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Ana de Guy Patin :
L’Esprit de Guy Patin (1709),
Faux Patiniana II-1  >

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Pages 1‑50 [1]

  • Quelqu’un donne chez Alstedius [2] le cœur pour principe de la sagesse, le poumon pour principe de la parole, le fiel [3] pour principe de la colère, la rate [4] pour principe du ris, et le foie [5] pour principe de l’amour,

    Cor sapit, et pulmo loquitur, fel commovet iras,
    Splen ridere facit, cogit amare jecur
    [6]

    Pour moi, je me contente de croire que le cœur est le principe et le siège de la chaleur naturelle, que le poumon fait respirer, que le fiel est l’excrément du sang et du foie, que la rate attire l’humeur mélancolique, [7] et que le foie forme le sang. [1][8][9]

  • La belle et fameuse fille de Cujas [10] naquit à Bourges en 1587. Q.N. a dit que son père, l’illustre Jurisconsulte Cujas, [11] tirant son horoscope [12] dans le temps qu’elle naissait, témoigna avec ardeur de pouvoir arrêter pendant quelque temps l’accouchement de sa femme parce qu’il lisait dans les astres que si c’était un fils, il mourrait par les mains du bourreau, et que si c’était une fille, elle serait très débauchée. Ce conte a été imaginé sur la mauvaise conduite de cette fille. On le trouve appliqué par quelques historiens à d’autres personnes.

    Viderat immensos Cujaci nata labores
    Æternum patri promeruisse decus.
    Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem,
    Filia, quod potuit corpore fecit opus
    [2]

  • Oui, le souvenir des adversités passées fait un plaisir qu’une prospérité continuelle ne peut jamais donner : un plus habile homme que moi l’a ainsi pensé, habet præteriti doloris secura recordatio delectationem (c’est Cicéron) ; [3][13] mais pour rendre ce plaisir parfait et ce souvenir délicieux, il faut n’avoir plus de disgrâces à craindre.

  • Notre ami G. se console chez C.R.C.H.E. de ses fatigantes conversations, par les bons repas dont il paye la complaisance des gens attentifs à l’écouter. À propos de cette remarque de Monsieur Patin, on pourrait rapporter ces deux vers d’Aceilly, autrement du chevalier de Cailly : [14]

    Ses discours, il est vrai, fatiguent les oreilles,
    Mais son cuisinier fait merveilles
    [4]

  • Mon Gascon A.S. vient de me donner une plaisante gasconnade. Je le félicitais sur ce qu’il avait eu le bonheur de n’avoir pas été rencontré par les mêmes voleurs qui dépouillèrent son frère qu’il venait de quitter : « Dites plutôt, m’a-t-il répondu, que les voleurs sont heureux de ne m’avoir pas rencontré. » Je connais l’humeur du Gascon, il aurait fui avec la même vitesse qui le seconda merveilleusement dans une occasion moins périlleuse, où il s’agissait pourtant de son honneur.

  • A.S. aime le Tasse [15] d’une telle passion qu’il ne lit et n’étudie que ce poète, et avec toute son application. Je trouve qu’il ne lui ressemble qu’en une chose, justement la plus fâcheuse et la moins honorable : c’est qu’il est aussi pauvre que lui. Le poète italien était réduit à une extrémité si grande qu’il fut contraint d’emprunter un écu à un de ses meilleurs amis pour subsister pendant une semaine. Il fit un joli sonnet pour prier sa chatte de lui prêter durant la nuit la lumière de ses yeux, parce qu’il n’avait pas même de quoi acheter de la chandelle. Ne dit-on pas aussi qu’Homère [16] fut obligé de mendier son pain ? Faut-il que le mérite soit si dépourvu de fortune ! Et la fortune n’est-elle pas bien injuste de n’accorder ses grâces qu’à des ignorants et des stupides ? [5][17]

  • Le médecin nouveau venu ici fait profession d’être grand mythologiste. Pour marquer son habileté, il assure que quand on a dit que la fontaine Salmacis [18] efféminait les hommes, on entendait que son eau, par une propriété admirable, rendait femmes les hommes qui s’y baignaient. [19] Si le bon homme trop crédule avait lu les bons auteurs qui ont travaillé sur cette matière, comme Vitruve, [20] il y aurait vu la cause de cette application : les montagnards qui y venaient puiser de l’eau y apprenaient des Grecs une manière plus douce et plus civilisée que celle qu’ils menaient dans leurs rochers. Ea aqua non impudico morbi vitio, sed humanitatis dulcetudine mollitis animis Barbarorum eam famam adepta est[6][21]

  • On appelle chapitres les assemblées des chanoines et des moines à cause qu’elles se faisaient derrière l’autel, qui est à proprement parler le chevet de l’église. De là vient le nom de chevecier : [22] Non a capienda cera, sed a capitio Ecclesiæ, cujus curam et custodiam gerebat[7][23]

  • Selon M.C.T., Monsieur du Fresne Trichet [24] achetait les livres à la toise carrée, et Monsieur Naudé [25] les achetait au pied. Pour les mesurer, il se servait de ses mains gantées, mais avec une précaution fort singulière, si l’on en croit ce que cet auteur témoigne avoir entendu dire : c’est que, pour faire la mesure plus longue, il allongeait les pouces de ses gants avec de petits bâtons. On a voulu se divertir par ce petit conte aux dépens de cet habile homme. [8]

  • Commynes [26] fut enterré à Paris dans l’église des Grands-Augustins. [27] Son tombeau portait un globe en relief avec un chou cabus, [28] accompagné de ce mot, « Le monde n’est qu’abus ». Je ne l’ai point vu, je l’ai ouï dire, et il m’importerait peu de ne l’avoir jamais appris : de telles devises ne réjouissent pas assez mon esprit. [9][29]

  • Le Sieur Bergier [30] s’est bien trompé au vingt-troisième chapitre du premier livre de son Histoire des grands chemins, en interprétant une inscription antique qui parle d’un nommé Decimius, lequel est nommé Medicus clinicus et Chirurgus ocularius. Sa méprise n’est point pardonnable : outre qu’il fait deux personnes d’une seule, il traduit « Un chirurgien oculiste nommé Clinicus Chirurgus » ; il devait se souvenir qu’on appelait Medicos Clinicos ceux qui pratiquaient la médecine en observant avec soin les malades dans le lit. [10][31][32]

  • Je ne sais comment un aussi habile homme que Strabon [33] a pu avancer que personne n’avait amassé des livres avant Aristote. [34] Comme je ne doute point qu’il n’ait lu Athénée, [35] il pouvait rappeler dans sa mémoire que cet auteur parle d’un Polycrate, [36] d’un Pisistrate [37] et de plusieurs autres qui avaient fait des bibliothèques. Tous ces gens vivaient même assez longtemps avant Aristote. [11][38][39]

