Autres écrits
Ana de Guy Patin :
Naudæana 3  >

Codes couleur
Citer cet écrit
Imprimer cet écrit
Imprimer cet écrit avec ses notes

 

Paris, 1701, pages 65‑94 [1]

  • Le cardinal Bentivoglio [2] est un fort bon homme et savant, il commence à être vieux ; mais quand il vivrait encore fort longtemps, je ne crois pas qu’il fût jamais pape. On dit qu’il écrit sa vie lui-même et qu’elle est fort avancée ; ce sera un fort bon livre. [1]

  • Je n’ai jamais vu en Italie ni ailleurs aucun hermaphrodite parfait, et ne crois pas qu’il y en ait jamais eu ; [3] même, cela semble répugner à l’ordre de la nature : jamais personne n’a dit en avoir vu d’entièrement parfaits et qui eussent les qualités des deux sexes ; savoir, qui pussent tanquam mas generare in alio et tanquam fœmina generare in seipso[2] Il y a quelques jurisconsultes qui en parlent, mais ils n’assurent pas en avoir vu : voyez les raisons pertinentes de M. Riolan en son livre français des hermaphrodites, pag. 67 ; [4] le traité des hermaphrodites que Jacques Duval a inséré dans son livre de l’accouchement des femmes, imprimé à Rouen en 1612, in‑8o ; [5] le livre de Caspar Bauhin sur cette matière imprimée à Oppenheim pour la dernière fois l’an 1614, in‑8o ; [6] Spondanum ad an. 1478, num. 22, ubi multa singularia hac de re[3][7][8]

  • Joannes Reuchlinus, Capnio dictus[9] était né près de Spire [10] l’an 1455. Il fut professeur à Bâle [11] où il apprit l’hébreu ; il l’apprit encore d’un médecin de l’empereur Frédéric ; [12] il apprit le droit à Orléans, [13] où il gagna beaucoup à l’enseigner, et ensuite il passa docteur en droit à Poitiers. [14] Il s’en alla à Rome, où il acheva de se perfectionner en la langue hébraïque sous un juif nommé Abdias ; [15] où non seulement il connut Argyrophile, [16] mais même étudia sous lui. Ce grand homme ayant prié Reuchlin d’interpréter un passage de Thucydide, [17] il le fit de façon si élégante et d’une prononciation si nette qu’Argyrophile dit en soupirant Græcia nostra exilio transvolavit Alpes[4]
    Les moines [18] obtinrent de l’empereur Maximilien ier [19] que les juifs [20] fussent obligés d’apporter tous leurs livres aux inquisiteurs, [21] afin qu’ils fussent brûlés. [22] Reuchlin, qui s’y connaissait, remontra à l’empereur qu’il suffisait de brûler ceux qui étaient faits directement contre Jésus-Christ, mais qu’il fallait conserver les autres, et principalement ceux de grammaire et ceux de médecine ; ce qui fut observé, mais Reuchlin eut la haine des moines pour avoir condamné leurs superstitions, quæ sunt nervi regni Monastici[5][23] Ils l’accusèrent d’hérésie, mais il fut absous par l’évêque de Spire. Ils en appelèrent à Rome, où il fut absous par le cardinal Grimani. [24] Petrus Galatinus [25] et autres, et même Érasme, [26] écrivirent en sa faveur à Léon x [27] et à quelques cardinaux. Enfin, la révolte de Luther [28] arriva, et les moines ne firent plus rien contre Reuchlin, ayant assez de besogne d’ailleurs ; et Reuchlin mourut l’an 1522, âgé de 67 ans. Il a beaucoup écrit, entre autres de Arte Cabalistica, etc., et deux livres contre les moines, qui sont Speculum oculare et, l’autre, Epistolæ obscurorum virorum[6][29]

  • Le cardinal de Richelieu[30] en l’an 1632 et 1633, était haï à Rome. Son nom y était en horreur, on lui attribuait tout ce qui se faisait de mal dans l’Europe ; le pape [31] même disait de lui : ce capelan me donne plus de peine que tout le reste de la chrétienté. Si le pape eût pu le ruiner pour lors, il l’eût fait de bon cœur. Il y avait pourtant de fort bons amis, entre autres notre cardinal Bagni, [32] avec lequel il était en étroite intelligence. [7]

  • Les scorpions en Italie ne sont point venimeux. [33] Je me souviens que sous un degré, qu’on abattit pour le rétablir, on trouva dans une fosse plus de trois grands tombereaux de scorpions ; on les jeta dans une rivière voisine. Les poissons les mangent et s’en engraissent ; les courtisanes en Italie en ont dans leurs lits l’été pour se rafraîchir.

