Autres écrits
Ana de Guy Patin :
Naudæana 3  >

Paris, 1701, pages 65‑94 [1]


1.

V. note [9], lettre 62, pour le cardinal Guido Bentivoglio, pour sa mort, le 7 septembre 1644, qui l’empêcha de succéder à Urbain viii, et pour les Relationi [Relations] de ses nonciatures en Flandre et en France (Cologne, 1629, traduites en français, Paris, 1642).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), page 206 :

« Le cardinal Bentivoglio mourut en 1644, âgé de 67 ans. Sa vie fut imprimée sous le titre de Memorie del Card. Bentivoglio, à Venise en 1648, {a} et depuis, en plusieurs autres lieux. »


  1. V. note [17], lettre 113.

2.

« comme mâle, féconder une autre personne et, comme femelle, se féconder soi-même. »

Le Dictionnaire de Trévoux définit l’hermaphrodite, ainsi nommé par référence à l’enfant mythique d’Hermès (Mercure, v. note [7], lettre latine 255) et d’Aphrodite (Vénus, v. note [2], lettre latine 365), {a} comme :

« celui qui a les deux sexes ou deux natures, d’homme et de femme. La marque de l’un et de l’autre sexe est d’ordinaire imparfaite. On distingue quatre espèces d’hermaphrodites : la quatrième sont les parfaits hermaphrodites ; il est très rare d’en trouver ; on prétend cependant qu’il y en a, qu’on a même vu deux hermaphrodites mariés ensemble qui eurent des enfants l’un de l’autre. […] D’autres ne croient point tout ce qu’on en dit, et prétendent que la mauvaise conformation des parties qui servent à la génération, les testicules cachés dans les hommes, et le clitoris plus long qu’à l’ordinaire dans les femmes, ont trompé ceux qui ont fait ces remarques. »


  1. V. note [6] du Faux Patiniana II‑1 pour la fontaine où le mythe a situé l’accouplement d’Hermaphrodite avec la Nymphe Salmacis.

Ambroise Paré, au livre vingt-cinquième, des Monstres, chapitre vi, Des Hermaphrodites ou Androgynes, c’est-à-dire qui en un même corps ont deux sexes (Œuvres…, Paris, Nicolas Buon, 1628, in‑fo, 8e édition), a distingué ces quatre sortes d’hermaphrodites (page 1015) :

« Or, quant à la cause, c’est que la femme fournit autant de semence que l’homme proportionnément, et pour ce, la vertu formatrice, qui toujours tâche à faire son semblable, à savoir de la matière masculine un mâle, et de la féminine, une femelle, fait qu’en un même corps sont trouvés quelquefois les deux sexes, que l’on nomme hermaphrodites, desquels il y a quatre différences, à savoir :

  1. hermaphrodite mâle, qui est celui qui a le sexe de l’homme parfait et qui peut engendrer, et a au périnée (qui est le lieu entre le scrotum et le siège) un trou en forme de vulve, toutefois non pénétrant au dedans du corps, et d’icelui ne sort urine ni semence.

  2. La femme hermaphrodite, outre sa vulve qui est bien composée, par laquelle elle jette la semence et ses mois, a un membre viril situé au-dessus de ladite vulve, près le pénil, sans prépuce, mais une peau déliée, laquelle ne se peut renverser ni retourner, et sans aucune érection, et d’icelui ne sort urine ni semence, et ne s’y trouve vestige de scrotum ni testicules.

  3. Les hermaphrodites qui ne sont ni l’un ni l’autre sont ceux qui sont du tout forclos {a} et exempts de génération, et leurs sexes du tout imparfaits, {b} et sont situés à côté l’un de l’autre, et quelque fois l’un dessus et l’autre dessous, et ne s’en peuvent servir que pour jeter l’urine.

  4. Hermaphrodites mâles et femelles, ce sont ceux qui ont les deux sexes bien formés, et s’en peuvent aider et servir à la génération ; et à ceux-ci, les lois anciennes et modernes ont fait et font élire {c} duquel sexe ils veulent user, avec défense, sur peine de perdre la vie, de ne se servir que de celui duquel ils auront fait élection, pour les inconvénients qui en pourraient advenir : car aucuns en ont abusé de sorte que, par un usage mutuel et réciproque, paillardaient de l’un et de l’autre sexe, tantôt d’homme, tantôt de femme, à cause qu’ils auraient nature d’homme et femme, proportionnée à tel acte. » {d}

    1. Entièrement fermés, c’est-à-dire sans vagin.

    2. Entièrement inachevés, c’est-à-dire seulement ébauchés.

    3. Choisir.

    4. Tels sont les hermaphrodites « parfaits » dont Gabriel Naudé niait à juste titre l’existence.

3.

Gabriel Naudé citait quatre références sur les hermaphrodites.

  1. Discours sur les hermaphrodits {a}. Où il est démontré, contre l’opinion commune, qu’il n’y a point de vrais hermaphrodits de Jean ii Riolan, {b} pages 67‑68 :

    « Maintenant je désire prouver par raisons qu’il est impossible qu’un hermaphrodit ait les deux sexes parfaits, pour engendrer dans soi et ailleurs, faisant alternativement office d’homme et de femme. Le sexe de l’homme est différent de celui de la femme en l’espèce, laquelle consiste en la diversité de la conformation des parties génitales et du tempérament. Car il est très certain que la structure des parties génitales est tout autre en l’homme qu’en la femme ; le tempérament est aussi dissemblable, car les hommes sont plus chauds que les femmes. Partant, un seul ne peut avoir les deux parties génitales de l’homme et de la femme, et les deux tempéraments ensemble, pour faire action de tous les deux ; d’autant que le mâle est défini par Aristote ce qui peut engendrer dans un autre, la femelle qui reçoit d’ailleurs pour engendrer dedans soi. Davantage, les deux principes de la génération humaine sont différents et ne peuvent être fournis par un seul : la femme contribue la matière, l’homme donne la semence efficace et conformatrice de l’enfant. » {c}


    1. sic

    2. Paris, Pierre Ramier, 1614, in‑8o de 136 pages, ouvrage dédié par « Votre bien humble et affectionné serviteur Riolan, médecin professeur du roi en l’Anatomie et pharmacie » à « Monsieur [Jean] de l’Orme le Père, premier médecin de la reine [et] Monsieur [Charles] de l’Orme le Fils, médecin ordinaire de la personne du roi » ; v. notes [5], lettre 829, pour Jean Delorme, et [12], lettre 528, pour son fils Charles.

    3. Écrivant avant la découverte de la semence femelle (ovules, observés en 1673 par Reinier de Graaf et Nicolas Sténon, v. note [40] de l’Autobiographie de Charles Patin), Riolan avait intuitivement raison : l’hermaphrodisme humain n’affecte physiquement que les caractères sexuels secondaires (organes génitaux externes, seins, pilosité, timbre de la voix, etc.), et il n’y a ni coexistence de gonades appartenant aux deux genres (testicules et ovaires), ni possibilité d’autoprocréation.

  2. Le livre de Riolan attaquait ouvertement {a} celui de Jacques Duval (Iacobus Valensis, vers 1555-1615), intitulé :

    Des Hermaphrodits, accouchements des femmes, et traitement qui est requis pour les relever en santé et bien élever leurs enfants. Où sont expliqués la figure des laboureurs et verger du genre humain, signes de pucelage, défloration, conception, et la belle industrie dont use nature en la promotion du concept et plante prolifique… {b}

    O. in Panckoucke a résumé l’argument du livre :

    « Duval donne l’histoire d’un individu mal conformé qui, passant pour une femme, avait été condamné à mort comme s’étant rendu coupable du crime des tribades, {c} et ne dut son salut qu’à une enquête médicale. L’auteur a réuni un assez grand nombre d’anomalies de ce genre, ou analogues. Se fondant sur l’autorité de quelques rabbins, il suppose qu’Adam était hermaphrodite. {d} Il répondit par l’opuscule suivant {e} à une critique très vive que Riolan avait faite de son ouvrage. » {f}


    1. Dans son chapitre v, Examen de l’hermaphrodit de Rouen.

    2. Rouen, David Geuffroy, 1612, in‑8o de 447 pages; outre les titres académiques dont il se parait dans son titre, « écuyer, seigneur d’Ectomare et du Houvel, docteur et professeur en médecine, natif d’Évreux, demeurant à Rouen », Duval a orné son portrait, Æt. 56 [À l’âge de 56 ans], de celui de « premier duc Salvaque », avec ce pitoyable « quadrain », signé A.U. : {i}

      « Lecteur, tu vois ici l’image et pourtraiture,
      De rare Apollon, {ii} de gentil esprit,
      Qui de l’Hermaphrodit a doctement écrit
      L’être, les qualités : bref toute sa nature »

      1. Le même A.U. a signé Antonius Vielius D. Medic. une épigramme de 12 vers intitulée In Rothomagæum Hermaphroditum in carcerem detrusum, Carmen [Poème sur l’Hermaphrodite de Rouen qui a été jeté en prison], dont la qualité et la syntaxe ne m’ot pas paru périter une traduction.

        Se lit ensuite un sonnet français Sur ce même sujet, de tout aussi piètre facture, signé François Duval, avocat au parlement de Rouen, fils de l’auteur.

      2. Dieu médecin, v. note [8], lettre 997.
    3. V. notule {h}, note [35], lettre latine 154.

    4. Duval proposait d’appeler « gynanthrope » l’hermaphrodite, nommé Marin le Marcis, dont il racontait l’histoire. Jacqueline Vons (v. note [4], lettre latine 474) a porté un jugement bienveillant sur son livre dans son article Une expertise médicale qui sauva une vie : Jacques Duval (1555-1615) et le gynanthrope de Rouen (Histoire des sciences médicales ; 2013, xlvii : pages 87‑93).

    5. Réponse au Discours fait par le sieur Riolan, docteur en médecine et professeur en chirurgie et pharmacie à Paris, contre l’Histoire de l’hermaphrodit de Rouen… (Rouen, Iulian Courant, sans date, in‑4o de 83 pages). Le portrait de Duval est assorti de cette anagramme :

      Iacobus Valensis Doctor Medicus
      Ocius cunctis dabo remedia solus
      .
      [Seul je donnerai plus vite des remèdes à tous].

    6. Le dernier chapitre du livre de Duval (lxxxi, pages 442‑449), intitulé Quelle constitution du ciel a induit les misères de Marin le Marcis, et l’a presque conduit jusques à la perte de vue couronne éloquemment son élucubration.

  3. Caspari Bauhini Basileensis de Hermaphroditorum monstrosorumque partuum natura ex Theologorum, Jureconsultorum, Medicorum, Philosophorum, et Rabbinorum sententia Libri duo hactenus non editi : plane Philologici, infinitis exemplis illustrati : omnium facultatum Studiosis, lectu et jucundissimi, sic et utilissimi.

    [Deux livres, jusqu’ici inédits, de Caspar Bauhin, {a} natif de Bâle, sur la nature des hermaphrodites et des accouchements des monstres, selon la sentence des théologiens, des jurisconsultes, des médecins, des philosophes et des rabbins ; tout à fait philologiques, ils sont illustrés par une infinité d’exemples ; leur lecture sera extrêmement agréable et utile aux étudiants de toutes les disciplines]. {b}

    A.‑J.‑L. Jourdan in Panckoucke :

    « Ce livre, plus curieux qu’utile, montre quels peuvent être les inconvénients de l’érudition lorsque le goût n’est point épuré par une saine critique. On y lit des citations sans nombre, extraites des auteurs les plus anciens, et toutes les histoires, même les plus étranges, sont accueillies sans examen. Non content d’admettre l’existence des hermaphrodites, Bauhin propose encore d’en reconnaître plusieurs espèces. » {c}


    1. V. note [7], lettre 159.

    2. Oppenheim, Hieronymus Gallerus, 1614, in‑8o de 594 pages ; réimpression de la première édition (Francfort, 1600).

    3. Ce son les mêmes que celles définies par Ambroise Paré (v. supra note [2]).

  4. « Sponde à l’année 1478, num. xxii, où il dit bien des choses singulières sur ce sujet. »

    V. note [21], lettre 408, pour Henri de Sponde et son Annalium Baronii continuatio [Continuation des Annales de Baronius] pour les années 1197 à 1640 (Paris, 1641). Le chapitre que citait Naudé, intitulé Hermaphroditus parit [Un hermaphrodite accouche], se trouve dans le tome ii (année 1478, pages 668‑669) :

    Eodemque anno mense Octobrii in monasterio Benedictorum Issoriensi in Arvernia, monachus quidam hermaphroditus uterum gerere deprehensus, diligenter asservatus est donec peperit. Repertos sæpe Hermaphroditos (qui et Androgyni dicti) et olim Romæ, inter prodigia habitos legimus : peperisse præter hunc vix alius reperiatur ; quem et præterea virili sexu usum esse, Chronicon Ludovici habet. Et in Historia Scotica legimus circa annum Domini millesimum quadringentesimum sexagesimum secundum ancillam utrumque sexum habentem, sed virilem latentem, ubi tamen vellet exercendi habentem potestatem, filiam familias qua cum communi utebatur lecto, prægnantem fecisse : eamdemque, quod cum sexum femineum prætulisset, nihilominus virilem usurpasset, vivam in terra defossam esse. Denique legitur in Supplemento Palmerii, anno 1496. fuisse in Italia feminam nomine Æmiliam, quæ postquam duodecim annis vixisset in matrimonio, facta fuit vir, et duxit uxorem. At nullibi reperias, licuisse unquam monacho, cuiuscumque tandem sexus fuerit, liberis gignendis vacare.