  • La Médée[40] sur laquelle on trouve des épigrammes dans l’Anthologie[41] était l’ouvrage d’un peintre nommé Timomaque, [42] originaire de Byzance [43] et contemporain de Jules César. [44] À propos de cette Médée tant estimée, quoique Timomaque n’y eût pas mis la dernière main, Pline en parle ainsi, li. 35, c. 1 : [45] Illud perquam rarum ac memoria dignum etiam suprema opera artificum, imperfectasque tabulas, sicut Irin Aristidis, Tyndaridas Nicomachi, Medeam Timomachi, et quam diximus Venerem Apellis in majori esse admiratione quam perfecta[12] Jules César acheta cette Médée et un Ajax du même peintre quatre-vingts talents, c’est-à-dire cent quatre-vingt-douze mille livres de notre monnaie. La fureur des tableaux n’a qu’augmenté depuis, et je n’espère pas que l’entretien des curieux diminue. Quand le bon goût y est, j’approuve l’emplette, mais je regrette un argent qui se dissipe à assembler de mauvais morceaux comme de précieux ornements de cabinet. [13][46]

  • Monsieur D.M. m’a offensé, il l’avoue et s’en repent. Je lui pardonne de tout mon cœur. C’est être presque innocent que de se repentir de bonne foi :

    Quem pœnitet pecasse, pene est innocens[14]

    Quand même Sénèque [47] ne l’aurait pas dit, je trouvais cette vérité gravée dans mon esprit.

  • Pauvre science ! science malheureuse ! que les < sic pour : tes > partisans ont aujourd’hui peu de crédit ! Je ne sais comment entendre ce qu’on dit de notre siècle : par honneur, il est appelé le règne des sciences et des arts ; cependant, quel cas fait-on des savants ? eux-mêmes, quelle fortune font-ils ? Quelque chose qu’on dise de ce règne, il n’est que in partibus[48] en comparaison de ce qu’il a été. Jugez-en par un exemple.
    Quelle différence entre l’autorité que l’Université de Paris [49] a maintenant et celle dont elle jouissait vers le commencement du siècle passé. Cette Université avait autrefois sa juridiction particulière. Son pouvoir était tel que si quelqu’un de ses sujets avait commis un crime, il n’était pas permis aux autres juges d’en connaître. Une épitaphe qu’on lit dans le cloître des Mathurins [50] en donne une preuve authentique. En voici l’histoire : deux écoliers furent condamnés et exécutés par sentence du prévôt de Paris ; [51] l’Université, ne pouvant souffrir que ses privilèges fussent ainsi blessés, suspendit tous ses exercices avec tant de fermeté qu’enfin on obligea le prévôt de Paris à faire porter aux Mathurins les corps de ces deux écoliers, après les avoir lui-même détachés du gibet de Montfaucon où on les avait pendus, [52] et de les baiser à la joue, quoiqu’il y eût plus de quatre mois qu’ils eussent été ainsi exposés. Les temps sont bien changés : par la faute de qui ? pour le connaître, il faut examiner si chacun ne songe pas plus à ses intérêts particuliers qu’à ceux de sa Compagnie. [15]

  • Le cardinal… a imité dans ses ouvrages Cicéron [53] avec tant de soin et de scrupule qu’il n’employait aucun mot qui ne se trouvât dans les œuvres de cet orateur. Il y en a même qui disent, mais je ne le crois pas, qu’il avait tant de passion pour la pureté de son style qu’il ne lisait ni la Bible ni son bréviaire, de peur de corrompre sa belle latinité. [16]

  • M. Le B. voulait donner des ornements à l’église d’un village dont il était seigneur. Il avait dessein d’y faire mettre ses armes, non par une vanité mondaine, mais par une pieuse précaution, afin que ces ornements ne se perdissent point par la négligence ou par la mauvaise foi de ceux qui en ont soin. M. D.C. approuva la résolution du seigneur, mais il lui conseilla de faire en sorte qu’on ne pût point découdre ses armes, et pour cela, de ne point laisser d’étoffe derrière afin que, si on voulait les ôter, pour éteindre le souvenir du bienfaiteur ou pour les vendre à d’autres paroisses, il y parût un trou qui rendît difficile l’usage qu’on pourrait en faire. J’étais présent quand M. D.C. donna cet avis ; nous le trouvâmes bien imaginé. [17]

  • Celui qui entreprit de bâtir le Pont Notre-Dame [54] était un cordelier [55] qui s’appelait Jucundus[56] On écrivit ces deux vers sur une des arcades du pont :

    Jucundus geminum posuit tibi Sequana pontem.
    Hunc tu jure potes dicere Pontificem.
     [18][57]

  • Gens de pratique, gens de précaution : Monsieur F.P., par exemple, avait engagé sa femme à tester en faveur de Monsieur N. dans l’espérance que ce bien lui reviendrait ; pour plus de précaution, il fit faire un second testament qui cassait l’autre afin que, si le premier ami ne lui était pas fidèle, celui-ci, duquel il se défiait moins, ne lui fît pas la même infidélité, dans la crainte de voir son legs anéanti par un troisième testament ; la suite montra qu’il avait agi très sagement pour ses intérêts. C’est là ce qui s’appelle un procureur habile. On dit qu’il y a des magistrats qui ont eu recours au même tour d’adresse. [19]

  • “ Le 22e < de > décembre 1645 est mort un commis de Monsieur Fieubet, [58] trésorier de l’Épargne, [59] nommé Jean-Baptiste Lambert, [60] fils d’un procureur des comptes, petit-fils d’un médecin de Paris et neveu de M. Guillemeau, [61] notre collègue. J’ai été son médecin depuis huit ans. Il m’a laissé par testament trois mille livres et un autre article qui vaudra plus que cela. Il avait le rein droit tout consumé ; dans le follicule droit se sont trouvés seize pierres qui pesaient quatre onces[62] Le poumon était aussi gangrené. [63] Il est mort tout sec, sans aucune violence, ayant eu beaucoup de temps à donner ordre à ses affaires. Il était riche de trois millions, qu’il avait gagnés 1o dans les partis, étant commis de M. de Bullion ; [64] 2o pour avoir été commis de l’Épargne pendant dix-huit ans ; 3o par son grand ménage, n’ayant maison faite que depuis Pâques dernier. J’étais fort en ses bonnes grâces, mais j’ai toujours méprisé la fortune dont il voulait me faire part. ”

  • “ Le curé de Saint-Paul [65] a ordre du roi [66] de se retirer en sa maison de campagne pour avoir troublé le sermon du Père Lingendes, [67] qui prêchait à cette paroisse. [68] Les curés de Paris commencent à s’assembler pour procurer la liberté à leur confrère ; ce qui pourra enfin arriver après quelques jours de pénitence. Voilà le commencement d’une guerre de gens désarmés, et qui n’ont pour tout canon que celui de la messe, et pour épée, que le bâton de la croix. Cette controverse ne tuera personne. Plaise à Dieu qu’elle n’engendre pas plus de scandales que de blessures ! Elle produira sans doute quelques suites, dont il faudra essayer de nous divertir. Si j’étais arbitre du différend, je sais bien de quelle manière le régler, j’ai un secret infaillible pour les accorder, mais je ne le déclarerai que quand on m’appellera à l’assemblée où l’affaire doit être jugée. ” [20]

  • Le bon homme Bonaventure Des Périers, [69] poète du dernier siècle, n’était pas heureux en apologues. En voici un dans lequel je me ferais un vrai plaisir de trouver quelque finesse. Il dit pourtant y en avoir, car c’était le dessein de l’auteur ; mais elle m’échappe, quelque effort que je fasse pour la rencontrer.