  • Les Anciens, comme Cicéron, [34] etc., écrivaient sur des tablettes cirées qu’on appelait pugillares, ou sur des écorces d’arbre : [35][36] j’ai vu des exemples des uns et des autres en Italie. Le papier n’y était point en usage parce qu’il se fait de linge et que le linge n’y était point connu. On connaissait bien le chanvre, qui est une herbe, mais on ne s’en servait pas à cet usage. [37] Rabelais, sur la fin de son Tiers Livre[38] a parlé du chanvre, sous le nom de pantagruélion, [39] comme d’une herbe nouvelle, et qui n’était en usage que depuis un siècle ; et de fait, du temps de Charles vii[40] le linge fait de chanvre était fort rare, et on dit qu’il n’y avait que la reine qui en eût deux chemises. [8][41][42]

  • Le carême, [43] comme il est aujourd’hui observé dans l’Église romaine, n’a pas toujours été en usage. Outre les huguenots [44] qui l’on combattu depuis cent ans et qui l’on contredit ex professo[9] v. ce qu’en a écrit M. Rigault [45] in Tertullianum de jejunio, [46] Alphonsus Ciaconius [47] de jejunis antiquorum, et Ludovicus Guiccardinus, Jacobi filius et Francisci nepos, de Belgio[10][48][49]

  • Jean Boccace [50] était toscan, natif de Certaldo, [51] lieu fort stérile, où il ne croît guère que des oignons. Il naquit neuf ans après Pétrarque, [52] l’an 1313. Il était aussi bon orateur que Pétrarque a été bon poète ; et de tout ce qu’il a écrit, il n’y a rien de si bon que le Décaméron, qu’il composa en 1348, tandis qu’il était à Florence. Il a aussi écrit de la généalogie des dieux, et des femmes illustres ; scripsit et carmen Bucolicum[11] Il a aussi fait un livre intitulé Labyrinthus amoris[12] Il mourut à l’âge de 62 ans.
    Pour la religion, je crois qu’il n’en avait pas et qu’il était parfait athée, [53] ce qui pourrait se prouver par quelques chapitres de son Décaméron, principalement par celui dans lequel il est parlé du diamant qu’un père de famille laissa à ses trois filles. Voyez ce même conte dans les livres de Barnes contre les équivoques, page 129. [13][54]

  • Kyriacus Stroza [55] était un patrice florentin qui naquit l’an 1504. Il a fait un supplément aux Politiques d’Aristote. [56] Il ne fut jamais marié, mais il eut deux bâtards. Il enseigna la philosophie et le grec à Bologne, [57] et à Pise [58] l’an 1565. [14]

  • Le pape Grégoire [59][60] fit une grande fortune : de petit compagnon qu’il était, de simple petit chanoine, il devint archevêque de Bologne, cardinal et pape. Il ne savait presque rien et n’était propre à rien. Son neveu, le cardinal, [61] avait plus d’esprit que lui : quand il lui proposait quelque chose de difficile, il le renvoyait en lui disant ces mots, Faites-le vous-même ; c’est pourquoi il est aujourd’hui encore appelé le cardinal fatte voi[15]

  • Le cardinal Oreggi [62] avait demandé l’aumône à Rome : on ne s’étonne point en ce pays-là de voir faire fortune à un prêtre. Sixte v [63] avait gardé les pourceaux ; il est pourtant le plus estimé des papes ; il était magnanime, libéral, sévère ; il avait toutes les qualités d’un grand homme. [16]

  • Le Grand Turc [64] ne tient, en aucune cour de prince étranger, aucun ambassadeur, étant au-dessus d’eux, n’ayant besoin d’aucune intelligence avec eux, voulant que toutes ses affaires ne se fassent que par une force ouverte et par les armes, et non par traités et par correspondance. [17]

  • Cicala [65] était un Génois, [66] renommé pirate, [67] qui se fit Turc. [68] Il était né de père et mère qui, de turcs, s’étaient faits chrétiens. Il vivait l’an 1600. [18]