    [Et au mois d’octobre de ladite année, dans le monastère des bénédictins d’Issoire, en Auvergne, on a découvert un moine hermaphrodite dont l’utérus était gros d’enfant, on l’a mis sous étroite surveillance et il a fini par accoucher. Nous lisons souvent des observations d’hermaphrodites (aussi appelés androgynes), qu’on tenait jadis à Rome pour des prodiges ; mais, hormis celui qu’a ainsi relaté la Chronique de Louis, {a} il est presque impossible d’en trouver un autre qui ait accouché. Dans l’Historia Scotica, {b} nous lisons qu’en l’an 1462 qu’une servante dotée des deux sexes, mais cachant sa virilité, dont elle voulait pourtant exercer la puissance, rendit grosse la fille de la famille dont elle avait l’habitude de partager le lit ; puisqu’elle se présentait comme femme, tout en agissant virilement, elle a été enterrée vivante. Enfin, lit-on dans le Supplementum Palmerii, à l’année 1496, qu’en Italie une femme dénommée Æmilia, après avoir vécu dans le mariage pendant douze ans, s’est faite homme et a épousé une femme. {c} Pourtant, vous ne pourrez trouver nulle part un moine qui, quel qu’ait finalement été son sexe, ait eu le loisir d’engendrer des enfants].


    1. Sponde a extrait son récit de la Chronique scandaleuse, titre abrégé des Mémoires rédigés par Jean de Troye, greffier de l’Hôtel de Ville de Paris ; autrement dit les Chroniques de Louis de Valois, roi de France, onzième de ce nom, depuis l’an 1460 jusques à 1483 (Collection universelle des Mémoires particuliers relatifs à l’histoire de France, Londres, sans nom, 1786, in‑8o, tome xiii, pages 392‑393 (année 1478) :

      « En ladite année au mois d’octobre, advint au pays d’Auvergne que, en une religion {i} de moines noirs appartenant à Mgr le cardinal de Bourbon, y eut un des religieux dudit lieu qui avait les deux sexes d’homme et de femme ; et de chacun d’iceux se aida {ii} tellement qu’il devint gros d’enfant, pour quoi fut pris et saisi, et mis en justice et gardé jusques à ce qu’il fût délivré de son postume {iii} pour, après icelui venu, être fait dudit religieux ce que justice verrait être à faire. »

      1. Un monastère.

      2. Jouit.

      3. Un postume (posthume) étant un enfant né après la mort de son père, le terme est ici absurde, et sans doute à remplacer par apostume (tumeur contre nature).

    2. Ce qui suit est la fidèle restitution de l’histoire relatée dans le livre xviii, page 381 vo, lignes 75‑82 des :

      Scotorum Historiæ a prima gentis origine, cum aliarum et rerum et gentium illustratione non vulgari, Libri xix. Hectore Boethio Deidonæno auctore. Duo postremi huius Historiæ libri nunc primum emittuntur in lucem. Accessit et huic eiusdem Scotorum Historiæ continuatio, per Iohannem Ferrerium Pedemontanum, recens et ipsa scripta et edita.

      [Dix-neuf livres de l’Histoire des Écossais depuis la première origine de ce peuple, avec un éclairage peu commun sur d’autres affaires et d’autres peuples. Par Hector Boethius natif de Dundee. {i} Les deux derniers livres de cette Histoire sont publiés pour la première fois. On y a ajouté la continuation de ladite Histoire, par Iohannes Ferrerius, natif du Piémont, {ii} qu’il a lui-même écrite et éditée]. {iii}

      1. Hector Boece ou Boyce (1465-1536).

      2. Giovanni Ferrerio (1502-1579).

      3. Paris, Iacobus du Puys, 1574, in‑fo de 803 pages.

    3. Matthias Palmerius (1423-1483) a écrit une Additio [Addition] (jusqu’à l’année 1481) de la Eusebii Cæsariensis Episcopi Chronicon [Chronique d’Eusèbe, évêque de Césarée] ; dans l’édition de Paris, Henri Estienne, 1518 (in‑8o de 346 pages), une Nova Additio [Nouvelle addition] la prolonge jusqu’à l’année 1512 mais sans événement daté de 1496.

4.

« Notre chère Grèce s’est exilée de l’autre côté des Alpes. »

  • L’humaniste catholique allemand Johann Reuchlin, dit Capnion (v. note [48], lettre 99), fut l’un des nombreux disciples de Johannes Argyropoulos (Argyrophilus, Argyrophile, Giovanni Argiropulo ; Constantinople 1415-Rome 1487) théologien et philosophe byzantin d’origine grecque, parfait exemple de l’érudit qui dut fuir après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 (v. notule {e}, note [49] du Naudæana 2). Réfugié en Italie, il enseigna le grec à Florence puis à Rome et traduisit en latin plusieurs livres d’Aristote.

  • Spire (Speyer, Palatinat), sur le Rhin, était une ville libre et un évêché du Saint-Empire. Entre 838 et 1570 Spire fut un lieu de réunion pour les diètes (assemblées, Reichstage) de l’Empire. Celle de 1526 fut déterminante dans l’essor de la Réforme luthérienne.

  • Abdias était Ovadia ben Jacob Sforno (Cesena vers 1475-Bologne 1550), rabbin italien, médecin et philosophe : grand exégète de la Torah, opposé à l’aristotélisme,ili marqua une grande réticence envers ses interprétations mystiques (Cabale, v. note [27] du Borboniana 1 manuscrit).

  • V. notes [17] du Traité de la Conservation de santé, chapitre ii, pour l’empereur Frédéric iii de Habsbourg (1452-1493), et [3], lettre 561, pour Thucydide.

5.

Écrire et imprimer que les superstitions « font la puissance de l’empire monastique » est une audace libertine qui dépasse en virulence et en aplomb tout ce que Guy Patin a pu oser contre les moines dans ses lettres.

V. notes [4], lettre 692, et [18][19] du Borboniana 8 manuscrit pour l’empereur germanique Maximilien ier (1493-1519), fils et successeur de Frédéric iii. La dispute sur les livres judaïques eut lieu à Cologne et à Francfort en 1510. Elle avait été déclenchée par le pamphlet de Johannes Pfefferkorn (1469-1524), boucher juif de Cologne, converti au catholicisme, qui réclamait l’autodafé.

6.

Petrus Galatinus (Pietro Colonna Galatino ; Galatina, Pouilles vers 1460-Rome vers 1540), moine dans l’Ordre des frères mineurs, était érudit en latin, grec et hébreu, et s’est illustré par ses études théologiques et orientalistes.

V. note [15], lettre 97, pour Martin Luther, dont la révolte de 1517 contre la papauté fut l’acte fondateur de la Réforme protestante.

Les Ioannis Reuchlin Phorcensis Ll. Doc. De Arte cabalistica Libri tres Leoni x. dicati [Trois livres de Johann Reuchlin, docteur ès lettres natif de Pforzheim, sur l’Art cabalistique, dédiés à Léon x] {a} relatent un dialogue entre le cabaliste juif Simon, le philosophe pythagoricien Philolaos {b} et le mahométan converti Marranus, dissertant sur le sens caché du Pentateuque {c} et du Talmud, {d} au moyen de la Cabale. {e} Ajouté à la querelle de l’autodafé, ce livre valut à Reuchlin d’être traduit pour hérésie devant l’Inquisition de Mayence.


  1. Haguenau, Thomas Anshelmus, 1517, in‑fo de 160 pages.

  2. V. notule {b}, note [17], lettre 307.

  3. Tohra des juifs, Ancien Testament des chrétiens.

  4. V. note [2], lettre latine 233.

  5. V. note [27] du Borboniana 1 manuscrit.

La Vie d’Érasme, dans laquelle on trouvera l’histoire de plusieurs hommes célèbres avec lesquels il a été en liaison, l’analyse critique de ses ouvrages, et l’examen impartial de ses sentiments en matière de religion, par Jean Levesque de Burigny, {a} a décrit les interventions d’Érasme, dans sa correspondance, en faveur de Reuchlin (tome premier, pages 231‑234) :

« Lorsqu’il était pendant {b} à Rome, Érasme écrivait au pape Léon x {c} que Reuchlin était un homme du premier mérite dans tous les genres de sciences ; qu’il était le phénix et l’honneur de l’Allemagne. Il sollicita pour lui dans les termes les plus pressants les cardinaux Grimani et de Saint-Georges : {d} il les assure qu’en protégeant Reuchlin, ils rendront un service essentiel aux sciences et aux gens de lettres, qui en conserveront une reconnaissance infinie. C’était plutôt par esprit de justice et par l’estime singulière qu’il avait pour Reuchlin qu’il prenait ainsi son parti. Ils avaient peu de liaison ensemble : Érasme ne vit qu’une seule fois Reuchlin à Francfort ; il est vrai qu’ils avaient commerce de lettres. Érasme lui écrivait pour lui donner d’excellents conseils : il l’avertissait de ne point traiter ses adversaires avec un si grand mépris et de ne pas attaquer un Ordre entier, {e} sous prétexte qu’il avait sujet de se plaindre de quelques particuliers. […]

Le livre de Reuchlin ne reçut aucune flétrissure de Rome pendant le pontificat de Léon x. {c} Il y a apparence que la recommandation d’Érasme, qui y avait pour lors beaucoup de puissants amis et de crédit, lui fut favorable ; le pape était persuadé d’ailleurs que c’était injustement qu’on accusait Reuchlin et son livre d’hérésie. On pensa moins avantageusement de lui dans la suite des temps : Paul iv et Clément viii {f} condamnèrent son ouvrage, et il est mis au rang des livres défendus dans l’Index fait par ordre du concile de Trente […]. {g}

Ce fut l’affaire de Reuchlin qui donna occasion au livre ingénieux qui a pour titre Lettres des hommes obscurs {h} que quelques-uns […] ont attribuées à Érasme. […]

Quelque temps après la mort de Reuchlin, Érasme crut devoir célébrer la mémoire d’un homme pour qui il avait la plus profonde estime : il en fit l’Apothéose dans un de ses Colloques, où il introduit un cordelier qui dit avoir vu en songe saint Jérôme qui recevait Reuchlin dans le Ciel, où il avait été transporté par les chœurs des anges. Érasme finit cette Apothéose en invoquant Reuchlin, et en le priant de protéger les langues saintes, de punir les méchants et les calomniateurs. » {i}


  1. Paris, De Bure l’aîné, 1757, 2 tomes in‑12.

  2. Lorsque le procès de Reuchlin était en instance à Rome.

  3. Jean de Médicis, pape de 1513 à 1521 (v. note [7], lettre 205).

  4. Les cardinaux Domenico Grimani (Venise 1461-Rome 1523) et Giovanni Antonio Sangiorgio (Milan vers 1440-Rome 1509), tous deux nommés en 1493.

  5. Les dominicains.

  6. V. notes [5], lettre 132, pour Paul iv (1555-1559), et [2], lettre 47, pour Clément viii (1592-1605).

  7. V. notule {c}, note [30] du Naudæana 2.

  8. Epistolæ obscurorum Virorum… (Haguenau, 1515-1519), v. note [48], lettre 99.

  9. L’Apothéose de Capnion, v. note [49], lettre 99.

Le désaccord des deux humanistes sur la manière de nommer et prononcer la 7e lettre de l’alphabet grec, η, a laissé des traces en philologie : Reuchlin avait choisi le son i, créant l’iotacisme où η se dit ita ; mais plus tard, dans son Dialogus de recta Latini Græcique sermonis pronuntiatione [Dialogue sur la prononciation correcte du discours latin et grec] (Paris, 1547, v. note [6] du Faux Patiniana II‑5), Érasme opta pour le son ê, créant l’êtacisme où η se dit êta. V. notes [11] et [12] du Borboniana 3 manuscrit pour d’autres avis sur cette querelle philologique.

Speculum oculare [Le Miroir oculaire] est la traduction latine du titre allemand, Der Augenspiegel, du livre que Reuchlin a fait paraître en 1511 (Tübingen, in‑4o), dont le frontispice est orné d’une paire de bésicles ; il répondait à la série de livres que Pfefferkorn (v. supra note [5]) avait publiés pour demander l’autodafé des livres judaïques : Der Judenspiegel [Le Miroir des juifs] (1507), Der Warnungsspiegel [Le Miroir de mise en garde] (1508), Der Handspiegel [Le Miroir à main] (1511), etc. Les fos xxixxxii de l’Augenspiegel de Reuchlin sont rédigés en latin ; il y défend le Talmud (v. note [2], lettre latine 233) en attaquant bien plutôt Pfefferkorn que les moines.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), page 208 :

« On peut rectifier cet article sur la nouvelle vie de Reuchlin que M. Majus a donnée, {a} et sur ce que M. Bayle en a remarqué sous le nom d’Hochstrat. » {b}


  1. Vita Jo. Reuchlini Phorcensis, Primi in Germania in Hebraicarum Græcarumque, et aliarum bonarum litterarum Instauratoris, in qua multa de varia ad Historiam superioris Seculi, cum sacram, tum profanam, remque litterariam spectantia memorantur. Succincte descripta editaque Jo. Henrico Majo, Phorcensi, in Illustri Gymnas. Durlac. Professore P. ac templo primario D. Stephani Pastore.