    Apologue sur l’avarice.

    « Voyant l’homme avaricieux,
    Tout misérable et soucieux,
    Il me souvient d’une alumelle,
    Laquelle étant luisante et belle,
    Se voulut d’un manche garnir,
    Afin de couteau devenir ;
    Et pour mieux s’emmancher de même,
    Tailla son manche de soi-même,
    Et le taillant, elle y musa,
    Et y musant, elle s’usa ;
    Car le couteau bien emmanché,
    Étant déjà tout ébréché,
    Se vid gaudi par plus de neuf,
    D’être ainsi usé tout fin neuf,
    N’ayant plus ce tant doux trancher,
    Comme devant que s’emmancher. »

    En bonne foi, il n’y a pas de galimatias pareil à celui-là. Si le bon homme Des Périers était obligé de faire l’application de son apologue, comment s’y prendrait-il ? Et quels rapports trouverait-il entre l’avarice et le manche d’un couteau ? [21]

  • Qu’on est fâché de se voir battu de ses propres armes. Le docte V.R. a éprouvé plus d’une fois ce chagrin : souvent on lui a cité en pleine audience son ouvrage sur les matières ecclésiastiques, opposé à ce qu’il venait d’avancer en faveur de sa partie. Ce qu’on dit de vive voix passe bien vite, ce qu’on écrit demeure. Fâcheuse contrainte pour un avocat auteur que celle qui oblige d’être toujours de même sentiment ! [22]

  • “ On fait ici un grand état d’un livre intitulé Religio Medici[70] Cet auteur a de l’esprit. C’est un mélancolique [71] agréable en ses pensées, mais qui, à mon jugement, cherche maître en fait de religion, comme beaucoup d’autres ; et peut-être qu’enfin, il n’en trouvera aucun. [72] Il faut dire de lui ce que Philippe de Commynes a dit du fondateur des minimes[73] l’ermite de Calabre, François de Paule : [74] Il est encore en vie, il peut aussi bien empirer qu’amender. ”

  • Mai 1654. “ Monsieur Moreau [75] m’a dit qu’il travaillait à la vie de M. Naudé. [76] Je suis ravi qu’il veuille s’en donner la peine. Il se porte mieux, mais tout est à craindre à un vieillard : Les jeunes gens peuvent mourir, et les vieux ne peuvent pas vivre longtemps, dit un vieux proverbe hébreu. ” [77]

  • Je viens d’apprendre que la bibliothèque de ce Monsieur Naudé [78] a été vendue dix mille francs au cardinal Mazarin, [79] et sera lue trois fois moins. Il y avait quantité de livres qui ne sauraient plus se trouver. [23]

  • Tout bien dit, Anacréon, [80] et ceux qui boivent le plus, [81] disent L.C., ce sont les musiciens < sic >. Le naturel Marot [82] a badiné autrefois sur cette maxime bachique, [83] quand il a écrit :

    « En m’oyant chanter quelquefois,
    Tu te plains qu’être, je ne daigne,
    Musicien, et que ma voix
    Mérite bien que l’on m’enseigne,
    Voire que la peine je prenne
    D’apprendre ut, ré, mi, fa, sol, la :
    Que diable veux-tu que j’apprenne ?
    Je ne bois que trop sans cela. » [24][84]

    Le chanter altère, le boire désaltère. Quelle merveille donc si le musicien cherche à boire ! Oh ! mais il y en a qui boivent jusqu’à troubler leur esprit, et qui se mettent en public en ce pitoyable état. Eh bien ! imaginez-vous que vous êtes des Lacédémoniens [85] auxquels on expose des esclaves ivres pour donner horreur de l’ivrognerie. [25][86] Il faut autant qu’on peut profiter de tout.

  • Monsieur M.M.R.D. conserve bien précieusement un recueil, que son grand-père, son père et lui ont fait avec beaucoup de soin, de toutes les enseignes [87] imprimées que les marchands de Paris donnent à ceux qui viennent acheter leurs marchandises. Ainsi on peut trouver là l’origine de bien des gens qui ne veulent jamais descendre de l’élévation où la fortune les a placés. [26]

  • Le Docteur… [88] bat sa femme [89] et la laisse mourir de faim. On dirait qu’il veut la tuer afin qu’elle soit sainte et martyre par les maux qu’il lui aura fait souffrir. On verra qu’“ il aura encore assez d’ambition pour prétendre par là du crédit en paradis, mais il se trompe : je voudrais que, pour son bien, quelqu’un lui dît à l’oreille le sens mystique de ces deux vers de Virgile : [90]

    Non tibi regnandi veniat tam dira libido.
    Quamvis Eliseos miretur Græcia campos
    .

    Cette pauvre belle-mère qui lui a donné sa fille en mariage voit trop tard qu’on n’a jamais bon marché de mauvaise marchandise. Des gens aussi capricieux que ce docteur ne devraient point se marier, pour n’avoir pas tant de témoins de leur folie. Cette pauvre infortunée peut dire ce que la femme d’un certain jaloux d’Italie disait :

    Discite ab exemplo Justinæ discite matres
    Ne nubat fatuo filia vestra viro
    . ” [27][91]

  • À propos du “ mot de Bipontinus, je pense que Stella [92] voulait dire qu’il était du duché de Deux-Ponts au Palatinat du Rhin, [93] d’où était ce Volfgangus, duc de Deux-Ponts, [94] qui vint en France sous Charles ix [95] avec une armée pour secourir les protestants, et qui mourut de trop boire à La Charité-sur-Loire [96] en 1569. On fit ce distique latin :

    Pons superavit aquas, superarunt pocula pontem
    Febre tremens periit qui tremor orbis erat
    . ” [28]

  • Les hippophages, dit un certain chronologue, peuples des Indes, vivaient de chevaux ; ceux de l’île de Corse, de chiens ; les ophiophages, de serpents ; les Zigantes, peuples d’Éthiopie, de singes ; les Mèdes, de lions, d’ours et de tigres. Cela est-il bien vrai ? J’aime mieux le croire que d’y aller voir. Quand je prendrais cette peine, je ne trouverais peut-être jamais les ophiophages, les nippophages ni les Zigantes. Ils ont sans doute changé de mœurs pour manger de meilleurs morceaux. [29][97]

  • Il y a des misères réelles et indépendantes de la comparaison, quelque chose que dise le Tragique [98] quand il parle ainsi :

    Est miser nemo nisi comparatus.