  • Divinatio morientium[69] Il y a beaucoup de gens qui croient que les malades qui sont sur le point de mourir devinent souvent. Plusieurs auteurs en ont écrit ; mais au cas qu’ils devinent comme on dit, je dis que cela se peut faire par force naturelle et qu’il n’y a rien en cela de miraculeux parce que l’esprit de l’homme, commençant à se détacher et à se dégager de la matière, est en quelque façon plus spirituel et plus subtil. Néanmoins, cette question est bien métaphysique.
    De qua vide Iulium Cæs. Scalig. adversus Cardanum, 307, num. 34. [70][71] Gregorius Pont. in suis Dialog. [72][73] de hac divinatione agit, et Cicero, de Divinatione, lib. i[74] hac de re multas affert rationes ; Gregorius vero duas, nimirum id vel accidere per revelationem, sive quod animæ ex materia emergere inchoantes prælibare quædam possint de iis quæ vinculis carnis solutis intelligunt, etc., ex Epit. Baronii per Spondanum ad an. 590, num. 5[19]

  • Nicolas Flamel [75] était un écrivain qui travaillait et négociait, à Paris et ailleurs, pour les juifs, l’an 1393. Il était de Pontoise. [76] Parce qu’il devint fort riche tout d’un coup, on le soupçonna d’avoir trouvé la pierre philosophale. [77] Les chimistes [78] d’aujourd’hui le croient si fort qu’ils veulent faire passer ce Flamel pour un de leurs patriarches. Il faut avouer qu’ils sont bien fols ! Tout cela n’est qu’un abus, voici la vérité entière : Nicolas Flamel écrivait pour les juifs et savait leurs affaires ; comme ils furent chassés de France et leurs biens acquis au roi, [79][80] Flamel traita avec ceux qui devaient de l’argent aux juifs, dont il avait le registre, et composa avec eux à moitié de profit à la charge qu’il ne les accuserait pas. Et voilà comme il devint si riche en peu de temps. Il fit bâtir des églises, comme Sainte-Geneviève-des-Ardents, [81] et les charniers des Saints-Innocents, [82] la tour Saint-Jacques-de-la-Boucherie, [83] dans laquelle église il est enterré ; voir la Bibliothèque de La Croix du Maine, page 343. [20][84] Ce Flamel était véritablement écrivain : j’ai vu à Rome, dans la bibliothèque du cardinal Bagni, un Roman de la Rose, duquel roman les auteurs sont Jean de Meung et Clopinel. [21][85]

  • Pausylippum [86] est le nom d’une montagne du Royaume de Naples, [87] qui est percée par le milieu, par où l’on passe. On dit qu’elle a été percée par la magie de Virgile ; [88] j’en ai parlé dans mon Apologie, en passant, page 613. V. Thuan. in vita sua part. 5, p. 63[22][89]
    Hunc Montem Παυσιλυπον quasi ademptorem laboris et molestiarum vocaverunt, quo cognomine et Iovem ipsum celebrarunt Græci veteres, ut apud Sophoclem legimus[90]
    Hujus Montis situm et locum ad unguem descripsit Paulus Hentznerus in Itinere suo Italico facto anno 1599, p. 326[23][91]

  • Paganinus Gaudentius [92] est un professeur en humanités à Pise. Il est grison, [93] il avait été ministre en son pays. Il vint à Rome où il se convertit, [94] et y reçut pension du pape, puis revint à Pise. Il a écrit un livre intitulé Salebræ Tetullianeæ, qui est une explication des passages les plus difficiles de Tertullien, un autre de moribus Christianorum ante tempora Constantini[95] et plusieurs autres. [24] Scripsit præterea de candore politico in Tacitum, [96] in‑4o, Pisis, 1646, De evulgatis Romani Imperii Arcanis, in‑4o, Florentiæ, 1640, De prodigiorum significatione, in‑4o, Florentiæ, 1638, De Dogmatum Origenis [97] cum Philosophia Platonis [98] comparatione. De Philosophiæ apud Romanos origine et progressu, Pisis, in‑4o, 1643[25] Il est fort mon ami quoique je ne l’aie jamais vu : nous avons fait, formé et fomenté notre amitié per litteras animi nostri interpretes[26][99] Je lui ai dédié mon livre sur la mort du cardinal Bagni. Il est fort versé en la lecture des anciens Pères et dit que c’est ce qui lui a fait abjurer l’hérésie de Calvin. [100] Il n’aime pas les jésuites, [101] il a fait quelque chose contre eux en italien, qui est bien fait. [27]