    [Vie de Johann Reuchlin, natif de Pforzheim, premier instaurateur des lettres hébraïques et grecques en Allemagne, ainsi que d’autres études des belles-lettres : elle conserve la mémoire de multiples et diverses choses qui regardent l’histoire du précédent siècle, ainsi que les affaires tant sacrées que profanes et littéraires. Johann Heinricus Majus, natif de Pforzheim, premier professeur à l’Université de Durlach {i} et pasteur du premier temple de Saint-Étienne, l’a écrite brièvement et mise en lumière]. {ii}

    1. Heinrich Majus (1653-1719) professait l’hébreu à Karlsruhe.

    2. Durlach, Martin Müller, 1687, in‑8o de 559 pages.

  2. Les notes du Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (Rotterdam, 1702, tome 2, pages 1575‑1577) sur le moine dominicain Jacques Hochstrat (mort en 1527 à Cologne) font largement état de la querelle théologique qu’il eut avec Reuchlin et Luther.

7.

Capelan est une altération péjorative de chapelain : « pauvre prêtre qui cherche l’occasion de desservir quelque chapelle, d’aller dire la messe pour quelqu’un. Cet homme se dit abbé, et ce n’est qu’un pauvre capelan » (Furetière).

Urbain viii (v. note [192], lettre 34) était le pape qui détestait Richelieu en 1632-1633 : pour sa politique étrangère, dirigée contre les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche, et pour son attitude devenue conciliante à l’égard des réformés français.

V. note [12], lettre 59, pour le cardinal Bagni (Gianfrancesco Guido di Bagno) qui avait été nonce apostolique à Paris de 1627 à 1630, et dont Gabriel Naudé avait été le bibliothécaire en Italie de 1631 à 1642. On peut ici sérieusement se demander si, sous cette couverture, Naudé ne fut pas agent de Richelieu en Italie : cela expliquerait que, neuf mois avant sa mort, le cardinal-ministre ait confié le soin de sa bibliothèque à Naudé dès son retour en France, en mars 1642 (v. note [6] du Naudæana 4).

8.

Le nom latin complet des tablettes antiques d’écriture est pugillares ceræ [tablettes (de bois enduites) de cire], synonyme de tabulæ. Le mot dérive de pugnus [poing] (qui a aussi donné pugil, boxeur), en lien avec le fait qu’elles tenaient dans la main. Elles étaient réutilisables après en avoir remplacé la cire (soit avoir fait tabula rasa, « table rase »).

Le papyrus (à l’origine du mot « papier », charta en latin), tiré de l’écorce des roseaux, était la principale, sinon unique, source végétale de support pour l’écriture depuis la plus haute Antquité ; mais, dans l’Empire romain, il était plus côuteux que les tablettes, car l’Égypte avait le monopole de sa fabrication et de son exportation. Le parchemin (v. note [15], lettre 117) s’y est plus tard substitué.

En Europe, le papier, tiré du chanvre (v. note [9], lettre 353), du lin ou de coton (venu d’Inde), n’a été introduit qu’aux xiexiie s., par l’intermédiaire des Arabes, à l’imitation des Chinois et des Japonais, qui l’utilisaient déjà plusieurs siècles avant le début de l’ère chrétienne. On n’a commencé à tisser ces fibres pour en faire du linge que deux siècles après. Les anciens Romains et leurs successeurs du Moyen-Âge se vêtaient de laine. Le lin et le chanvre (lineæ) ne leur servaient qu’a tresser des cordes.

V. notes [4], lettre de Claude ii Belin, datée du 4 mars 1657, pour le pantagruélion dans le Tiers Livre de Rabelais, et [30], lettre 279, pour Charles vii, roi de France de 1422 à 1461, qui avait épousé Marie d’Anjou quelques mois avant de monter sur le trône.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 208‑209 :

« Pugillares. Ce serait ici l’occasion de traiter de ce qui servit autrefois aux Anciens pour écrire ; mais cette matière mérite bien qu’on lui destine une dissertation entière. Ainsi, on se contentera d’indiquer ici ceux qui en ont écrit le plus judicieusement et avec plus de recherches. Voyez : Hermann. Hugo de primo scrib. orig. cap. 10 et seq. ; {a} Salmasius in Vopiscum ; {b} P. Mabillon de re Diplomat. lib. i, cap. 8 ; {c} et Is. Vossius in notis Catullianis. {d}


  1. Hermannus Hugo (Bruxelles 1588-Rheinberg 1629), jésuite flamand, De prima scribendo Origine et universa rei literariæ Antiquitate… [De la première Origine de l’écriture et de l’Antiquité universelle de la littérature…] (Anvers, Plantin, Batlthasar et Ioannes Moretus, 1617, in‑8o), chapitres :

    • x (pages 89‑98), De materia qua scriptum antiquissime [De la matière qu’on emploie pour écrire depuis la plus haute Antiquité] ;

    • xi (pages 98‑101), De primo usu chartæ, eiusque variis generibus et appellatione [Du premier usage du papier, sa dénomination et ses diverses sortes] ;

    • xii (pages 101‑106), Qua materia scriptum, sive ex qua literæ [Les outils pour écrire, ou la manière de tracer les lettres].

  2. V. note [32], lettre 503, pour les Historiæ Augustæ Scriptores sex [Six auteurs de l’Histoire Auguste] de Claude Saumaise (Paris, 1620). Vitry y renvoyait aux érudites notes 28‑29 (pages 443‑451) sur Flavius Vopiscus.

  3. Jean Mabillon (v. note [2], lettre de Hugues ii de Salins datée du 3 mars 1657), De Re diplomatica libri vi. in quibus quidquid ad veterum Instrumentorum antiquitatem, materiam, scripturam, et stilum ; quidquid ad sigilla, monogrammata, subscriptiones, ac notas chronologicas ; quidquid inde ad antiquariam, historicam, forensemque disciplinam pertinet, explicatur et illustratur… [Six livres de la Science diplomatique, où est expliqué et mis en lumière tout ce qui touche : à l’antiquité des vieux outil, matière, écriture, stylet ; aux sceaux, monogrammes, signatures et datations ; et enfin à la science des documents anciens, le l’histoire et des chartes publiques…] (Paris, Louis Billaine, 1681, in‑4o), chapitre viii, pages 31‑39.

  4. « Vossius dans ses notes sur Catulle » : Cajus Valerius Catullus et in eum Isaaci Vossii Observationes [Caius Valerius Catullus (v. note [8], lettre 52) et les Observations d’Isaac Vossius (v. note [19], lettre 220) à son sujet] (Londres, Isaac Littlebury, 1684, in‑4o), note sur Novi libri, novi umbilici [Nouveaux livres, nouveaux cylindres] (pages 51‑55).

9.

« avec autorité ».

10.

Carême (Furetière) :

« Temps de pénitence où l’on jeûne 40 jours pour se préparer à célébrer la fête de Pâques. Il faut faire une dette payable à Pâques pour trouver le carême court. Les anciens Latins faisaient trois carêmes : le grand, devant Pâques ; l’autre, devant Noël, qu’on appelait de la Saint-Martin ; et l’autre, de Saint-Jean-Baptiste ; {a} tous trois de quarante jours. Les Grecs en observaient quatre, qu’ils nommaient de Pâques, des Apôtres, de l’Assomption et de Noël. Les jacobites en font un cinquième, qu’ils appellent de la pénitence de Ninive ; les chaldéens et les nestoriens, de même. Les maronites en font six, y ajoutant celui de l’Exaltation de la sainte Croix. Les arméniens en font huit de différente durée. {b} Le carême est bas, quand il commence en février, et il est haut, quand il commence en mars. La mi-carême est une fête où les harengères se réjouissent : c’est le jeudi qui est au milieu du carême. Faire le carême, c’est observer les règles du jeûne ; rompre le carême, c’est y contrevenir, manger gras. On dit qu’on fait faire un long carême à quelqu’un quand on l’a longtemps privé de quelque chose qu’il aimait bien. On appelle fruits de carême, les fruits secs et réservés pour le carême, comme raisins, figues, pruneaux, brignoles, {c} etc. ; viandes de carême, le poisson et tous les autres mets, à la réserve de la chair. Ce mot vient de quadragesima. » {d}


  1. Ou Saint-Jean, le 24 juin.

  2. Contrairement à toutes ces catégories de chrétiens, les protestants ne respectent pas le jeûne de carême.

  3. Les catholiques laïcs n’observaient ordinairement que le carême de Pâques.

  4. Pruneaux de Brignoles, v. note [7], lettre 336.

  5. Espace de 40 jours en latin.

Gabriel Naudé se référait à trois auteurs qui ont écrit sur le jeûne du carême.

  1. L’impétueux Tertullien (v. note [9], lettre 119) a écrit un livre De jejunio adversus psychicos [Du Jeûne, contre les psychiques]. Nicolas Rigault l’a intitulé De Ieiuniis [Des Jeûnes] (pages 700‑714) dans son édition des Opera Tertulliani [Œuvres de Tertullien] (Paris, 1641, v. note [13], lettre 195).

    Par dénigrement, Tertullien appelait les chrétiens psychiques (soumis à leurs propres impulsions), après qu’il eut abandonné leur foi pour adhérer à l’hérésie montanistes {a} (pneumatiques, soumis aux impulsions de l’Esprit) qui prônaient, bien avant l’institution du carême chrétien, des jeûnes extrêmement fréquents et rigoureux (chapitre ii) :

    « Quant aux xérophagies, {b} c’est pour eux {c} un nom tout nouveau qui désigne je ne sais quel devoir chimérique, on plutôt quelque superstition voisine des superstitions païennes, comme qui dirait les abstinences et les purifications par lesquelles on célèbre les fêtes d’Apis, d’Isis et de Cybèle, {d} mère des dieux ; tandis que la foi chrétienne, affranchie par Jésus-Christ, ne doit pas même s’interdire quelques aliments, comme le prescrivait la loi mosaïque, puisque l’Apôtre {e} a permis de manger indistinctement de toutes les viandes que l’on vend, en détestant “ tous ceux qui interdisent le mariage et l’usage des viandes que Dieu a créées ”. Voilà pourquoi le même Apôtre nous {f} désignait d’avance, quand il parlait “ de ces hommes qui abandonneront la foi, en suivant des esprits d’erreur et des doctrines de démons, et de ces imposteurs pleins d’hypocrisie qui auront la conscience cautérisée ”. Cautérisée par quels feux, s’il vous plaît ? Par les feux que nous allumons sans doute pour les noces ou les banquets que nous célébrons tous les jours ! Ainsi encore nous sommes frappés, disent-ils, par les mêmes traits que ces Galates “ qui observaient les jours, les mois et les années ”. Ils nous opposent également ces paroles d’Isaïe : “ Tel n’est pas le jeûne que le Seigneur a choisi ”, c’est-à-dire, non pas l’abstinence des aliments, mais les œuvres de justice qu’il énumère. On veut enfin que le Seigneur, dans son Évangile, ait répondu en quelques mots à ces scrupules au sujet des aliments : “ Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort. ” D’ailleurs, ne mangeait-il pas ? Ne buvait-il pas lui-même jusqu’à faire dire : “ C’est un homme insatiable et adonné au vin “ ? C’est encore dans ce sens que l’Apôtre disait : “ Le manger n’est pas ce qui nous rend agréables à Dieu ; car, si nous mangeons, nous n’aurons rien de plus devant lui, ni rien de moins, si nous ne mangeons pas. ”

    Voilà sur quelle autorité ils s’appuient pour encourager adroitement tous ceux qui se laissent aller aux convoitises du ventre, à regarder comme choses superflues et nullement nécessaires les jeûnes, les abstinences et la sobriété, sous le prétexte que Dieu leur préfère les œuvres de la justice et de l’innocence. Quels sont les arts qui flattent les appétits de la chair ? Nous le savons, parce qu’il en coûte peu pour dire : “ Il faut que je croie de tout mon cœur, ou que j’aime Dieu et mon prochain. ” »


    1. Schisme ou hérésie née en Phrygie au iie s. et autrement appelée cataphrygienne : « ils avaient, dit saint Épiphane, les mêmes sentiments que les catholiques sur le mystère de la Trinité ; ils parlaient du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de la même manière que l’Église, mais ils l’avaient abandonnée en reconnaissant Montan pour prophète, et Priscilla et Maximilla pour de véritables prophétesses, qu’il fallait consulter sur tout ce qui regardait la religion, comme si le Saint-Esprit avait abandonné l’Église, et qu’elle n’eût plus aucun don céleste » (Trévoux).