    Croit-il de bonne foi que les douleurs d’une goutte bien formée n’étaient qu’un mal imaginaire et sans réalité ? [30][99]

  • “ L’Histoire de Pline est un des plus beaux livres du monde. C’est pourquoi il a été nommé la Bibliothèque des pauvres. Si on met Aristote [100] avec lui, c’est une bibliothèque presque complète. Si l’on y ajoute Plutarque et Sénèque, toute la famille des bons livres y sera, père et mère, aîné et cadet. ”

  • Octobre 1654. “ J’ai appris que le comte d’Olivares [101] est mort en Espagne, très regretté du roi ; [102] car quoiqu’il semblât disgracié, il ne laissait pas toujours d’avoir grand crédit dans l’esprit de son maître ; et de fait, le gouvernement est encore dans les mains du comte de Haro, [103] son neveu. Les Espagnols font courir le bruit que, le jour de sa mort, il arriva le plus furieux orage qui se vît jamais, et même qu’une rivière se déborda et pensa noyer tout Madrid. Je laisse tous ces prodiges qu’on croit arriver à la mort des grands. Quoi qu’en dise Tite-Live [104] et quelques autres anciens historiens, je crois qu’ils finissent comme les autres. Nous avons vu le cardinal de Richelieu [105] mourir ici naturellement sans miracle, aussi bien que sans orage, un des plus beaux jours de l’année, quoique ce fût le quatrième de décembre. ”

  • 16 juin 1654. “ J’ai ce matin entretenu un homme de cour qui sait bien des choses. Il m’a dit qu’à la vérité le cardinal Mazarin [106] a eu des douleurs néphrétiques et qu’à la fin, il a vidé une pierre, [107] mais que depuis, il ne s’en est point senti ; de sorte qu’il n’a point de pierre, si ce n’est la pierre philosophale[108] par le moyen de laquelle il a merveilleusement amassé de grands trésors. ”

  • Le 15 septembre 1654. “ On vient de me dire que le feu a pris à cinq lieues d’ici, à Malnoue [109] près de Lagny, [110] par la faute de la prieure, qui chercha des souris dans la paillasse de son lit. Tout a presque été brûlé, hors l’église. [111] On dit que la perte est de près de cent mille livres. Trois religieuses ont été brûlées vives. Il y en avait une folle. ”

  • “ Un jeune gentilhomme aux gardes nommé M. de Tilladet, [112] neveu de M. Le Tellier, [113] secrétaire d’État, a été tué misérablement par les laquais de Monsieur d’Épernon, [114] au mois de janvier 1654. Les carrosses des deux maîtres s’étaient rencontrés et entre-heurtés. Ces laquais voulaient tuer le cocher de M. de Tilladet, le maître sortit du carrosse pour les empêcher et fut aussitôt accablé de ces coquins qui l’assassinèrent. Depuis ce temps-là, le roi a donné une déclaration contenant défense aux laquais de porter des épées ni aucune arme à feu, sur peine de la vie, < et > enjoint aux maîtres de les habiller de couleurs diverses afin qu’ils soient reconnus. ” [31]

  • Mon Dieu, qu’il est bien vrai que, si l’on voulait ménager ses pas, on pourrait faire un grand voyage de ceux que l’on perd inutilement ! Combien de fois un malade nous mande-t-il de le venir voir, à qui une visite suffira pour ordonner ce qui lui est nécessaire ? [32][115][116] Au reste, je ne plains point mes pas : ceux du matin me préparent un ragoût pour dîner ; et ceux de l’après-dînée, un autre pour mon souper. On marche à ce compte sans beaucoup se fatiguer ; du moins, l’agréable fatigue que celle à laquelle succède un bon repas, et le bon repas que celui qui peut être suivi d’un peu d’exercice ! [117]

  • J’ai dîné aujourd’hui chez un de mes confrères, avec trois autres. On a beaucoup disputé, deux contre deux sophistes [118] fieffés<, qui> ont si bien pris leurs mesures qu’ils ont paru avoir raison. Je me suis souvenu dans cette occasion de vers de Marot en son Enfer[119] sur les procureurs :

    « Ce sont criards, dont l’un soutient tout droit :
    Droit contre tort, l’autre tort contre droit ;
    Et bien souvent, par cautèle subtile,
    Tort bien mené rend bon droit inutile. » [33]

  • Être prompt à récompenser et lent à punir, caractère digne d’un grand prince :

    Sed piger ad pœnas Princeps, ac prœmia velox
    Quique dolet quoties cogitur esse ferox
    Qui vincit semper, victis ut parcere possit
    (Ovid. Pont. li. i)
    [34][120]

    Cette idée est belle et magnanime : un homme qui s’afflige du mal qu’il est obligé de faire aux autres, et qui est puni par leur propre supplice ; un roi qui est victorieux, afin de pouvoir être clément, et qui ne cherche dans sa victoire que les moyens de faire grâce aux vaincus.

  • Je mets au nombre des choses difficiles à croire celle que remarque Pausanias : [121] il dit que le fleuve Sélemne [122] avait la vertu merveilleuse de faire oublier à tous ceux qui s’y baignaient l’amour qu’ils avaient en y entrant. L’eau serait un remède trop facile et trop naturel pour guérir une passion aussi fortement enracinée dans le cœur de l’homme que l’amour. Et je suis persuadé que s’il y avait dans le monde un fleuve qui eût cette propriété, personne n’irait s’y baigner, tant on aime sa faiblesse et l’objet qui la cause. [35]

  • Jeanne de Castille, [123] fille de Ferdinand et d’Isabelle, [124] conçut une si violente douleur de la mort de son mari [125] que personne ne put la lui faire oublier, quoique tout le monde s’empressât de la consoler. Elle ne sortait que la nuit. Jamais elle ne vit, depuis cette mort, la lumière du soleil, mais seulement celle des flambeaux et des étoiles. Elle ne cherchait que des objets lugubres pour nourrir son affliction. Je connais une femme qui, depuis trente ans qu’elle est veuve, conserve encore son appartement tendu de noir. La police devrait à la fin terminer ces monstrueuses douleurs ; mais si elle ne le fait pas, c’est parce qu’elles sont rares, et qu’on ne craint pas qu’elles tirent à conséquence. En effet, on ne voit que trop de femmes que la mort de leurs maris réjouit ouvertement ; les plus affligées se consolent bientôt ; le grand nombre des secondes noces, où la dissipation des veuves encore en état de plaire montre qu’il n’y a plus parmi les hommes de douleurs immortelles, ni de vrais désespoirs. [36][126]