  • L’abbate Constantino Gaetano [102] est un Sicilien, moine bénédictin ; [103] c’est un homme qui sait beaucoup, mais avec trop peu de jugement et qui, en récompense, a un grand esprit et beaucoup de feu. Il fut jadis appelé à Rome pour aider à Baronius qui travaillait alors sur son Histoire ecclésiastique, et eut pour cela pension du pape. Multa scripsit ad Historiam Ecclesiasticam pertinentia[28] et entre autres des Vies de quelques saints. Il a fait un livre latin in‑8o, imprimé à Venise en 1641, où il prétend prouver que saint Ignace [104] a été bénédictin premièrement. [29][105]

  • Le livre de Imitatione Christi [106] a pour auteur Thomas a Kempis, [107] chanoine régulier [108] de Flandres, et cela est très certain. Les bénédictins voudraient bien que le monde crût que l’auteur fût un certain des leurs qu’ils nomment Ioannes Gersen, [109] qui a été un abbé bénédictin ; de là vient qu’on dit en France que c’est Jean Gerson, [110] docteur de Sorbonne [111] et chancelier de l’Université de Paris [112] qui vivait il y a plus de deux cents ans : per regulam de duobus litigantibus gaudet tertius[30] On le trouve sous ce nom de Gerson ; je l’ai vu aussi sous le nom de saint Bernard. [113]
    M. Labbé, [114] avocat, a travaillé sur cette matière et veut prouver que le vrai auteur de ce livre, pour l’honneur de la France, est ce Jean Gerson, mais il n’en viendra jamais à bout. [31]
    Le cardinal de Richelieu, faisant réimprimer ce livre au Louvre, [115][116] avait dessein d’y mettre le nom de Thomas a Kempis ; les bénédictins de France intervinrent et le prièrent d’y faire mettre le nom de Jean Gersen, se vantant d’avoir, pour le prouver, quatre manuscrits de ce livre à Rome qui, tous quatre, portaient ce nom. Il leur accorda ce qu’ils demandaient, à la charge que cela serait bien prouvé et avéré par gens de bien et connaisseurs. Le cardinal de Richelieu en écrivit à notre cardinal Bagni qui, étant homme d’esprit, se fit apporter les quatre manuscrits ; < ce > dont les révérends pères bénédictins étaient ravis, pensant le tromper ; mais ils ne le purent car il nous les fit tous examiner devant lui et, fort particulièrement, y trouva tout falsifié et raturé ; ce qui étant mandé par notre cardinal Bagni, on n’a mis, à cause de l’incertitude dans laquelle nous sommes demeurés, le nom d’aucun auteur à l’édition du Louvre. Nous verrons ce qu’en dira quelque jour M. Labbé dans le livre qu’il a fait en faveur de Jean Gerson. [32][117]

  • Seton [118] était un Écossais médisant et malin. Il avait été auditeur et bibliothécaire du cardinal de Sainte-Suzanne, Scipio Cobellutius. [119] C’était un homme colère qui rompait avec tout le monde à Rome, et qui ne put durer avec son maître. Il était fripon, mais il était savant, et il savait très bien le grec et la jurisprudence ; et en récompense, il était un très grand menteur. M. d’Effiat, maréchal de France et surintendant des finances, [120] le voulait prendre pour être précepteur de ses enfants ; mais ils ne purent s’accorder parce que Seton ne voulait pas porter la longue robe. Seton était un impudent menteur : il dit à M. Moreau [121] qu’il avait à Rome un Galien grec [122] tout annoté de la main de Mercuriali, [123] qu’il lui vendit vingt-cinq écus d’or, que je lui donnai moi-même ; il me donna une lettre pour recevoir ce livre à Rome ; quand je la montrai à son neveu, il me fit voir que Seton s’était moqué de moi et de M. Moreau ; je n’eus point le Galien, qui ne fut peut-être jamais in rerum natura ; [33] et ainsi M. Moreau a perdu ses vingt-cinq écus d’or. Seton épousa une Anglaise et s’en alla avec elle à Londres où, bientôt après, il mourut.

