Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 3
Note [37]

Marcantonio Bragadin (Venise 1523-1571), général vénitien de noble famille (v. note [21], lettre 525, pour son petit-fils, de mêmes nom et prénom que lui, cardinal en 1641), avait été nommé, en 1569, capitaine du royaume de Chypre, qui était alors sous la domination de la Sérénissime République. Dès l’année suivante, les Ottomans débarquèrent dans l’île, s’emparèrent de Nicosie, sa capitale, puis entreprirent d’assiéger le port fortifié de Famagouste, où les Vénitiens s’étaient retranchés. Bragadin fut contraint de se rendre le 31 juillet 1571 après dix mois d’incessantes attaques turques menées sous le commandement du vizir Lala Mustafa Pacha (1500-1580).

Jacques-Auguste i de Thou a raconté la capitulation et ses horribles suites dans le livre xlix de son Histoire universelle, année 1571, règne de Charles ix (Thou fr, volume 6, pages 212‑214) :

« La ville capitule – Enfin, les habitants n’ayant plus ni vivres, ni poudre, ni espérance de secours, parce que Barzotto Babaro, qui leur en amenait de Candie, {a} avait fait naufrage après avoir été battu par une rude tempête, on convint d’une trêve, pendant laquelle on réglerait les articles de la capitulation. On donna les otages, {b} qui furent de notre part Hercule Martinengo, et Mathieu Colti, de Famagouste ; et de la part des Turcs, le lieutenant de Mustafa et celui de l’aga des janissaires. Il fut stipulé : que les officiers et les soldats seraient conduits en Candie avec armes et bagages, cinq pièces de canon et trois de leurs plus beaux chevaux ; que les Turcs fourniraient les galères pour les y transporter ; qu’il ne serait fait aucun mauvais traitement aux habitants ; qu’on leur laisserait tous leurs biens et qu’ils ne seraient point obligés de sortir du pays ni de changer de religion. Ces articles ayant été envoyés à Mustafa et signés de sa main, on embarqua les soldats chrétiens sur les vaisseaux turcs.

Cruauté et perfidie de Mustafa – Bragadin laissa Tiepolo dans la place pour la remettre aux assiégeants, et alla sur le soir saluer le général turc, accompagné de Baglione, de Louis Martinengo, de Jean-Antoine Quirini, d’André Bragadin, de Charles Ragonasco, de François Stracco, d’Hector de Bresse, de Jérôme de Sacile et de beaucoup d’autre noblesse. Mustafa les reçut d’abord avec beaucoup de politesse et fit asseoir Bragadin à côté de lui. Mais étant venu à parler des prisonniers, qu’il disait faussement que Bragadin avait fait mourir dans un temps de trêve, et Bragadin soutenant le contraire, ce perfide Turc se lève en fureur et ordonne qu’on enchaîne ce seigneur, qui était sans défense et qui implorait en vain la foi du traité. En même temps, tous ces officiers sont conduits dans la place qui était devant sa tente, où il les fait tous massacrer, à la réserve de Bragadin, sur qui il voulait, pour ainsi dire, épuiser sa rage et sa cruauté. Par trois fois, il l’oblige de présenter sa tête devant la hache, comme s’il eût voulu mettre fin à ses supplices par une prompte mort ; mais il se contente de lui faire couper le nez et les oreilles. Ensuite, on l’étend par terre, où il essuie des insultes plus amères que la mort même. De temps en temps, on lui demande où est ce Christ qu’il adore et pourquoi ce Tout-Puissant ne l’arrache pas de ses mains. Ce barbare, en même temps fait dépouiller tous les soldats qu’on avait embarqués sur ses vaisseaux, et les met à la chiourme. {c} Voilà ce qui se passa le quatrième d’août.

Le lendemain Mustafa entre dans la ville et fait pendre Tiepolo. Le dix-sept d’août Bragadin, tout couvert de blessures, est conduit à tous les endroits de la place que le canon avait ruinés, avec deux panerées {d} de terre au cou ; et toutes les fois qu’il passe devant Mustafa, on l’oblige de baiser la terre. Ensuite, on le met sur un siège, lié et garrotté, et on l’élève jusqu’au haut des antennes {e} pour le donner en spectacle aux soldats chrétiens qui venaient d’être mis à la chaîne. Enfin, on le mène dans la place publique, au son des tambours et des trompettes, où il est écorché vif. Bragadin souffrit tous ces traitements barbares avec une constance héroïque, reprochant à son ennemi sa cruauté et sa perfidie. Quand il fut écorché jusqu’au nombril, le sang sortit de ses plaies en abondance et il mourut en implorant sans cesse la miséricorde de Dieu. Telle fut la fin de ce grand homme qui avait si bien servi la religion chrétienne.

Les Turcs firent emplir sa peau de paille, la suspendirent aux antennes et promenèrent cet horrible spectacle sur toute la côte de Syrie, d’où elle fut enfin portée à Constantinople avec les têtes de Louis Martinengo, d’André Bragadin et de Quirini. »


  1. Crète.

  2. « Personnes que deux partis ennemis se donnent réciproquement quand ils sont sur le point de faire quelque traité ou capitulation, pour assurance de part et d’autre de l’exécution de ce qui sera convenu » (Furetière).

  3. Aux galères.

  4. Paniers pleins.

  5. Vergues.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 3. Note 37

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(Consulté le 05.07.2022)

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