  • Novembre 1645. “ Les spectacles publics ne me touchent guère, ils me rendent mélancolique, moi qui suis naturellement joyeux, au lieu qu’ils divertissent les autres. [127] Tout cet appareil me fait déplorer la vanité de ceux qui s’y attachent. Il est vrai qu’on ne prépare point cette montre pour les philosophes, de l’honneur et de la capacité desquels je voudrais bien être ; mais c’est pour le vulgaire, accoutumé à ouvrir de grands yeux sur des bagatelles et à se laisser éblouir par le moindre éclat. Le jour de la superbe entrée de l’ambassadeur de Pologne, [128] je demeurai dans mon cabinet plus longtemps qu’à l’ordinaire, et je m’y employai d’une manière à pouvoir être content de moi. Mes voisins disent que j’ai grand tort de n’avoir point été à cette cérémonie, qui est une des plus belles qui puissent être jamais vues. Ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique : je réponds qu’ils ne sont point assez ménagers de leur temps. Je m’en rapporte aux sages ; s’ils me condamnent, je leur promets que la première fois que le pape viendra à Paris, j’irai exprès jusqu’à la rue Saint-Jacques [129] au devant de lui, où je l’attendrai chez un libraire en lisant quelque livre ; et encore devra-t-on regarder cette démarche comme l’effet d’une grande complaisance. Car, à dire la vérité, si le roi Salomon, [130] accompagné de la reine de Saba, [131] faisaient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si je pourrais me résoudre à quitter mes livres. Mon étude me plaît au-delà de ce qui se passe dans le monde pour être agréable, curieux, magnifique, et je préfère mon cabinet aux plus riches palais de l’univers. ” [132]

    Il faut trop de choses pour nourrir la curiosité des hommes. Moi qui ne suis point curieux, outre que j’ai une passion de moins, c’est que je n’ai pas besoin de tout ce qui est nécessaire à la contenter.

  • Août 1655. “ Le livre de M. Riolan contre Pecquet [133] sera bientôt achevé. On dit que Pecquet [134] menace de dire bien des injures à M. Riolan. C’est signe qu’il n’aura guère de raison de reste ” : ceux qui dans une dissertation ont recours à l’invective montrent qu’ils ont peu d’esprit ; l’auteur qui ne répond pas fait voir qu’il en a beaucoup. [37]

  • “ Un Ancien a dit que la colère n’était bonne qu’à tout gâter, et qu’un jour Minerve, [135] quoiqu’elle fût la reine des sciences et la déesse de bien-dire, fit un solécisme dans sa colère. ” [38]

  • Le fils de M. F. m’a demandé des conseils sur un ouvrage qu’il veut entreprendre. Le premier que je lui ai donné est celui que j’ai reçu d’Horace dans son Art poétique : [136] « Écrivains, choisissez toujours des matières qui en soient point au-dessus de votre portée ; examinez longtemps ce que vos épaules peuvent ou ne peuvent pas soutenir. Celui qui aura choisi un sujet proportionné à ses forces ne manquera ni d’ordre ni d’expression. »

    Sumite materiam vestris, qui scribitis, æquam
    Viribus, et versate diu, quid ferre recusent,
    Quid valeant humeri ; cui lecta potestas erit res,
    Nec facundia deferet hunc, nec lucidus ordo
    [39]

    Voilà un conseil bien négligé. Nous ne consultons pour écrire ni nos forces ni nos talents. On s’embarque dans des sujets qu’on ignore, on sait imparfaitement les autres. De là tant de mauvais ouvrages qui, à la honte du siècle, infectent la république des lettres, où personne ne devrait être admis qu’après de longues et de savantes épreuves.

  • « Il n’y a aucun art qui puisse rétablir une pudicité gâtée. »

                             Nulla reparabilis arte.
    Læsa pudicitia est.
    (Ovid. Ep.)
    [137]

    Quelque précaution que l’on prenne, on sort de la contrainte pour rentrer dans l’habitude, on s’échappe à soi-même, on ne montre qu’une pudeur incertaine et tremblante, on se dépouille enfin de tout artifice ; et las d’emprunter les apparences d’une vertu qu’on n’a plus, on montre tous les défauts qui lui ont succédé. [40]

  • On voyait, du temps de François premier, [138] trois sortes de noblesse, qu’on voit encore aujourd’hui, et qu’on verra, je crois, encore longtemps.

    « Nous voyons aujourd’hui trois sortes de noblesse,
    L’une aux armes s’adonne et l’autre s’apparesse,
    Cagnarde en sa maison, l’autre hante la cour,
    Et après la faveur ambitieuse court.
    Le guerrier insolent veut quereller et battre.
    Le casanier plaideur par procès veut débattre ;
    Et le mignon de cour, pour croître sa maison,
    S’arme de la faveur contre droit et raison. »

    Cette pensée de Marot < sic pour : Du Bellay > [139] fournirait lieu à bien des réflexions, car j’aime à en faire ; je n’en ferai qu’une pourtant. Voilà bien des noblesses établies : noblesse que produisent les armes, noblesse que donne la naissance, noblesse qui vient de la faveur. On ne parle point de celle qui est fille de la vertu et l’ouvrage du mérite. Les hommes n’admettent point cette dernière généalogie, ils aiment mieux un blason superbe qu’une simple sagesse ; et moi je préfère la moindre qualité des sages à tout le faste des nobles. [41][140]

  • “ Monsieur Naudé, bibliothécaire de Monsieur le cardinal Mazarin, [141] intime ami de M. Gassendi, [142][143] comme il est le mien, nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher en sa maison de Gentilly, [144] à la charge que nous ne serons que nous trois et que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle débauche ! [145] M. Naudé n’a jamais bu que de l’eau. [146] M. Gassendi est si délicat qu’il n’oserait boire de vin, il s’imagine que son corps brûlerait s’il en avait bu. C’est pourquoi je puis appliquer à l’un et à l’autre ces vers d’Ovide : [147]

    Vina fugit, gaudet quæ meris abstemius undis.

    Pour moi, qui ne puis que jeter de la poudre sur l’écriture de ces deux grands hommes, je bois fort peu. Ce sera néanmoins une débauche, nous l’avons ainsi résolu ; mais une débauche philosophique, et peut-être quelque chose davantage. ” [42][148][149]

  • Avril 1649. “ Nous attendons de Hollande Magni viri magnum opus de disciplinis. C’est Gerardus Johannes Vossius, [150] le plus savant homme qui soit en ce pays-là, si vous en exceptez notre Monsieur de Saumaise [151] et Daniel Heinsius. [152] Nous attendons du même auteur le curieux et bon livre De Historicis Græcis et Latinis. ”

  • “ Tout ce qu’a fait Nostradamus [153] ne sont que des rêveries et des rébus de Provence :

    Nostra damus, cum verba damus, nam fallere nostrum est :
    Et cum verba damus, nil nisi Nostra damus
    .