  • Frédéric Borromée [124] était neveu et successeur de saint Charles, [125] et était bien plus habile que lui. C’était un très grand et très vertueux ecclésiastique. Il avait beaucoup écrit : il y en a sept volumes in‑fo qui sont dans la bibliothèque de M. de Cordes ; [126][127] il y en a un intitulé Meditamenta propria, qui est de libris propriis. C’est lui qui a fondé à Milan la Bibliothèque ambrosienne. [128] Il fut fait cardinal par Sixte v l’an 1586 ou 1587, à l’âge de 23 ou 24 ans, et mourut en 1631, âgé de soixante-sept ans. [34]

  • Aloysius, Lilius[129] duquel se servit Grégoire xiii [130] à la réformation du calendrier, [131] était un médecin de Rome, qui en a fait un petit livret qui a pour titre de Epactis[35][132]

  • Je me souviens que je disais à Rome, à certains dévots, que la religion, s’emparant d’un esprit, fait dire bien ou mal d’un homme selon l’opinion qu’on en a prise : de là vient que tous les anciens Pères ont dit du mal bien rudement de Julien l’Apostat ; [133] c’est, je l’avoue franchement, d’avoir apostasié et d’avoir persécuté les chrétiens ; mais il peut être loué d’avoir eu plusieurs très bonnes qualités. Il était fort légal, homme de bien moralement et grand politique. Voyez ce que Montaigne dit à sa louange dans ses Essais[134] et M. La Mothe Le Vayer en son traité de la Vertu des païens[36][135] Ainsi, dans Venise, [136] on fit passer pour martyr Antoine Bragadin, [137] qui fut écorché tout vif par le commandement de Mustafa, [138] après la prise de Famagouste : [139] voyez ce qu’en dit M. de Thou, t. 2, p. 730. [140] Mais je sais la vérité de tout cela : les Turcs [141] sont hommes comme les autres, ils firent mourir ce Bragadin et les autres capitaines chrétiens parce qu’ils ne purent représenter les prisonniers turcs qu’ils avaient fait égorger quand ils virent qu’ils seraient obligés de se rendre à ce Mustapha. [37]
    Ainsi, tous les dévots disent toute sorte de bien de Marie Stuart, [142] reine d’Écosse, dont la conduite, néanmoins, n’était pas selon les règles. J’ai vu à Rome des lettres qu’elle écrivait au comte de Bothwell, subactori suo[38][143] Pour moi, je veux croire d’elle comme très vrai ce qu’ont écrit M. de Thou et Buchanan. [39][144]

  • Le grand-duc de Toscane d’aujourd’hui s’appelle Ferdinand. [145] Il est le plus sage de tous les princes de la chrétienté ; il est fort valétudinaire, il a ordinairement six ou sept calottes qu’il ôte ou change suivant les saisons. Il est marié à l’héritière d’Urbin, [146][147] et de là vient une des raisons pourquoi il est en guerre aujourd’hui avec le pape. [40]

  • La vaisselle de Faïence est fort commune en Italie ; [148] ce mot est corrompu et vient de Faenza, village de la Romagne. [149] On appelle cette vaisselle en Italie la Maiolica[150] et principalement à Rome. Un service de Maioloca est un service de vaisselle de faïence, ils en font parade parce qu’elle est fort nette, et en ont des vaisseaux jusque dans leurs cabinets, qui ont été peints par le Titien, [151] et autres peintres fameux. [41]

  • Le cardinal Pamphili[152] qui était dataire du légat[153] était appelé Monseigneur. C’est celui-là, de comitatu legati[154] que Dumonstier [155] injuria dans Paris par colère. Il a aujourd’hui soixante ans ou environ. Il est bon homme et sujet papable. En effet, il vient d’être élu vers la fin de l’an 1644 sous le nom d’Innocent x. Il est mort le 7 janvier 1655. Dumonstier, qu’on appelait à Paris Crayon, dit un jour une injure au cardinal Pamphilio parce qu’il emportait de sa bibliothèque un livre intitulé l’Histoire du concile de Trente de Fra Paolo[156] lui disant qu’il la voulait brûler. [42]