    2. Alimentations à base exclusive de végétaux (fruits et pain, v. infra notule {a} suivante), ancêtres du végétalisme moderne.

    3. Pour les chrétiens.

    4. V. note [8], lettre latine 103.

    5. Saint Paul, premier instaurateur du rituel chrétien.

    6. Nous les montanistes.

    Rigault a commenté ce livre aux pages 118‑120 de ses Observationes [Observations] ; il y défend notamment l’idée que les premiers chrétiens ont instauré le jeûne du carême pour se distinguer des juifs, en n’observant pas les mêmes rites alimentaires qu’eux.

  2. De Ieiuno quadragesimæ [Le jeûne du carême], qui en détaille l’institution par les Pères de l’Église, les papes et les conciles, est le remier chapitre (pages 1p‑6) du De Ieiuniis et varia eorum apud Antiquos Observantia [Les Jeûnes et leur observance variable chez les Anciens] {a} de Ciaconius. {b} On y retrouve Tertullien (pages 5‑6) :

    Tum temporis scribens contra Psychicos, Tertullianus, Xerophagias diebus jejunii observatas fuisse asserit, siccato cibo ab omni carne et jurulentia. Et libro de cultu mulierum, quasdam creaturas Dei sibi interdicere abstinentes vino, et animalibus Hieronymus dicit. Paulum palmæ fructibus, et Hilarionem paucis massæ caricis perpetuo victitasse. Athanasius et Basilus lib. de virginitate, leguminibus, pane, et oleo paucis nonnunquam adhibitis olusculis, jejuniis carnem spiritui servire cogebant. Ut hinc quantum nostra ætas ab illa antiqua parsimonia degenerarit, quamquam imperfecta sint nostra jejunia, si ad illorum normam conferamus, videre licebit. Certe inter omnia, magnum jejunium, solum Quadragesima dicebatur, quæ velut caput, princeps et initium omnium aliorum videatur.

    [C’est alors que Tertullien, écrivant contre les psychiques, établit que les xérophagies {c} ont été observées pendant les jours de jeûne, à l’exclusion de toute viande et de tout bouillon qu’on en tire ; et Jérôme dit, en son livre sur le culte des femmes, {d} que certaines créatures de Dieu se sont restreintes en s’abstenant de vin et de chair animale. Paul a perpétuellement vécu des fruits du palmier, et Hilarion, d’une petite quantité de figues. {e} Athanase et Basile, {f} au livre sur la virginité, incitaient à soumettre la chair à l’esprit par des jeûnes recourant aux légumes, au pain et à l’huile, en s’autorisant de temps en temps des petites herbes. {g} Si nous nous référons à leur règle, on pourra voir combien notre époque a dégénéré par rapport à cette antique parcimonie, et à quel point nos jeûnes sont imparfaits. Entre tous, le carême a certainement été qualifié de seul grand jeûne, pour devenir comme le chef, le premier et l’initiateur de tous les autres].


    1. Rome, Stephanus Paulinus, 1599, in‑4o de 88 pages.

    2. Alfonso Chacon, v. note [2], lettre 304.

    3. Définition de Chacon imprimée dans la marge :

      Xerophagia est rerum aridarum comestio, ut ficuum, nucum, amygdalarum, cariotarum, uvarum passarum, et olivarum, vel similium.

      [La xérophagie est la consommation exclusive d’aliments non carnés, comme figues, noix, amandes, carottes, raisins secs, olives, et ainsi de suite].

    4. Saint Jérôme, v. note [16], lettre 81.

    5. Hilarion de Gaza, ascète palestinien du ive s., saint de l’Église catholique, est considéré comme le fondateur du monachisme.

    6. Athanase, évêque d’Alexandrie au ive s., et son contemporain, Basile, évêque de Césarée, sont deux saints et Pères de l’Église.

    7. Probable erreur typographique : olusculis, « des petites herbes », pour jusculis, « des bouillons de viande ».

  3. Ludovicus Guiccardinus (Lodovico Guiccardini, Guichardin ; Florence 1521-Anvers 1589), historien, géographe et marchand, s’installa à Anvers en 1541 pour y passer le reste de sa vie.

    L’ouvrage de « Lodovico Guichardini, fils de Jacopo [Jacobus] et petit-fils de Francesco [Franciscus, François Guichardin, v. note [14], lettre 816] », qui a connu le plus grand succès est son de Belgia [sur les Flandres] : paru en italien en 1567, il a été traduit en latin, sous le titre de Belgiographia (1612 pour la première de nombreuses éditions), et en français, Description de tous les Pays-Bas, autrement appelés la Germanie Inférieure ou Basse Allemagne (Amsterdam, Henry Laurents, 1641, in‑4o de 606 pages) ; mais la mésaventure que lui valut le carême se lit dans dans L’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou, à la fin du livre xcvi (règne de Henri iii, année 1589), dans le chapitre intitulé Mort de Louis Guichardin (édition française de Londres, 1734, volume 10, pages 723‑724) :

    « Le dernier dont je parlerai est Louis Guichardin, fils de Jacques et petit-fils de François Guichardin, ce célèbre historien si digne de l’estime de tous les hommes. À l’égard de Louis, il fixa sa demeure aux Pays-Bas, et on peut dire que ces provinces doivent lui savoir gré de la description très exacte qu’il en a faite et qu’il a donnée au public. Il y mourut le 22e de mars dans la 66e année de son âge. Il avait autrefois encouru la disgrâce du duc d’Albe {a} pour lui avoir donné de vive voix et par écrit le conseil salutaire d’abolir l’impôt du quarantième : {b} il n’en fallut pas davantage pour le faire arrêter. Le duc d’Albe avouait cependant que c’était par son ordre que Guichardin avait écrit sur ce sujet ; il convenait même que c’était un parfaitement honnête homme. Aussi, disait-il, lorsqu’il voulut excuser depuis la conduite qu’il avait tenue en cette occasion, que ce n’était pas le conseil de Guichardin qui l’avait si fort irrité, mais qu’il avait été vivement piqué de ce que son écrit, au lieu de lui avoir été remis par l’auteur même, était tombé entre ses mains par le canal d’un perfide et d’un traître qui cherchait à lui faire sa cour, et à se mettre en faveur auprès de lui. »


    1. V. note [24], lettre 601, pour le duc d’Albe, gouverneur des Pays-Bas de 1563 à 1573.

    2. Fâcheux contresens du traducteur (Nicolas Rigault) sur de abolenda quadragesima, « d’abolir le carême ».

11.

« il a aussi écrit un poème bucolique. »

Jean Boccace (Giovanni Boccaccio), fils naturel d’un riche banquier florentin, était né en 1313 à Certaldo, petite ville de Toscane, située une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Florence. Après des études en droit canonique, notamment menées à Paris, il se consacra à la littérature : fervent admirateur de Dante (v. note [10] du Patiniana I‑3) et ami de Pétrarque (v. note [17], lettre 93), il renonça à jamais les égaler et se consacra principalement à la prose. Son chef-d’œuvre éternel et universel a été le Décaméron, recueil de cent nouvelles écrites en italien entre 1349-1353 : ayant fui Florence envahie par la peste, une « brigade » de dix jeunes gens, sept femmes et trois hommes, se retirent à la campagne ; pendant dix journées (déka êmérai en grec), ils créent et se racontent tour à tour des histoires à contenu courtois et philosophique, souvent éloigné de la morale convenue, voire scandaleux.

Boccace mourut dans sa ville natale en 1375. Ses autres œuvres citées ici par Gabriel Naudé sont latines :

  • la Genealogia deorum gentilium [Généalogie des dieux païens], anthologie en 15 livres (en prose) des récits mythologiques grecs, commencée en 1350 et remaniée jusqu’à la mort de l’auteur ;

  • les 109 biographies De Mulieribus claris [Des Femmes célèbres], rédigées en prose en 1361-1362 ;

  • le Bucolicum carmen [Poème bucolique], recueil de 16 églogues écrites entre 1347 et 1369.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 209 :

« Jean Boccace. On pourra consulter l’éloge que Papire Masson a fait de Boccace, qui fut premièrement imprimé avec ceux de Dante et de Pétrarque à Paris en 1587. {a} Depuis, M. Ballesdens l’inséra dans le 2e tome des Éloges du même Masson, qu’il publia en 1638. » {b}


  1. Vitæ trium Hetruriæ procerum Dantis, Petrarchæ, Boccacii… Papirii Massoni opera [Vie de trois grands hommes de Toscane, Dante, Pétrarque, Boccace… par les soins de Papire Masson] (Paris, Denis du Prat, 1587, in‑8o).

  2. Seconde partie, pages 185‑222, de cette réédition (Paris, 1638, v. notes [11], lettre 35, et [11] du Patiniana I‑3).

12.

« Le Labyrinthe d’amour », Il Laberinto d’Amore, est le sous-titre du livre intitulé Il Corbaccio [Le Corbeau], parfois traduit en français sous le nom de Songe de Boccace. Il l’a écrit entre 1354-1355 ; on lui a donné un autre sous-titre latin qui en expose l’argument : sive contra sceleratam viduam et alias feminas invectivæ [ou les invectives contre une veuve scélérate et d’autres femmes].

13.

Nouvelle iii de la première journée du Décaméron (traduction française de Francisque Reynard, Paris, G. Charpentier, 1879, in‑12, tome 1, pages 51‑55) : Le juif Melchissedech, avec une histoire de trois anneaux, évite un piège dangereux que Saladin lui avait tendu (avec méprise de Gabriel Naudé sur un diamant au lieu de trois anneaux).

Dans son Traité et dispute contre les équivoques. Traduit du latin… {a}, John Barnes, {b} sans nommer Boccace, a résumé et commenté son conte (pages 127‑129) :

« Nous pouvons rapporter en ce lieu ce qu’un juif, insigne imposteur et athée, disait à un certain empereur des Turcs qui lui demandait ce qui lui semblait des trois religions, savoir la chrétienne, la juive et la mahométane, et quelle était la meilleure. Il répondit que Dieu y avait procédé par simulation et qu’il avait usé d’une certaine feinte dispensatoire au fait de ces trois religions, afin de nous ôter la connaissance < de > laquelle était en possession de la vraie vérité. Et que Dieu en avait fait comme un certain père de famille qui avait trois filles {c} qu’il aimait uniquement, chacune desquelles aspirait d’être déclarée héritière par le testament de son père. Lequel en ayant connaissance, il s’avisa d’une subtilité pour terminer pour l’heure les disputes de ses filles et les retenir en paix. Ce fut qu’il fit son testament, par lequel il institua son héritière celle qui, après le décès du père, représenterait {d} l’anneau d’or d’icelui, où étaient gravées les armes de sa Maison, et avec lequel il avait coutume de sceller les actes qu’il passait pendant qu’il était vivant. Cela fait, il fit faire, en cachette de ses filles, trois {e} anneaux si semblables qu’il n’y avait moyen d’y mettre différence, ni reconnaître quel était l’anneau véritable du père. Il les appela chacune à part et bailla à chacune d’elles un de ces trois anneaux, avec grande protestation de retenir l’affaire secrète, de peur que, venant à la découvrir, cela ne causât plus grandes querelles entre elles. Chacune ayant son anneau fut grandement réjouie, ayant certaine espérance d’avoir la succession de son père. Après que le père fut décédé, chacune croyant être dépositaire de l’anneau vrai de son père, demanda la succession ; mais, étant impossible de reconnaître entre les trois anneaux quel était celui que le testateur soulait porter, {f} il survint un grand procès et dispute douteuse {g} entre elles, qui ne peuvent être terminés jusqu’à ce que le testateur, revenant de l’autre monde, ait assuré lequel de ces trois anneaux tant semblables est le vrai anneau duquel il se servait. {h}

Cet athée disait que Dieu en avait fait de même, qu’il avait ainsi procédé et disposé avec nous quand il nous donnait ces trois religions et cérémonies si différentes, et pour lesquelles tant d’hommes combattent, chacun assurant que l’anneau d’or de vérité est en sa religion ; mais attendu que ces trois différentes religions ne peuvent être toutes vraies, il n’y en a qu’une seule qui possède la vérité, qui aura la pomme d’or sur laquelle, en la dispute des déesses, était écrit soit donnée à la plus belle. {i} Quant à celle des religions qui l’emporterait, cet athée disait que nul Pâris {j} n’était capable de décider cette question parce que nul des mortels ne peut profonder les secrets du cœur de Dieu pour savoir et prononcer laquelle des trois religions est produite de la bouche de Dieu, suivant les règles de la vérité, sans restriction tacite et clause réservée en l’esprit. »


  1. Paris, Rolin Baragnes et Jacques Villery, 1625, in‑8o de 571 pages.

  2. V. note [9], lettre 643.

  3. Trois fils beaux et vertueux dans le conte de Boccace ; l’anneau, passant de génération en génération, avait précédemment servi à distinguer le chef de famille. Le « Turc » était Saladin, premier vizir d’Égypte et de Syrie au xiie s.