    Les huguenots, entre autres Frid. Spanheim, [154] in dubiis Evangelicis, attribuent ces deux vers à Théodore de Bèze, [155] mais cela n’est pas. Ils sont de Carolus Utenhovius, [156] des preuves < sic pour : poèmes > duquel on trouve un petit recueil que j’ai céans. C’est le même nom de celui à qui le grand Buchanan [157] a dédié son Franciscanus et fratres fraterrimi. ” [43]

  • Nous avons eu aujourd’hui une quêteuse qui a fait, on ne peut pas mieux, les affaires des pauvres et les siennes. Elle a trouvé beaucoup d’argent pour eux, et encore plus de cœurs pour elle. On pouvait dire dans le temps qu’elle quêtait :

    « Qui la voit en ce point si pleine de tristesse,
    Bénit sa rencontre et le lieu,
    Et donne moins au nom de Dieu,
    Que pour l’amour de la Déesse. » [44][158]

  • Un partisan des femmes entreprend un ouvrage contre les hommes, où il prétend les accommoder de toutes pièces ; et montre que la censure continuelle que l’on fait de la conduite des femmes conviendra mieux à celle des hommes. Il prend pour texte de l’apologie du beau sexe ce vers de Juvénal, Sat. 2 : [159]

    Dat veniam corvis, vexat censura columbas.

  • Sous le corvis, il entend les hommes, c’est le sujet de sa première partie ; et sous le mot de columbas, il entend les femmes, c’est le sujet de la seconde. Il n’a qu’à mettre un petit grain d’amour dans son ouvrage, cela aidera extrêmement à faire valoir la cause des femmes. Elle a besoin de bons patrons ; mais on fera de cette cause comme de toutes les autres : qu’importe que le droit y soit, quand la faveur vient au secours. Avec elle, il n’est point d’affaires qui ne paraissent infaillibles, ni de procès qui ne se gagnent. [45][160]

  • Mai 1649. “ On ne parle ici que de M. le duc de Beaufort [161] pour qui les Parisiens, et particulièrement toutes les femmes, ont une dévotion très ” singulière : elle va même, on peut le dire ainsi, jusqu’à la superstition et l’idolâtrie. Il y a quatre jours qu’il “ jouait à la paume [162] dans le Marais, [163] la plupart des femmes allaient par pelotons le voir jouer et faire des vœux pour sa prospérité. Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fut obligé de quitter le jeu et de venir lui-même à la porte mettre le holà ; ce qu’il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre les unes après les autres pour le voir jouer. S’apercevant qu’une d’entre elles le regardait de bon œil, il lui dit : Hé bien, ma commère, quel plaisir prenez-vous à me voir perdre mon argent ? Elle lui répondit : Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent ; ma commère que voilà et moi vous avons apporté deux cents écus ; s’il en faut davantage, j’irai en chercher encore autant. Toutes les autres crièrent alors qu’elles en avaient à son service, il les remercia. Plus de deux mille femmes le visitèrent ce jour-là.

    Quelque temps après, passant vers Saint-Eustache, [164] une troupe de femmes commença à lui crier : Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, [165][166] quelque chose que vous dise ou vous fasse M. de Vendôme. [167] S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la Halle[168] Il a dit tout haut que si on le persécutait à la cour, il viendrait se loger au milieu des Halles où plus de vingt mille hommes le garderaient. ” Cette rencontre a donné plus de divertissement que de peur. “ Mais voici bien pis : ce prince âgé de trente-deux ans, s’étant échauffé, a bu du vin et de la bière, [169] et a souffert une grande douleur de reins, [170] durant laquelle il a plusieurs fois vomi. Dès que cela a été su dans Paris, le peuple s’est imaginé qu’il avait été empoisonné par ordre du Mazarin. [171] Sa maison fut aussitôt remplie d’une infinité d’hommes et de femmes. Même M. de Vendôme, son père, a cru qu’il y avait du poison ; et sur ce que les médecins détruisirent cette conjecture, il les avertit qu’ils devaient prendre garde de plus près, que ce poison était italien, et que les Italiens étaient plus fins empoisonneurs que les Français ” ; mais enfin, il est guéri, et les Italiens sont justifiés de ce dont on les soupçonnait. [46]

  • Tantôt de la solitude, tantôt de la compagnie : se donner sagement à l’une et à l’autre, c’est ce qui fait un des plus grands agréments de la vie. Quand je suis dans la solitude de mon cabinet, je me donne la compagnie des morts, j’entends mes livres. [172] Quand je suis dans la compagnie des vivants, je me réjouis, s’ils sont aussi habiles pour m’entretenir que les morts de mon cabinet. Si unus ceciderit, ab altero fulcietur, væ soli quia cum ceciderit, non habet sublevantem se[173] Mes livres sont ceux qui me fulciunt et sublevant, quand j’en ai besoin. [47]

  • Tantôt du travail, tantôt du repos, autre agrément de la vie. Toujours travailler, c’est misère qui abat ; toujours se reposer, c’est lâcheté qui effémine. En travaillant sans cesse, on ne peut pas travailler longtemps ; en se reposant sans discontinuation, l’on s’amollit, l’on se corrompt, et on n’est plus bon à rien. Mêlant l’un à l’autre, on entretient ses forces et on se rend propre à tout. Ronsard [174] disait au cardinal de Lorraine : [175]

    « Aussi ne faut toujours languir embesogné,
    Sous le souci public, ni porté renfrogné,
    Toujours un triste front, il faut qu’on se défâche,
    Et que l’arc trop tendu quelquefois on délâche.
    Après un fâcheux soir, vient un beau lendemain,
    Et le grand Jupiter, de celle même main
    Dont il lance la foudre, il prend la pleine coupe,
    Et s’assied tout joyeux au milieu de sa troupe.
    Après un froid hiver, un printemps adouci
    Renaît avec ses fleurs, il nous faut vivre ainsi,
    Et chercher les plaisirs aux ennuis tous contraires,
    Pour retourner après plus dispos aux affaires. » [48]

    Les hommes ne savent ni s’occuper ni se divertir. Ils se surchargent d’affaires, ou ils se plongent dans des dissipations excessives. Qui prendrait un juste tempérament entre le travail et le plaisir vivrait laborieux sans peine, et joyeux sans oisiveté.

  • “ Je n’ai point ouï parler de la traduction d’Hippocrate ; [176] si j’avais du crédit, je l’empêcherais, ce serait de la marchandise à faire babiller les barbiers, [177] apothicaires, [178] et autres singes du métier. ”

    Il y a de certains livres qu’il ne faudrait point traduire. Les traductions ne sont pas nécessaires aux habiles gens, elles deviennent inutiles aux ignorants. [49]

  • Octobre 1656. “ La reine de Suède [179] n’a pas été à Paris autant qu’elle l’eût désiré, elle n’y a presque rien vu. Tous ceux qui ont eu l’honneur d’approcher d’elle se sont trouvés charmés : elle a une grande présence et une fine pénétration d’esprit ; elle n’est ni bête, ni bigote ; elle n’aime ni femme, ni fille ; elle entend bien le latin, et en sait plus que beaucoup de gens qui en font profession ; à 23 ans elle savait tout Martial [180] par cœur. On dit qu’elle fait grand état de Catulle, [181] de Sénèque le Tragique, encore plus de Lucain. [182] Je serais fort de son avis. Feu M. Grotius [183] était entièrement passionné pour cet auteur, il l’avait toujours dans sa poche, et il le baisait plusieurs fois le jour. Pour Sénèque le Tragique, c’est un admirable écrivain ” : auteur plus égal que tout autre, il se soutient merveilleusement ; on ne voit point que le médiocre succède au sublime ; toujours semblable à lui-même, il conserve une force de style et une noblesse de sentiment qui ne se dément jamais.

