieux persécuteur, il rassemble son courage et il va lui déclarer en face, “ assez hautement ”, qu’il ne se soucie plus de lui. C’est la disgrâce. Les clefs de la bibliothèque sont ôtées à Naudé. Celui-ci cependant, sans tarder, mais sans avouer la cause de sa hâte, essaie d’obtenir de son ancien patron {d} un mot de rappel ; et en même temps, sans s’occuper de sa récompense, bien décidé à ne presser “ que sur le passeport ”, il sollicite son congé. Le lui refusera-t-on sous le prétexte du “ triste état ” de sa bibliothèque ? Dès le milieu de mai 1653, il a du moins obtenu ses gratifications. Bien malin qui le retiendra ! Le 1er juin, il s’enfuit dans le bateau de Chanut avec Samuel Bochart {e} et Courtin. »


  1. Mazarin.

  2. Bourdelot.

  3. Naudé.

  4. Mazarin.

  5. V. note [16], lettre 287, pour le séjour de Samuel Bochart à Stockholm.

Christine songea un temps à offrir la place de Naudé à Isaac Vossius, qu’elle avait disgracié en 1652, mais ce fut Raphaël Trichet du Fresne (v. note [8] du Faux Patiniana II‑1) qui obtint cette charge (Laure Jestaz).

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 28 janvier 1653, note 36.

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(Consulté le 27/02/2024)

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