  4. Porterait au doigt.

  5. Sic pour deux dans le conte (et pour respecter sa logique).

  6. Avait coutume de porter.

  7. Indécise.

  8. Boccace a ainsi conclu son histoire :

    « Le Saladin reconnut que le juif avait su échapper très adroitement au lacet qu’il lui avait jeté dans les jambes ; c’est pourquoi il se décida à lui exposer son besoin d’argent, et à lui demander s’il voulait lui rendre service ; et ainsi il fit, lui avouant ce qu’il avait eu l’intention de faire s’il ne lui avait pas répondu aussi discrètement qu’il l’avait fait. Le juif, de son propre chef, prêta à Saladin tout ce que ce dernier lui demandait et, par suite, le Saladin le remboursa entièrement. Il lui fit en outre de grands dons, le tint toujours pour son ami, et le garda près de lui dans une grande et honorable situation. »

    La suite est le commentaire de Barnes.

  9. Référence à la mythologie : dans un banquet des dieux sur l’Olympe, Éris, déesse de la Discorde, qui n’y était pas conviée, se venge en lançant une pomme d’or sur laquelle est écrit « Pour la plus belle » ; trois déesses, Héra, Athéna et Aphrodite, se disputent l’objet qui devient la « pomme de discorde » ; Zeus charge le prince troyen Pâris de résoudre la dispute en désignant la gagnante ; il choisit Aphrodite qui lui a promis l’amour d’Hélène, la plus belle mortelle du monde.

  10. Pâris (v. note [19], notule {d}, du Grotiana 1), amant de la belle Hélène.

14.

Gabriel Naudé a ici résumé l’essentiel de ce qui est connu du philosophe aristotélicien Kyriacus Stroza (Ciriaco Strozzi, Kyriac Strosse ; Capalle, faubourg de Florence 1504-Pise 1565), à qui il conférait, à l’imitation de Regius (v. infra), le titre de patrice (patricien, noble) florentin : peut-être était-il apparenté aux Strozzi, dont le palais est une des beautés architecturales de Florence. Se fondant sur son testament, Michaud a donné à Strozzi une épouse, Élisabeth d’Onofrio Susiana, et quatre enfants légitimes.

Le Naudæana citait les :

Kyriaci Strozæ de Republica libri duo, nonus et decimus. Illis octo additi, quos scriptos reliquit Aristoteles, Græci ante facti, nunc primum ab eodem Stroza Latinitate donati.

[Deux livres de la République, le neuvième et le dixième, que Ciriaco Strozzi a ajoutés aux huit qu’Aristote nous a laissés ; précédemment écrits en grec et maintenant traduits en latin pour la première fois par ledit Strozzi]. {a}

Ils ont été traduits en français dans :

Les Politiques d’Aristote, auxquelles est montrée la science de gouverner le genre humain en toutes espèces d’États publics. Traduites de grec en français par Louis Le Roy, dit Regius, {b} avec expositions prises des meilleurs auteurs, spécialement d’Aristote même, et de Platon, conférés ensemble où les occasions des matières par eux traitées s’offraient : dont les observations et raisons sont éclaircies et confirmées par innumérables exemples anciens et modernes, recueillis des plus illustres empires, royaumes, seigneuries et républiques qui furent onques, et dont l’on a pu avoir la connaissance par écrit, ou le fidèle rapport d’autrui. Augmentées des ixe et xe livres, composés en grec au nom d’Aristote par Kyriac Strosse, patrice florentin, traduits et annotés par Frédéric Morel, {c} interprète du roi. {d}


  1. Florence, Junte, 1563, in‑4o de 63 pages.

  2. V. note [6] du Naudæana 2.

  3. V. note [6], lettre latine 355.

  4. Paris, Ambroise Drouart, 1600, in‑fo de 499 pages.

« Malgré les éloges que plusieurs écrivains, et les Encyclopédistes entre autres (art. Aristotélisme), ont prodigués à ce travail, il faut avouer que Strozzi est resté bien au-dessous de l’original, et l’on dirait qu’il a été plutôt occupé d’imiter le style que de deviner les pensées de son modèle » (Michaud).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 209‑210 :

« Cyriacus Strozza. Le même Papire Masson a donné la vie de ce philosophe, qui mourut à Pise, de la pierre, le 5 décembre 1656 : voyez Elog. Massoni p. 2, fol. 223. » {a}


  1. Jean-Papire Masson, Elogia (Paris, 1638, v. supra note [11], notule {b}), tome ii, pages 223‑232, avec cette remarque page 224 reprise pa le Naudæana :

    Uxorem nunquam duxit, quod existimaret curam rei uxoriæ non posse cohærere cum vita eius, qui seriam philosophandi rationem inere decreverit, filios tamen naturales iuvenes amisit.

    [Jamais il ne se maria, estimant les affaires conjugales incompatibles avec sa vie, car elles auraient diminué sa sérieuse détermination à philosopher ; il a néanmoins perdu de jeunes fils naturels].


15.

« faites-le vous-même » (en italien).

V. note [3] du Naudæana 1 pour le pape Grégoire xv, Alessandro Ludovisi, élu en 1621. Issu d’une riche et noble famille bolonaise d’origine florentine, il ne fut guère « simple petit chanoine » : après avoir reçu un double doctorat en droit (civil et canonique) à Bologne en 1575, il avait été nommé archevêque de cette ville en 1612, puis élu cardinal en 1616.

Dès son élection, il avait nommé son neveu, Ludovico Ludovisi (Bologne 1595-ibid. 1632), cardinal et archevêque de Bologne. Le pape Grégoire lui donna aussi le pouvoir d’exercer toutes les charges de la curie romaine (v. note [8] du Borboniana 1 manuscrit) per substitutum [par substitution], c’est-à-dire comme remplaçant, chaque fois que nécessaire. À la mort de son oncle (1623), il perdit ses insignes charges vaticanes pour devenir protecteur d’Irlande, et se retira dans son archevêché (The cardinals of the Holy Roman Church).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), page 210 :

« Lisez Grégoire xv. Le neveu de ce pape, dont il est parlé dans cet article, est le cardinal Ludovisi. »

16.

V. notes [37] et [45] du Naudæana 1 pour les modestes origines du cardinal Agostino Oreggi (Origius) et du pape Sixte Quint.

17.

V. note [2], lettre 178, pour Ibrahim ier, Grand Turc de 1640 à 1648.

18.

Cette courte biographie est celle de Scipione Cicala (imprimé Ligula dans les deux Naudæana de 1701 et 1703, mais écrit Cigala dans la transcription du manuscrit de Vienne) : né à Gênes vers 1550 et mort à Dyarbakir (sud-est de la Turquie) en 1605, il s’est surtout fait connaître sous les noms de Ciğalazade Yusuf Sinan Paşa et Cağaloğlu Yusuf Sinan Kapudan Paşa. Il était fils de Vincenzo ou Visconte Cicala (Gênes 1504-Istamboul 1564), capitaine et corsaire génois, puis pirate méditerranéen (qui ne fut, semble-t-il jamais mahométan), et d’une musulmane native du Monténégro (qui se convertit probablement au catholicisme).

La vie de Cicala est un véritable roman d’aventures que plusieurs historiens modernes ont reconstituée et commentée. En bref, capturé, avec Vincenzo, par les Turcs en 1560 à la bataille navale de Djerba, remportée par les Ottomans contre une coalition hispano-italienne, Scipione ne suivit pas son père, libéré contre rançon ; il se fit mahométan et acquit rapidement un très haut rang auprès du Grand Turc, qu’il servit fidèlement, sur terre et sur mer, pendant tout le restant de sa vie ; il mourut pendant la retraite des Turcs qui suivit la victoire des Perses dans une bataille qui avait eu lieu près du lac d’Ourmia, au nord-ouest de l’actuel Iran.

19.

La divinatio morientium, « divination [prémonition ou prescience] des mourants », n’est pas ici la nécromancie, divinatio mortuorum, c’est-à-dire le « prétendu art d’évoquer les morts pour avoir connaissance de l’avenir, ou de quelque autre chose de caché » (Académie), mais un pouvoir miraculeux qu’auraient certaines personnes de prévoir le moment de leur mort ou de faire des prédictions en mourant, comme l’illustrent les quatre auteurs cités par Gabriel Naudé :

« Voyez à ce sujet Jules-César Scaliger contre Cardan, 307, num. 34 ; le pape Grégoire traite de cette divination en ses Dialogues, et Cicéron y apporte de nombreux arguments dans son livre i de Divinatione. Grégoire en fournit deux raisons : cela résulte soit d’une révélation, soit du fait que les âmes, commençant à se détacher de la matière, pourraient pressentir certaines des choses qu’elles entendent une fois libérées des liens corporels, etc., d’après l’Epitome Baronii de Sponde, à l’année 590, num. 5. »

  1. Jules-César Scaliger contre Jérôme Cardan (Paris, 1557, v. note [5], lettre 9), Exercitatio cccvii (page 418 vo), Expostulatio, et censura [Plainte et censure], § 34, Quare morituri discessum suum magis prævident [Pourquoi ce sont surtout les mourants qui prévoient leur décès] :

    Itaque ne illud quidem dicere dubitasti. Quare morituri magis suum discessum prævident ? “ Quia, inquis, tunc intellectus incipit a corpore separari, atque a residuo animæ. ” Quid incipit ? Ergo privatio motus est. Est ne partibilis intellectus, ut per species accipiat mensuram ? Igitur ex tuo problemate, anima est mortalis. Ergo sentit anima intellectum referentem paulatim pedem multos antea dies, fortasse salvere ab eo iussa. Hinc illæ lacrymæ. Profecto molesta nugamenta plenissima deliriorum. Omnes enim suam præciderent mortem : præsertim Sapientes, atque ii, qui longo laborarunt morbo. Verum nihil mirum te hæc ita sentire : qui mentem nostram dicebas carere ratione. Rationis enim, inquis, est voluntas, non intellectus. At voluntas, et intellectus una est essentia. Et ratio nihil alius est, quam intellectus motio ad conclusionem, aut ad electionem. Adeo ut λογος et νοου sint apud veteres, sicut filius, et pater in divinis. Et apud Aristotelem νοος significet prima principia notissima : λογος autem essentiam, et definitionem, et το τι ην ειναι. Ex quibus duobus tertium sit, quasi spiritus productus, id est scientia ex conclusione.

    [Pourquoi sont-ce surtout les mourants qui prévoient leur décès ? « Parce que, dis-tu, c’est alors que le discernement commence à se séparer du corps et du reste de l’âme ». Pourquoi est-ce lui qui commence ? Il s’agit donc de la suppression d’un mouvement. Le discernement n’est-il pas séparable, puisqu’il perçoit une dimension au travers de ses apparences ? Suivant ta question, l’âme est donc mortelle. Bien des jours à l’avance, l’âme perçoit que le corps revient insensiblement sur ses pas et reçoit l’ordre de lui dire adieu. D’où ces larmes. Voilà vraiment de fâcheuses sornettes absolument délirantes. Tout le monde prédirait sa propre mort : surtout les sages, et ceux qui ont souffert d’une longue maladie. Mais il n’y a rien d’étonnant à ce que tu penses ainsi, toi qui avais dit que notre esprit manquait de raison. La raison, dis-tu en effet, n’est pas le fait du discernement, mais de la volonté. {a} L’essence est pourtant engendrée à la fois par la volonté et par le discernement. Et la raison n’est rien d’autre que le mouvement du discernement vers une conclusion, ou vers un choix. À tel point que, pour les Anciens, le logos et le nooς {b} étaient chez les devins comme le fils et le père. Et chez Aristote, le nooς exprimait les principes premiers les plus connus, mais le logos exprimait l’essence, la détermination et le to ti ên eivtai ; {c} ce dernier dérivant des deux premières, comme le produit de l’esprit, c’est-à-dire la connaissance tirée de la conclusion]. {d}


    1. Scaliger s’adressait à Cardan, critiquant rudement ses 21 livres De Subtilitate [La Subtilité] (Nuremberg, 1550). Je n’y ai pas trouvé tous les propos qu’il lui prêtait ici, mais le livre xiv, De anima et intellectu [L’âme et le discernement] procure quelques éclaircissements sur la métaphysique de Cardan (page 290) :

      Intellectus, res est ipsa quæ intelligitur, velut cum equum intelligo, intellectus meus est forma equi. Ideoque est forma generalis, et velut prima materia. Sed voluntas, est cum fertur extra, ideoque objecto posterior, nec est idem obiecto tunc, sed illi similis. Differunt igitur in duobus maxime : Primum, quod intellectus est res ipsa intellecta, voluntas vero tatummodo illi similis. Secundo, quia intellectus eodem momento constat quo intellecta res, voluntas autem posterior est.

      [Le discernement concerne ce qui est compris : quand je comprends cheval, je discerne la forme d’un cheval ; il s’agit de la forme générale et comme d’une matière première. Mais la volonté s’exprime quand on se porte au delà, elle est donc postérieure à l’objet, sans être la même chose que lui, tout en lui étant similaire. Il y a donc deux différences principales : 1. ce qui est discerné est la chose comprise elle-même, mais la volonté lui est seulement semblable ; 2. alors que le discernement se produit au moment même où la chose est comprise, la volonté s’exerce après].