  • Juin 1657. “ Il y a ici un honnête homme nommé Bigot, [184] fils d’un président du parlement de Rouen, [185] fort savant en grec, qui travaille sur Josèphe, [186] auteur des Antiquités judaïques. Joseph Scaliger [187] dit avant que de mourir que, si Dieu lui eût prolongé la vie de trois ans, il nous eût donné ce bel auteur illustré et enrichi de remarques curieuses. Il l’appelait, par excellence, très amateur de la vérité, et disait qu’il était plus croyable que les historiens romains, même dans les affaires de l’Empire romain. Depuis la mort de Scaliger, cette affaire ayant manqué, Monsieur Petit, [188] ministre fort savant à Nîmes, [189] oncle et parrain de Monsieur de Sorbière, [190] avait eu le même dessein. ”

    La vérité est la première chose que je demande à un historien : pour peu que je soupçonne un homme d’infidélité, de passion, de détour, d’exagération, j’appelle son histoire un roman ; et il n’y a point de roman que je ne lui préfère, quelque dégoût que j’aie pour ces sortes d’ouvrages car, au moins, l’auteur d’un roman ne m’a point voulu imposer ; il m’a même prévenu sur le dessein qu’il avait de me donner la lecture d’une fable amoureuse et divertissante.

  • Août 1657. “ Les charges de maîtres des requêtes sont ici tellement renchéries que l’on dit qu’avant-hier il y eut une personne qui en offrit cent douze mille écus. ” Il y a de l’entêtement là-dedans, je ne sais s’il durera longtemps. Je n’ai jamais pu trouver une raison de la fureur qu’ont les hommes de posséder des charges ruineuses. Ils veulent des titres pour nourrir leur ambition, pendant qu’ils détruisent leur fortune par les titres qui semblaient l’établir.

  • “ Le fameux grammairien Jean Despautère [191] était de Ninove. [192] Voici son épitaphe :

    Grammaticam scivit, multos docuitque per annos,
    Declinare tamen non potuit tumulum
    . ” [193]

    Cette allusion est assez froide, elle roule sur ce qu’un homme qui savait parfaitement les déclinaisons n’a pas pu néanmoins décliner le tombeau. [50]

  • Mon fils Carolus [194] ira à Rome. Ce voyage lui fera bien du plaisir, car sa curiosité est déjà excitée par ces deux vers de Properce, liv. iii, Élég. 21 : [195]

    Omnia Romanæ cedent miracula terræ,
    Natura hic posuit quidquid ubique fuit
    [51]

  • J’agis avec les défauts de mes amis comme avec des maladies honteuses : [196][197] c’est-à-dire que je les reprends et que je tâche de les guérir secrètement. Si je les reprenais publiquement, je me croirais semblable à nos charlatans, [198] qui font les opérations de leur art en plein théâtre, afin d’avoir plus de pratique.

    Le mauvais métier que celui de censeur, on ne gagne à l’exercer que la haine de ceux qu’on reprend, et on ne corrige personne.

    Censeur, [199] c’est le nom qu’on donne à Rome à certains magistrats qui réformaient la police et les mœurs, estimaient les biens, dégradaient les sénateurs, créaient le prince du Sénat, prenant garde à ce qui se passait dans les familles, examinaient si l’on avait soin de la dévotion des enfants et si l’on ne faisait point trop de dépense. Ils avaient enfin droit de reprendre un chacun et de s’employer pour tout ce qui pouvait être à l’avantage du public et des particuliers. On avait coutume d’en élire deux, l’un de famille patricienne, et l’autre populaire ; ce qui se faisait de cinq en cinq ans ; et quand l’un des deux mourait durant leur emploi, l’autre sortait en même temps de charge et il était procédé à l’élection de nouveaux officiers. Cet ordre a pourtant été très souvent changé. Ce qui donna occasion de créer ces magistrats fut que le Sénat jugea que les consuls, qui étaient ordinairement occupés aux affaires militaires, ne pouvaient pas s’employer aux affaires privées. [52]

  • On a défendu le livre de M. A.D. Depuis cette défense, [200] on ne voit que gens curieux qui le cherchent, qui le demandent et qui l’achèteront tout ce qu’on voudra le vendre. Si je m’avise jamais de faire un livre, je prierai la Sorbonne [201] de le condamner : au moins, si le livre ne vaut rien par lui-même, la condamnation le fera valoir. [53]

  • Juillet 1649. Ma belle-mère [202] mourut âgée de 82 ans. Pourquoi s’amuser à vivre si longtemps quand on est si peu propre à faire du bien aux autres ? “ C’était une excellente femme dans les soins du ménage. Je ne saurais pourtant me donner la peine de la pleurer, car elle était riche, vieille, avare, et trop souvent malade. On nous fait de grands habits de deuil à la bourgeoise, mode que je ne souffre qu’à regret ; mais il faut hurler avec les loups, et badiner avec les autres bêtes. Ce n’est pas un des moindres efforts de la sagesse de pouvoir souffrir toutes les sottises des hommes. Ceux qui ne peuvent s’y conformer n’ont qu’à suivre ma belle-mère. ” 

    Je n’ai jamais pleuré aux enterrements ; ou si j’y ai versé des larmes, ç’a été plutôt sur la folie de ceux qui se consument en frais funéraires, que sur la perte du défunt à qui tous ces ornements sont fort inutiles.

  • Juin 1659. “ J’ai acquis un livre nouveau. C’est un recueil de lettres latines de Tanaquillus Faber [203] qui concernent particulièrement des corrections de quelques écrivains anciens. Cet auteur est un savant homme et grec et en latin. Il a fait quelque chose sur le Phèdre [204] et sur deux livres de Lucien. [205] Il est aussi auteur d’un petit traité, où il prouve que le passage de Josèphe [206] touchant Jésus-Christ est infailliblement supposé. Ce Tanaquillus Faber enseigne, à ce que j’apprends, la troisième classe à Saumur. [207] Il n’est pas fort accommodé des biens de fortune, mais il n’en vaut pas moins pour cela ; ” aux yeux des gens de mérite s’entend, car pour les sots, il faut quelque chose qui les éblouisse.

  • Ces vers qui sont sur l’horloge du Palais m’ont paru justes :

    Machina quæ bis sex tam juste dividit horas,
    Iustitiam servare monet, legesque tueri
    .

    Voici un autre vers qui est sur l’horloge de la grande salle, au même endroit :

    Sacra Themis mores, ut pendula, dirigit horas.