  • Melchior Inchofer[157] jésuite, a fait un livre intitulé Veritas vindicata, touchant une lettre que ceux de Messine, [158] en Sicile, disent avoir reçue et leur avoir été écrite par la Vierge Marie ; et, comme je lui alléguai plusieurs raisons par lesquelles je prouvais que cette lettre avait été supposée par ceux de la ville de Messine, il me dit qu’il savait bien toutes ces raisons-là aussi bien que moi, et que tout ce qu’il en avait dit en son livre n’avait été que pour plaire et obéir à ses supérieurs ; et qu’au reste, il ne croyait rien du tout de ce qui était dans cette lettre. Et cependant, voilà comme se répandent dans le monde les erreurs et les abus ; et voilà comme les esprits simples sont trompés tous les jours. [43]
    L’Italie est un pays de fourberie et de superstition : les uns n’y croient pas assez, les autres y croient trop ; et à toute heure, sans raison et sans vérité, on y suppose des miracles. Je me souviens qu’un certain pauvre homme pensa y être noyé, qui fut retiré de l’eau presque mort ; enfin, il en revint, et le tout fut proclamé pour miracle à cause que cet homme avait en son chapelet une médaille de saint Philippe Néri. [159] Pour moi, qui ne reconnaissais point en cela de miracle, je leur disais : « Ce n’est point un miracle toutes les fois qu’un homme n’est pas noyé, et à quoi peut-être n’a pensé saint Philippe, ni cet homme non plus. » Il n’y a que trois mois que l’église de ce nouveau saint tomba à Trapani, en Sicile ; [160] plus de douze cents personnes, qui y priaient Dieu et qui l’invoquaient, y furent accablées ; c’était là que ce saint devait montrer sa vertu miraculeuse et sauver tous ces bons chrétiens qui priaient Dieu et invoquaient sa faveur en ce temple ; et en ce cas-là, c’eût été un beau miracle, et qui eût pu être bien avéré par beaucoup de témoins. Plures enim habuisset laudatores[44]

  • Les papes qui ont eu des enfants semblent avoir été de meilleurs papes que les autres : [161] Paul iii [162] a été un grand personnage et très prudent politique ; Æneas Sylvius, autrement Pie ii[163] en avait un qu’il a fort recommandé en une de ses lettres ; Grégoire xiii, qui a été un des bons papes qui fût jamais, en avait un aussi, qu’il aima fort. Le cardinal Borghese, qui faisait tout sous Paul v[164] n’était pas des plus saints ; cependant, il gouvernait fort bien Rome et y était plus aimé que n’est aujourd’hui le cardinal Barberin, [165] qui veut paraître être éloigné de tout vice, et seulement homme d’étude et de dévotion. [45]

  • J’ai vu à Rome l’oraison funèbre du cardinal Séraphin, [166] faite par l’abbé du Bois [167] qui depuis est mort en prison : cet abbé était célestin, [168] il était parisien et avait été grand alchimiste ; j’ai vu de ses écrits à Rome. [46][169]

  • Le pape a fait une nouvelle promotion de quinze cardinaux le 13 juillet 1643 : voilà pour fortifier le parti des Barberins quand il voudra faire un nouveau pape. Il y a encore six autres places vacantes dans le conclave, mais cela est réservé pour les couronnes ; et en ce cas, M. de Beauvais en pourra avoir une. [170] Il y a dans le nombre quelques officiers, desquels la charge vaque par leur promotion au cardinalat : le pape revendra ces places vacantes, et en tirera quatre cent mille écus, qui seront employés à faire la guerre au duc de Parme. [47][171] Ces quinze cardinaux sont : Panciroli, [172] nonce en Espagne, il est vieux et fils d’un tailleur de Rome ; Fauste Poli, [173] majordome du pape ; Ceva, [174] Piémontais et secrétaire du pape ; Falconieri, [175] qui avait été nommé pour être nonce en Flandres, où il fut refusé à son arrivée parce qu’en passant par Paris, il séjourna trop longtemps à la cour ; Grimaldi, [176] nonce en France et Gênois, de fort bonne maison, parent du prince de Monaco ; [177] Mattei, [178] Romain, il a été nonce en Allemagne et légat dans le duché d’Urbin, où il a fait merveille durant la peste [179] et en a fait pendre dru comme mouches ; Facchinetti, [180] petit-neveu du pape Innocent ix ; [181] Rosetti [182] de Ferrare, [183] jeune homme qui a environ trente-deux ans, il est créature du cardinal Barberin, qui l’a pris en affection pour lui avoir dédié ses thèses ; Altieri, [184] Romain, il a un frère chevalier de Malte [185] et a été autrefois nonce à Florence ; et ainsi des autres. M. de Bautru [186] range ces cardinaux d’une autre façon : il met Facchinetti le premier et dit après qu’au lieu que tout le monde en compte quinze, il n’y en avait que quatorze, et que le mot de facchinetti doit être compté pour le titre, disant que ces gens-là sont des faquins, quos genuit quoties voluit fortuna jocari[48]


Écrire à l'éditeur
Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
Une réalisation
de la BIU Santé
×
     [1] [2]   Appel de note
    [a] [b]   Sources de la lettre
    [1] [2]   Entrée d'index
    Gouverneur   Entrée de glossaire

× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Ana de Guy Patin : Naudæana 3

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8194

(Consulté le 04.12.2021)