      En d’autres termes la volonté, voluntas, est l’interprétation active de ce que perçoit le discernement, intellectus. Plus loin (pages 292‑293), Cardan s’est intéressé aux liens entre le corps et l’esprit, et à l’immortalité du discernement :

      Necesse vero est in affectibus animi corpus pati, quoniam hi non sine corpore fiunt. Intellectus vero non immutat, nisi vel quia cum ratione et imaginatione operari illum necesse est, vel quia dum intelligit delectatur totus homo. Ipse enim intellectus omnino a corpore per se separatus est. […] Æterna igitur est forma intellectus, quoniam noster intellectus dum hæ legis et contemplaris manet et est, eademque sunt formæ scilicet ac species rerum universalium usque in æternum. Videntur igitur maxime sapientum immortales animi : at in sensu non sit immutatio, propterea perit, et etiam quod sentitur idem non manet.

      [Le corps pâtit nécessairement des affections de l’esprit, parce qu’elles ne naissent pas s’il n’y a pas de corps ; mais le discernement ne change pas, hormis qu’il met nécessairement en action ses capacités à raisonner et à imaginer, ou que l’homme tout entier se réjouit quand il comprend ; en soi, le discernement lui-même est en effet entièrement séparé du corps. […] La forme du discernement est donc éternelle, parce que, quand tu lis et considères attentivement mon propos, tu fais que mon discernement persiste et soit ; et de même, les formes et les essences de toutes choses sont là pour l’éternité. Ce sont donc principalement les esprits des sages qui sont immortels ; mais ce qui ne modifie pas le sens périt, de même que ce qui est ressenti ne subsiste pas].

    2. La « parole » et l’« esprit » (dans le sens de pensée).

    3. Expression et notion que la scolastique (v. note [3], lettre 433) a empruntées à la Métaphysique d’Aristote en la traduisant par « quiddité » (xive s.) : essence occulte d’un objet ou d’un être, qui en fait ce qu’il est, le principe substantiel qui s’unit à la matière pour former un corps, soit l’âme chez l’être humain.

    4. Structure classique (scolastique) du discours fondé sur le syllogisme (v. notes [8], lettre 196).

      Les transcriptions latines permettront sans doute à meilleur philosophe que moi de traduire plus exactement ce que Scaliger et Cardan ont exactement voulu dire.


  2. Grégoire ier, dit Grégoire le Grand (Gregorius Magnus, Rome vers 540-ibid. 604), élu pape en 590, créateur du chant grégorien, saint, docteur et Père de l’Église catholique, est auteur de trois livres de Dialogues, ou traits intéressants sur les vertus et les miracles de plusieurs saints d’Italie. Ils contiennent une foison de prodiges en lien avec la mort et la résurrection des âmes. Parmi d’autres extraits, la mort de saint Benoît (livre ii, chapitre xxxvi) correspond au propos de Naudé :

    Eodem vero anno, quo de hac vita erat exiturus, quibusdam discipulis secum conversantibus, quibusdam longe manentibus, sanctissimi sui obitus denuntiavit diem : præsentibus indicens, ut audita per silentium tegerent, absentibus indicans, quod vel quale eis signum fieret, quando eius anima de corpore exiret. Ante sextum vero sui exitus diem aperiri sibi sepulturam iubet : qui mox correptus febribus, acri cœpit ardore fatigari. Cumque per dies singulos languor ingravesceret, sexta die portari se in oratorium a discipulis fecit, ibique exitium suum Dominici Corporis et Sanguinis perceptione munivit, atque inter discipulorum manus imbecillia membra sustentans, erectis in cælum manibus stetit, et ultimum spiritum inter uerba orationis efflavit. Qua scilicet die duobus de eo Fratribus, uni in cella commoranti, alteri autem longius posito, revelatio unius atque indissimilis visionis apparuit. Viderunt namque, quia strata palliis atque innumeris corusca lampadibus via, recto Orientis tramite ab eius cella in cælum usque tendebatur : cui venerando habitu vir desuper clarus assistens, cuius esset via, quam cernerent inquisivit. Illi autem se nescire professi sunt. Quibus ipse ait: Hæc est via, qua dilectus Domino cælum Benedictus ascendit. Tunc itaque sancti uiri obitum, sicut præsentes discipuli viderunt, ita absentes ex signo, quod eis prædictum fuerat, agnoverunt. Sepultus vero est in oratorio S. Ioannis Baptistæ, quod, destructa ara Apollinis, ipse construxit : qui et in eo specu, in quo prius habitavit, nunc usque, si petentium fides exigat, miraculis coruscat.

    [L’année même qu’il devait quitter ce monde, {a} Benoît prédit le jour de sa très sainte mort à quelques-uns de ses disciples, dont les uns demeuraient avec lui et les autres à une assez grande distance. À ceux qui étaient près de lui il ordonna de garder dans le secret du silence ce qu’il leur révélait, et pour ceux qui étaient absents, il désigna la nature et les caractères du signe auquel ils reconnaîtraient que son âme quittait la prison de son corps. {b} Six jours avant sa mort, il fit ouvrir son tombeau. Bientôt la fièvre le saisit et l’épuisa par ses dévorantes ardeurs. Chaque jour sa faiblesse allait croissant ; le sixième, il pria ses disciples de le porter à la chapelle, se prépara à la mort en recevant le corps et le sang de notre Seigneur ; puis, appuyant ses membres languissants sur les bras de ses frères, il se tint debout, les yeux élevés au ciel, et rendit le dernier soupir au milieu de sa prière. Le même jour deux religieux, dont l’un demeurait au monastère et l’autre dans un lieu assez éloigné, eurent une même vision qui leur révéla sa gloire. {c} Ils virent, en effet, un chemin tendu de riches tapisseries, éclairé de flambeaux innombrables, se diriger en droite ligne, du côté de l’Orient, depuis le monastère de Benoît jusqu’au ciel. Au sommet de cette voie parut tout radieux un personnage plein de majesté, qui leur demanda quel était le chemin qu’ils apercevaient. Ils avouèrent n’en rien savoir. Alors il leur dit : “ C’est le chemin par lequel Benoît, le bien-aimé de Dieu, monte au ciel. ” Tandis que ses disciples du monastère étaient témoins de la mort du saint homme, ceux qui étaient absents la connurent au signe qu’il leur avait annoncé. Benoît fut enseveli dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste, qu’il avait construite lui-même sur les ruines de l’autel d’Apollon. D’éclatants miracles, quand l’implore la foi des personnes qui les sollicitent, signalent encore sa gloire dans la grotte qu’il choisit pour son premier séjour]. {d}


    1. Benoît de Nurcie, fondateur de l’Ordre des bénédictins, saint et Père de l’Église, est mort en l’an 543 ou 547 dans le monastère du Mont-Cassin (Latium).

    2. Mes italiques soulignent le passage repris par Naudé. Au livre iii, chapitre i, Grégoire est revenu sur cette notion pour la mort de saint Paulin (évêque de Nole, en Campanie, au xe s.) :

      Quia cum dolore esset lateris tactus, ad extrema perductus est. Dumque eius omnis domus in sua soliditate persisteret, cubiculum in quo iacebat æeger, facto terræ motu, contremuit, omnesque qui illic aderant nimio terrore concussit ; sicque sancta illa anima carne soluta est.

      [Une douleur au côté l’avait en peu de jours conduit à l’extrémité. Alors, tandis que toute la maison demeurait ferme sur ses bases, la chambre où gisait le moribond fut secouée d’un violent tremblement de terre, et un mortel effroi saisit tous ceux qui entouraient le lit de Paulin. Dans ce moment, au milieu de l’épouvante générale de tous ceux qui assistaient à ce funèbre spectacle, cette âme fut affranchie des liens de son corps].

    3. revelatio unius atque indissimilis visionis apparuit, littéralement : « leur apparut la révélation d’une seule et même vision. »

    4. Traduction adaptée de l’abbé Blaise Henry (Tours, A. Mame, 1855, in‑12).

  3. Le traité de Cicéron « de la Divination » est composé de deux livres ; le premier contient 58 chapitres. Ce passage du chapitre xxx fait écho à la pensée de Naudé :

    Quod multo magis faciet post mortem, cum omnino corpore excesserit. Itaque adpropinquante morte multo est divinior. Nam et id ipsum vident, qui sunt morbo gravi et mortifero adfecti, instare mortem ; itaque iis occurrunt plerumque imagines mortuorum, tumque vel maxume laudi student, eosque, qui secus quam decuit vixerunt, peccatorum suorum tum maxume paenitet. Divinare autem morientes illo etiam exemplo confirmat Posidonius, quod adfert, Rhodium quendam morientem sex æquales nominasse et dixisse, qui primus eorum, qui secundus, qui deinde deinceps moriturus esset. Sed tribus modis censet deorum adpulsu homines somniare : uno, quod provideat animus ipse per sese, quippe qui deorum cognatione teneatur ; altero, quod plenus aer sit immortalium animorum, in quibus tamquam insignitae notæ veritatis appareant ; tertio, quod ipsi di cum dormientibus conloquantur. ldque, ut modo dixi, facilius euenit adpropinquante morte, ut animi futura augurentur.

    [Telle sera, à un degré bien plus élevé, la condition de l’âme quand, la mort proprement dite étant venue, elle sera sortie du corps. C’est pourquoi son caractère divinatoire est plus marqué à mesure que la mort est plus proche : le malade mortellement atteint voit qu’il ne tardera pas à s’éteindre et, la plupart du temps, les images de personnes défuntes se présentent à lui ; c’est alors qu’il a le plus de souci de sa bonne réputation et aussi, quand il a vécu autrement qu’il n’aurait dû, c’est alors qu’il se repent le plus sincèrement des fautes qu’il a pu commettre. Que les mourants soient capables de divination, c’est ce que Posidonius fait voir par cet exemple : un Rhodien dans son agonie nomme six de ses contemporains et dit lequel d’entre eux mourra le premier, lequel suivra et ainsi de suite. Ce philosophe pense que l’action des dieux s’exerce de trois façons sur l’homme qui rêve : 1. l’âme est d’elle-même capable de prévision en raison de sa parenté avec les êtres divins ; ou 2. elle lit la vérité inscrite en quelque sorte dans les âmes des immortels dont l’air est plein ; ou 3. ce sont les dieux qui parlent au dormeur. Et, comme je viens de le dire, c’est aux approches de la mort que l’âme a le plus facilement la vision de ce qui sera].

  4. Henri de Sponde a rédigé un Epitome en latin des Annalium ecclesiasticarum de Baronius, {a} qui a été traduit sous le titre de L’Abrégé des Annales ecclésiastiques de l’éminentissime cardinal Baronius. Fait par l’illustrissime et révérendissime Messire Henri de Sponde, évêque de Pamiers. Mis en français par Pierre Coppin, docteur en théologie, curé de Notre-Dame du Val-lès-Paris, conseiller et annaliste du roi. {b} Le passage signalé par Naudé se trouve dans le tome iii, pages 113‑114, avec le titre marginal de v. Plusieurs visions montrées divinement (première année du pontificat de Grégoire ier, en 590) :

    « Ce même saint pontife raconte en ses Dialogues plusieurs histoires, entremêlées de plusieurs miracles et de plusieurs visions advenues à Rome cette même année de la peste, par lesquelles on a diversement reconnu quel est l’état des âmes des hommes, tant à l’heure de la mort qu’après, selon le bien ou le mal qu’ils ont fait en leur vie ; on y a aussi appris quel bien c’est pour les défunts d’offrir pour eux le saint sacrifice non sanglant {c} de la messe, et comme ceux qui sont fort proches de leur fin ont accoutumé de prédire les choses futures. Cicéron parle de cette prédiction des mourants et en rapporte trois raisons, et saint Grégoire deux, à savoir que cela arrive ou par révélation, ou bien que les âmes, commençant de sortir de la matière, peuvent avoir quelque sentiment des choses qu’elles savent lorsqu’elles sont délivrées de la prison de leur corps. » {d}


    1. Paris, 1613, v. note [21], lettre 408.

    2. Paris, Jacques D’Allin, 1655, quatre tomes in‑fo.

    3. Incruentum : communion sous la seule espèce du pain (corps du Christ), sans le vin (son sang), comme reçoivent les fidèles participant au sacrement ; seul l’officiant boit le vin consacré.

    4. L’italique met en exergue le texte latin original de Sponde que le Naudæana a repris par dans son article :

      […] duas vero Gregorius, nimirum sive accidere per revelationem, sive quod e materia emergere iam animæ inchoantes, prælibare quædam possint de iis quæ vinculis solutæ carnis intelligunt.

20.

Nicolas Flamel (1330 ou 1340-Paris 1418) doit sa célébrité posthume aux infinies légendes qui ont couru et circulent encore sur son génie d’alchimiste faiseur d’or. Gabriel Naudé résumait la biographie écrite par François Grudé sieur de La Croix-Du Maine (1552-1592), bibliographe français, dans le :

Premier volume de la Bibliothèque du sieur de La Croix du Maine, qui est un catalogue général de toutes sortes d’auteurs qui ont écrit en français depuis cinq cents ans et plus, jusques à ce jourd’hui : avec un Discours des vies des plus illustres et renommés entre les trois mille qui sont compris en cette œuvre, ensemble un récit de leurs compositions, tant imprimées qu’autrement. Dédié et présenté au roi. {a} Sur la fin de ce livre se voient les desseins et projets du dit sieur de La Croix, lesquels il présenta au roi l’an 1583 pour dresser une Bibliothèque parfaite et accomplie en toutes sortes. Davantage se voit le Discours de ses œuvres et compositions, imprimé derechef sur la copie qu’il fit mettre en lumière l’an 1579. {b}


  1. Henri iii.

  2. (Paris, Abel l’Angelier, 1584, in‑fo de 558 pages.