    C’est la même chose, hors que deux vers sont réduits en un. [54]

  • Le sieur Vatan, [208] homme qui aimait les sciences, fut accusé de magie [209] à Paris sur la fin de 1611, à cause qu’il faisait imprimer un commentaire sur le dixième livre des Éléments d’Euclide. [210] Ce commentaire et le texte éprouvèrent si fort un nommé Genest, qui était choisi pour conduire cette impression, que, saisi de peur, il s’enfuit et mourut bientôt après. [55]

  • Qu’on traduise de la prose latine tant qu’on voudra, j’y consens pour le plaisir de ceux qui n’entendent pas cette langue ; mais je ne consens pas de même qu’on traduise en prose les poésies latines. Leurs auteurs ne sont plus reconnaissables dans ces traductions, ils y sont tout à fait défigurés. Qui osera me dire, par exemple, qu’un traducteur me donnera tout le sel aux deux vers adressés à un grand buveur : [211]

    Hausisti quot ferre tuus quit pocula venter ;
    Pocula non lædunt paucula, multa nocent
     ?

    Le jeu de mots qui règne dans le latin ne peut jamais paraître dans le français. Ainsi notre langue n’est point susceptible de ces petits enjouements si fréquents dans la latine. [56]

  • Sept. 1659. “ On imprime ici le livre latin in‑fo du P. Caussin ; [212] celui de la Cour < sainte > est véritablement plein de rhapsodies, et principalement aux 3e et 4e volumes. Ce fut l’avarice du libraire qui pressa ce bon père d’augmenter le nombre de ces volumes afin de gagner davantage ; et néanmoins le bonhomme était épuisé, il avait mis tout ce qu’il savait de bon dans les deux premiers tomes. Un autre jésuite nommé Cornelius à Lapide [213] en a fait de même : il a commenté presque toute la Bible en douze tomes, mais il a mis plus d’érudition dans ses deux premiers sur les livres de Moïse [214] et sur les épîtres de saint Paul [215] qu’il n’y en a dans les dix autres. Il est d’un homme savant comme d’un sac : quelque plein qu’il soit, il s’épuise et enfin demeure vide à force d’en user. ” [57]

  • Tertullien [216] dit qu’il y avait des hommes mariés si jaloux qu’ils se défiaient même des rats et des souris qui entraient dans la chambre de leurs femmes : Scio maritum unum atque alium anxium retro de uxoris suæ moribus, qui ne mures quidem in cubiculum irrepentes sine gemitu suspicionis sustinebat[58] J’en connais un qui pousse la jalousie plus loin car il souffre des inquiétudes extrêmes quand sa femme prononce le nom homme ; et il semble que s’il pouvait, il l’empêcherait de dire aucune parole de masculin genre.

  • H.P. passe pour le plus grand stupide de ce siècle. Il ne voit et n’entend rien, il ne sait ce qu’il est, il ne sait pas même s’il est ou s’il n’est pas. Il semble que son âme ne soit qu’un grain de sel, qui ne sert seulement qu’à empêcher que son corps ne tombe en corruption. [59]

  • “ Nous avons ici un médecin nommé T… [217] qui possède parfaitement Hippocrate [218] et Aristote, il sait du grec autant qu’on peut en savoir. Au bout du compte, il n’en est pas plus sage. Si ses vertus égalaient ses talents, ce serait un grand homme. Nous ne saurions l’empêcher d’écrire, c’est tout ce que nous pouvons faire de l’empêcher d’imprimer. Quand il se trouve en consultation avec moi, il ne manque pas de me prier de le laisser parler, promettant toujours de belles choses sur le sujet. Je m’en donne quelquefois le plaisir, quand les affaires ne me pressent point trop. Au reste, vous jugerez bien quel plaisir, ou plutôt quelle mortification que d’entendre un homme qui fait le beau parleur : cette affectation suffit pour faire bientôt repentir les auditeurs de leur complaisante attention. Il y a quelque temps qu’il était question d’une fièvre continue [219] avec de grandes douleurs de tête, il me conta merveilles du syllogisme, [220] du diaphragme [221] et des qualités de la ciguë. [222] La peste soit du conteur de fariboles, dis-je en moi-même, il s’agit bien d’une dissertation étrangère quand la disposition du malade presse. Il n’en faisait jamais d’autre, et vous eussiez pensé que cet homme, tout hérissé de grec et de latin, venait plutôt faire une leçon à de jeunes médecins que donner son avis dans une consultation en forme. On peut dire de lui ce qu’un certain proconsul dit justement à saint Paul dans les Actes des apôtres : [223] Votre grand savoir vous met hors de sens. ”

  • “ L’Encyclopédie d’Alstedius est un fort bon livre, composé de plusieurs pièces, contenant toute la philosophie théorique et pratique. Je connais fort cet auteur et je l’estime autant par le mérite de son cœur que par les talents de son esprit. ”

  • Novembre 1649. “ Il est mort ici un ancien avocat fort savant, nommé Hérauld (Desiderius Heraldus). [224] Il était en querelle avec Monsieur de Saumaise qui avait écrit contre lui, il y a environ quatre ans, Observationes ad jus Atticum et Romanum. Monsieur Hérauld, qui se trouva offensé de ce livre, y faisait une réponse in‑fo ; mais la mort l’ayant surpris, je pense qu’il faudra le vendre tel qu’il est, et faire une fin où l’auteur a trouvé la sienne. Il paraissait âgé de soixante et dix ans. C’est lui qui a autrefois travaillé sur l’Arnobe [225] et sur l’Apologétique de Tertullien. [226] Il avait la réputation d’un homme fort savant, tant en droit que dans les belles-lettres, et écrivait fort facilement sur telle matière qu’il voulait. ”

    Fait-on bien de répondre aux critiques ? Il me semble qu’un in‑fo est mal employé à réfuter une censure ; il y a plus d’honneur à mépriser un libelle que de gloire à le détruire, même par de beaux discours ; il faut que ce soit notre propre réputation qui nous défende alors. Le parti que je prendrai dans ces sortes d’occasions, ce serait la dissimulation et le silence.

  • On ne fait pas ici un grand cas de la Chiromance [227] de Monsieur de La Chambre. [228] “ L’auteur parle fort bien français ; mais outre la pureté du style, il n’y a guère que du babil : Vox præterea nihil, la voix, et rien autre chose, c’est le caractère du rossignol. Notre siècle ne laisse pas d’admirer ces bagatelles. ” Pour moi, je suis d’un goût particulier, et je ne m’en veux point de mal : il me faut des choses solides, je laisse les belles paroles à qui ne désire que cela. [60]

  • La plupart des apparitions d’esprits, des sorcelleries, des prédictions, divinations, et autres choses semblables, dont l’on étourdit les simples, qui veulent ensuite nous étourdir, j’appelle tout cela la gazette des sots, et le credo de ceux qui ont trop de foi[61][229]

    C’est avoir trop de choses à faire que d’entreprendre de croire tout ce qu’on dit à ce sujet. Il est permis à un homme d’esprit de douter de tout dans ces occasions. L’extrême crédulité est le partage des ignorants.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Ana de Guy Patin : L’Esprit de Guy Patin (1709), Faux Patiniana II-1

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8214

(Consulté le 26.07.2021)