Pages 343‑344 :

« Nicolas Flamel, natif de Pontoise, à sept lieues de Paris, ancien poète français, écrivain ou maître d’écriture, peintre et philosophe, mathématicien et architecte, et surtout grand alchimiste (comme l’assurent aucuns).

Il a écrit un sommaire philosophique contenant plusieurs secrets de l’alchimie ou pierre philosophale, imprimé à Paris avec les trois traités de la transformation métallique, chez Guillaume Guillard, l’an 1561, avec les préfaces de Jacques Gohory, Parisien, lequel a discouru amplement du dit Flamel ; {a} comme aussi ont fait plusieurs philosophes de notre temps, desquels la plus grande partie croient (ou, pour le moins, ils s’étudient de le persuader aux autres) que ledit Flamel avait ce don de savoir faire la pierre philosophale, et qu’il ne se pouvait faire autrement, vu les fondations, les superbes édifices et autres choses de remarque qu’il a faites en son temps. Car quelques-uns ont laissé par écrit qu’il était riche de plus de quinze cent mille écus, outre les aumônes, donations et autres dons immenses qu’il fit, tant au cimetière des Innocents à Paris, à Sainte-Geneviève-des-Ardents et à S. Jacques-de-la-Boucherie (auquel lieu il est à demi de relief, avec son écritoire au côté, et le chaperon sur l’épaule). {b} Mais afin de dire ce que plusieurs anciens maintiennent et assurent être véritable, touchant les grands biens et richesses du dit Flamel, et ce qui le rendit si renommé pour ses facultés, ce fut qu’il eut la dépouille des plus riches juifs qui furent chassés de Paris en son temps, avec lesquels (encore qu’il fût chrétien) il avait intelligence, et succéda à leurs biens pour la plus grande partie, car il avait connaissance de ceux qui étaient redevables aux dits juifs, lesquels il eût accusés au roi, ou bien à ceux qui en avaient la confiscation ; mais il se contentait de partager avec les créditeurs, redevables aux juifs, sans les découvrir ou encuser. {c} Et pour que l’on n’eût connaissance de cela, il feignit avoir trouvé la pierre philosophale ; et, de peur que l’on ne fît trop diligente information de ces choses, il s’adonnait à bâtir et fonder des églises, afin que l’inimitié qu’on lui eût pu porter cessât en son endroit ; qui était un bon moyen de se sauver, et principalement entre les Parisiens qui sont tant adonnés à la dévotion. Voilà ce que j’en ai pu apprendre, mêmement de ceux qui ont fait la plus grande profession de cette philosophie […].

Ledit Flamel florissait en l’an de salut 1393 et l’an 1409. Il est enterré au cimetière des Innocents à Paris, avec sa femme nommée Perronnelle ; auquel lieu se voit un tableau peint à l’huile, rempli de plusieurs figures, qui servent comme d’énigmes, pour vouloir montrer la connaissance qu’il avait de la pierre philosophale, etc.

Celui qui a écrit la préface aux lecteurs, imprimée au devant du livre de Roch Le Baillif, sieur de La Rivière, médecin en Bretagne, intitulé le Demosterion, etc. fait ample mention du dit Flamel, ensemble Jacques Gohory, et Gilles Corrozet. » {d}


  1. Rédigé en vers fort obscurs, {i} le principal écrit de Nicolas Flamel est son Petit traité d’alchimie, intitulé le Sommaire philosophique. Il occupe les pages 59 vo‑70 vo de La métallique Transformation, trois anciens traités en rythme {ii} française. À savoir : La Fontaine des amoureux de science, auteur I. De la Fontaine ; Les Remontrances de la Nature à l’alchimiste errant, avec la réponse du dit alchimiste, par I. de Meung, ensemble un traité de son Roman de la Rose, concernant ledit art ; {ii} Le Sommaire philosophique de N. Flamel. Avec la défense d’icelui art et des honnêtes personnages qui y vaquent : contre les efforts que I. Girard met à les outrager. Dernière édition. {iv}

    Les curieux peuvent aussi lire les Trois Traités de la Philosophie naturelle non encore imprimés. Savoir le Secret livre du très ancien philosophe Artephius, traitant de l’art occulte et transmutation métallique, latin français. Plus Les Figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel, ainsi qu’il les a mises en la quatrième arche qu’il a bâtie au Cimetière des Innocents à Paris, entrant par la grande porte de la rue S. Denis, et prenant la main droite, avec l’explication d’icelles par icelui Flamel. {v} Ensemble, le vrai livre du docte Synesius, {vi} abbé grec, tiré de la Bibliothèque de l’empereur sur le même sujet. Le tout traduit par P. Arnauld, sieur de la Chevallerie, Poitevin ; {vii} ce titre est agrémenté de deux vers de Virgile : {viii}

    Si te fata vocant, alias non viribus ullis,
    Neque etiam duro poteris convellere ferro
    .

    [Si le destin t’appelle, sinon tous tes efforts n’en viendraient pas à bout et le fer tranchant ne pourrait pas le détacher].

    1. V. infra notule {d‑v} pour court échantillon.

    2. Vers rimés.

    3. V. infra note [21].

    4. Lyon, Pierre Rigaud, 1618, in‑8o de 172 pages (première édition Paris, 1561).

    5. Pages 45‑88

    6. Synesius de Cyrène, v. notes [14][16] du Borboniana 6 manuscrit.

    7. Paris, veuve de M. Guillemot et S. Thibourst, 1612, in‑4o de 98 pages.

    8. Énéide, chant vi, vers 147‑148, sur le rameau d’or caché dans un arbre au feuillage opaque.

    Jacques Gohory (Paris 1520-1576), avocat, alchimiste et polygraphe, a défendu et introduit Paracelse en France, mais aussi traduit Machiavel et d’autres auteurs italiens ou latins. Ses ouvrages sont souvent ornées de sa curieuse devise : « Envie, d’envie, en vie ». V. infra notule {d‑v} pour un échantillon de ce qu’il a écrit sur Flamel.

  2. Représentation de Flamel en demi-relief, c’est-à-dire quand la figure sculptée « sort à demi-corps du plan sur lequel elle est posée » (Furetière), dans l’église Saint-Jacques-de-la Boucherie, dont ne subsiste que la tour (v. note [26], lettre 523).

    V. note [8], lettre 193, pour le cimetière des Saints-Innocents. L’église Sainte-Geneviève-des-Ardents, détruite au milieu du xviiie s., se trouvait sur l’île de la Cité, à l’angle nord-ouest de l’actuel parvis de Notre-Dame.

  3. Dénoncer.

    Le 17 septembre 1394, Charles vi (1388-1422, v. note [6], lettre 927) avait prononcé un arrêt d’exil contre tous les juifs de son royaume (Hirsch Graetz, Histoire des juifs, Paris, A. Durlacher, 1893, tome quatrième, page 313) :

    « Il leur était interdit dorénavant de résider ou de séjourner dans aucune partie de la France, soit dans les pays de langue d’oïl ou dans les pays de langue d’oc. Voilà donc les juifs condamnés encore une fois à quitter la France, quatre-vingt-dix ans après qu’ils en avaient été proscrits par Philippe le Bel. Charles vi les traita cependant moins durement que son aïeul, il leur accorda un délai pour faire rentrer leurs créances, donna ordre au prévôt de Paris et aux gouverneurs des provinces de les protéger dans leurs biens et leurs personnes, et chargea des officiers de les accompagner jusqu’à la frontière pour les défendre contre toute attaque. Ils ne partirent de France qu’à la fin de 1394 ou au commencement de 1395. »

  4. Le Demosterion {i} de Roch Le Baillif, {ii} edelphe médecin spagiric. {iii} Auquel sont contenus trois cents aphorismes latins et français. Sommaire véritable de la médecine paracelsique, extraite de lui en la plus < grande > part, par ledit Baillif. {iv}

    La préface Au lecteur de ce livre, signée I.D.C.I., mentionne brièvement Flamel, « lequel, de pauvre écrivain qu’il était, et ayant trouvé en un vieil livre une recette métallique qu’il éprouva, fut l’un des plus riches de son temps », et Gohory, avec les commentaires qu’il « a faits sur quelques livres de Paracelse, sous le nom de Leo Suavius ». {v}

    Gilles Corrozet (1510-1568), écrivain et imprimeur parisien, a, entre autres mentions de Flamel, parlé de sa statue qui ornait le portail de Sainte-Geneviève-des-Ardents à la page 105 vo de ses Antiquité, chroniques et singularités de Paris… {vi}

    1. Demosterion est un mot dont je n’ai pas déchiffré le sens spagirique (hermétique)

    2. V. note [18], lettre 408, pour Roch Le Baillif, seigneur de la Rivière.

    3. En relisant cette note, Marie-France Claerebout a fouiné jusqu’à trouver qu’edelphe serait une déformation d’adelphe désignant un disciple ou frère (adelphos en grec) de Paracelse, comme premier grade de l’initiation.

    4. Rennes, Pierre le Bret, 1578, in‑4o de 169 pages.

    5. V. supra notule {a} pour Gohory, ici cité pour son Theophrasti Paracelsi Philosophiæ et medicinæ utriusque universæ compendium : Ex optimis quibusque eius libris, cum scholiis in libros iiii eiusdem de vita longa, plenos mysteriorum, parabolarum, ænigamatum. Auctore Leone Suavio I.G.P. [Compendium de la philosophie et de la médecine universelles de Théophraste Paracelse : tiré de tous ses meilleurs livres, avec des commentaires sur ses quatre livres de la longue vie, qui sont pleins de mystères, paraboles et d’énigmes. Par Leo Suavius, I.G.P.] (Paris, Rovillus, 1516, in‑4o de 376 pages). Le talent alchimique de Flamel est encensé page 259 (dans un latin exécrable) :

      N. Flammelius vero (cuius monumenta artis extant lutetiæ quamplurima) descriptum quoque reliquit, nullam congelationem naturalem metalli reduci in argentum vivum labile fluensque, impostores esse quotquot id asserere audeant.

      [N. Flamel (dont maints chefs-d’œuvre de l’art subsistent à Paris) a aussi laissé un écrit disant qu’aucune congélation naturelle ne peut pas transformer un métal en vif-argent labile et coulant, et que ceux qui le prétendent sont des imposteurs].

      Là-dessus, les vers de Flamel sont peut-être un peu moins obscurs (page 65 vo de la référence citée dans la notule {a‑iii} supra) :

      « C’est ainsi des métaux vraiment :
      Car qui voudrait prendre de l’argent
      Commun et l’or, puis en mercure
      Les remettre, ferait stulture [folie].
      Car quelque grand’ subtilité
      Qu’on ait, aussi habileté
      Ou régime [règle] qu’on penserait,
      Abusé on s’y trouverait. »

    6. Paris, Galiot Corrozet, 1581, in‑8o de 656 pages.

La mystification alchimique de Flamel, conçue pour dissimuler la malhonnête origine de sa fortune, semble donc avoir été si habile qu’elle trompe encore aujourd’hui bien des gobeurs de sornettes ésotériques.

21.

Le Roman de la Rose est l’une des plus célèbres œuvres poétiques françaises du Moyen-Âge ; elle a en effet été écrite entre 1275 et 1280 par Jean de Meung (Chopinel ou Clopinel, vers 1240-vers 1305), qui a grandement prolongé ce qu’avait entrepris Guillaume de Lorris (vers 1200-vers 1238).

Gabriel Naudé se référait sans doute au court Extrait du Roman de la Rose, où J. Clopinel, dit de Meung, parlant des faits tant de Nature que de l’art, son imitateur, écrit (Lyon, 1618, pages 57 ro‑58 vo, v. supra notule {a}, note [20]), texte dont voici quelques vers choisis (qui figurent dans le Roman original) :

« Œuvre l’homme tant qu’il vivra,
La nature n’aconsuivra. {a}
Que d’alchimie tant apreigne, {b}
Que tous métaux en couleur teigne :
Il se pourrait ainçois {c} tuer,
Que les espèces transmuer. […]

Nonobstant, c’est chose notable,
L’alchimie est art véritable,
Qui sagement en œuvrerait
Grands merveilles y trouverait.
Car, comme qu’il soit des espèces,
Au moins les singulières pièces
En sensibles œuvres soumises,
Son muables en tant de guises
Qu’elles peuvent leurs complexions,
Par diverses digestions,
Changer entre elles, par tel change
Qu’il les met sous espèce étrange
Et ôte de la leur première. […]

Mais ainsi ne feront-ils mie, {d}
Qui œuvrent de sophisterie : {e}
Travaillent tant comme ils voudront,
La nature n’aconsuivront. » {a}


  1. N’atteindra.

  2. Apprenne.

  3. Plutôt.

  4. Point

  5. Par sophismes (inférences fallacieuses).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 210‑212 :

« Nicolas Flamel : ce que l’on fait dire ici à M. Naudé est un peu plus supportable que ce qu’il avait avancé dans le Mascurat, pages 341 et 342. {a} Du moins n’y est-il point parlé {b} de l’édit de Philippe-Auguste qui chassa les juifs de France comme de la cause de la fortune de Flamel. Cette bévue était indigne de M. Naudé puisqu’entre le temps de Philippe-Auguste et celui de Flamel, il y a près de 300 ans de différence. {c} Il ne faut pas croire cependant que le sentiment de l’auteur du Naudæana soit beaucoup plus exact. Je ne sache point d’arrêt rendu contre les juifs sous Charles vi, qui les ait contraints de se retirer : {d} ainsi, ce n’est pas plus ce commerce avec les juifs et leurs débiteurs qui lui a fait amasser ces prodigieuses richesses qu’il avait, que la vertu transmutatrice qu’on lui attribue. On pourrait croire qu’étant un écrivain public, comme on n’en peut douter, et faisant à peu près les mêmes fonctions que nos notaires à présent, il ne lui a pas été plus difficile de s’enrichir qu’à mille autres de notre temps, qui n’ont point eu d’autre pierre philosophale qu’une adresse particulière à savoir profiter des avantages que leur fournissaient {e} leurs charges. Outre que le grand nombre de legs pieux qu’il a faits aux églises et hôpitaux peut faire douter que sur la fin de ses jours, il n’ait voulu rendre à Dieu ce qu’il avait pris aux hommes. Au reste, je ne puis m’empêcher de remarquer une autre bévue de l’auteur du Naudæana : c’est quand il dit que les auteurs du Roman de la Rose sont Jean de Mehun et Clopinel ; tout le monde sait qu’il fallait dire Jean de Mehun dit Clopinel et Guillaume de Lorris. »


  1. Le Mascurat de Gabriel Naudé est le sous-titre qu’on a donné à son Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin… {i} Les pages 341‑342 correspondent à cet échange entre Saint-Ange (S) et son compagnon Mascurat (M), sur l’attribution d’un Recueil de diverses histoires et du Roman de la Rose à Nicolas Flamel :

    – S. Que dirais-tu d’avoir été ainsi trompé, toi qui fais profession de ne te laisser surprendre à personne ?
    – M. J’avouerais la dette, {ii} mais je ne puis pas m’être trompé à ces manuscrits de Flamel, car ils sont très bien écrits, et il n’y a pas d’apparence que celui qui les aurait faits eût eu besoin de s’avantager ni accréditer sous le nom de Flamel, puisque le sien ne devait pas être moins connu ni estimé. {iii} Or, parce que ce Flamel était un courtier des juifs, et qu’il leur faisait prêter de grandes sommes d’argent à beaucoup de particuliers, il arriva que Philippe-Auguste les ayant chassés de France, et confisqué tous leurs biens, comme remarque Guillelmus Brito en sa vie,

    Nec mora, de Regni totius abegit eosdem
    Finibus, et nocua regnum putredine soluit,
    Indulto miseris tamen apto tempore, quo res
    Seque suosque parant ad iter prout exigit usus
    , {iv}

    Flamel composa très avantageusement avec lesdits particuliers des sommes dont ils étaient redevables aux juifs parce qu’autrement, il menaçait de leur faire tout perdre en les dénonçant à la justice. Et par ce moyen, il devint si riche en peu de temps que ceux qui n’en savaient pas la cause, et qui connaissaient peut-être Flamel pour un souffleur, {v} eurent occasion de croire qu’il avait trouvé la pierre philosophale. »

    1. Paris, 1649, v. note [127], lettre 166.

    2. « On dit proverbialement qu’un homme avoue, confesse la dette, pour dire qu’il est convaincu, qu’il reconnaît qu’il a tort » (Furetière).

    3. Pour dire que ni le contenu ni la qualité de ces ouvrages ne justifiaient que leur auteur se dissimulât sous un pseudonyme.

    4. « Sans tarder, il les chassa hors des frontières de tout le royaume, et lava la France d’une nuisible pourriture. Comme veulent pourtant les bonnes manières, il accorda à ces misérables et à leurs familles le temps requis pour se préparer au voyage. »

      Guillelmus Brito (Guillaume Le Breton, 1165-1225) est un prêtre et chroniqueur breton qui a laissé une biographie de Philippe-Aguste, intitulée Gesta Philippi regis [Geste du roi Philippe] et traduite en français sus le nom de Philippide.

    5. Alchimiste.
  2. Dans le Naudæana.

  3. Philippe ii Auguste a régné de 1180 à 1223 et a prononcé son édit contre les juifs en 1182, soit exactement 236 ans avant la mort de Flamel.

  4. Sans lui jeter la pierre, car je m’y laisse aussi volontiers prendre, Vitry n’avait pas suffisamment cherché : v. supra note [20], notule {c}.

  5. Sic pour « fournissent ».

22.

Le Pausilippe ou Pausilipe (Pausylippum ou Pausylipum en latin, Posillipo en italien) est un cap situé au nord-ouest de la baie de Naples, non loin du tombeau de Virgile (v. notule {a}, note [38] du Naudæana 2) ; il est dominé par un mont, percé d’un tunnel antique (crypta Neapolitana).

Gabriel Naudé citait ici deux références bibliographiques.

  1. Au chapitre xxi (pages 605‑634), Du Poète Virgile, de son Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie (Paris, 1625, v. note [5], lettre 608), Naudé lui-même a dénoncé l’ineptie des contes magiques que des rêveurs ont attachés au nom de cet auteur (pages 608‑609) :

    « qui a charmé par la perfection de ses œuvres tous les plus beaux esprits à idolâtrer ses vestiges, comme ont fait Stace, Silvius et le Poète florentin, {a} et à le qualifier du titre de très excellent orateur avec Quintilien, saint Jérôme et Sénèque, de Père de l’éloquence, avec saint Augustin, et d’être le seul digne du nom de Poète, avec Jules-César de la Scale ; {b} mais de la géotique, {c} superstitieuse et défendue, de laquelle toutefois cet honneur du Parnasse n’eût été aucunement soupçonné sans l’impudence effrénée de ces potirons et fabulistes, auxquels certes je ne sais si je me dois plutôt prendre, ou à ces deux auteurs modernes, {d} et quelques autres, quos fama obscura recondit, {e} qui sont si légers et crédules que de recevoir de tels faussaires pour cautions légitimes d’une calomnie qui tourne beaucoup plus à leur préjudice qu’à celui de Virgile, la vie duquel est si connue, et tout ce qu’il a fait de plus particulier, si fidèlement recueilli par une infinité d’auteurs, qu’il y a véritablement de quoi s’étonner de ceux-là qui se veulent aujourd’hui servir des mensonges et inventions fabuleuses de sept ou huit esclaves de la barbarie et des opinions de la populace pour augmenter le catalogue des magiciens du nom de ce poète, et nous conter de lui mille petites histoires et férialités {f} qui ne pourraient moins, si elles étaient vraies, que de le faire estimer pour l’un des plus experts qui ait jamais été en cet art. »


    1. Pétrarque (v. note [17], lettre 93) ; v. note [3], lettre 1012, pour Stace. Silvius ne peut ici correspondre qu’à Silvio Antoniano (Rome 1540-ibid. 1603), prélat et génie précoce de la poésie, surnommé Poetino, cardinal en 1599.

    2. Jules-César Scaliger (sous le noble patronyme dont il tirait gloire).

    3. Géoscopie, géomancie ou géomance : « espèce de divination qui se fait par le moyen de plusieurs petits points qu’on marque sur un papier au hasard et sans les compter ; car alors on prétend, sur ces diverses figures que le hasard fait trouver à l’extrémité des lignes, fonder un jugement de l’avenir et décider de l’événement de toute question proposée. Il n’y a rien de plus vain que l’art de la géomance. […] Ce mot vient du grec , terra, et de manteia, divinatio, c’est-à-dire divination par le moyen de la terre car, autrefois, on se servait de petits cailloux, au lieu qu’à présent on se sert de points » (Furetière).

    4. Jean Bodin dans la Démonomanie des sorciers (Paris, 1580, v. note [25], lettre 97) et Pierre de Rosteguy L’Ancre dans L’Incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincues (Paris, 1622, pages 280‑281, v. note [22] du Patiniana I‑1).

    5. « qu’un renom obscur a laissé sombrer dans l’oubli » (Virgile, v. note [22], lettre 117).

    6. Bouffonneries.

    Naudé détaille ensuite les extravagances qu’on a forgées sur la prétendue magie de Virgile, disant, entre autres (pages 612‑613) :

    « il fit ériger sur une haute montagne proche de la ville de Naples une statue d’airain qui avait en sa bouche une trompette, laquelle sonnait si fort, quand le vent de Septentrion venait à souffler, que le feu et la fumée qui sortaient de ces forges de Vulcain, que l’on voit encore près de la ville de Pouzzoles, étaient repoussés vers la mer, sans faire aucun mal ni dommage aux habitants ; que ce fut lui qui fit faire les bains de Caltura di petra bagno et adiuto di l’homo, avec de belles inscriptions en lettres d’or, lesquelles furent depuis rompues et gâtées par les médecins de Salerne qui étaient fâchés que l’on connût par icelles à quelle maladie chacun bain pouvait remédier ; {a} que le même fit en sorte que personne ne peut être offensé dans cette merveilleuse grotte qui est taillée dans la montagne de Pausilippe pour aller à Naples ; […]. » {b}


    1. Pozzuoli en italien, port situé à l’ouest de Naples, renommé pour l’activité volcanique permanente de son sol, à l’origine de sources d’eau chaude et d’une importante activité thermale. La route côtière antique qui menait de Pouzzoles à Naples passait sous le Pausilippe.

      Les thermes dont Naudé parlait ici en donnant leurs noms italiens sont ceux qu’on appelle les « bains de Cicéron », près de Pouzzoles, v.  note [48] du Faux Patiniana II‑4.

      V. note [4], lettre 12, pour Salerne (au sud de Naples, de l’autre côté du Vésuve) et sa fameuse École de médecine, dont les praticiens voyaient d’un mauvais œil les écriteaux thérapeutiques qui les dispensaient de prescrire aux malades dans quel bain se tremper pour se soigner.

    2. V. la fin de la citation de Hentzner donnée dans la notule {b}, note [23] infra, pour le sort réservé à celui qui commettait un homicide dans le tunnel du Pausillipe.

  2. « Voyez de Thou dans sa Vie, 5e partie, page 63. »

    Dans les Jac. Aug. Thuani Commentariorum de vita sua Libri sex [Six livres des Commentaires de Jacques-Auguste i de Thou sur sa propre vie] (sans nom, 1621, v. note [27] du Borboniana 10 manuscrit), le passage sur le Pausillipe se trouve dans le livre i, page 13, sur son voyage en Italie, en 1574 (Thou fr, volume 1, page 32, où il parle de lui à la 3e personne) :

    « De Thou était parti pour Naples sur la fin de février, lorsque le printemps commence en ce pays-là. Après avoir passé par Velletri, Terracina et Fondi, {a} première ville du royaume de Naples, il y arriva par cette caverne pleine de poussière, décrite par Sénèque, {b} et creusée dans la montagne Pausilippe. Il y vit Jean-Baptiste Porta, connu par son Histoire des choses cachées de la Nature, que l’auteur a augmentée depuis. {c} De là, il fit une promenade jusqu’à Salerne et Sorrrento, admirant partout la douceur de l’air et la beauté du pays. Il vit Mergolino, lieu célèbre par le tombeau de Sannazaro et par celui de Virgile, qui n’en est pas loin : {d} l’aspect de la mer rend ce lieu fort agréable. Il se hâta de revenir à Rome par Pouzzoles et par les lieux remarquables d’alentour ; mais si défait et si fatigué des mauvais gîtes qu’il paraissait plutôt revenir d’une longue et fâcheuse maladie, que d’un voyage. »


    1. Trois villes du Latium sur l’itinéraire de Rome à Naples. Terracina est un port de la côte Tyrrhénienne.

    2. Lettres à Lucilius, épître lvii, l§ 1‑2 :

      Cum a Bais deberem Neapolim repetere, facile credidi tempestatem esse, ne iterum navem experirer ; et tantum luti tota via fuit ut possim videri nihilominus navigasse. Totum athletarum fatum mihi illo die perpetiendum fuit : a ceromate nos haphe excepit in crypta Neapolitana. Nihil illo carcere longius, nihil illis facibus obscurius, quæ nobis præstant non ut per tenebras videamus, sed ut ipsas. Ceterum etiam si locus haberet lucem, pulvis auferret, in aperto quoque res gravis et molesta : quid illic, ubi in se volutatur et, cum sine ullo spiramento sit inclusus, in ipsos a quibus excitatus est recidit ? Duo incommoda inter se contraria simul pertulimus : eadem via, eodem die et luto et puluere laborauimus.

      [Obligé de retourner de Baïes à Naples, je me laissai persuader sans peine que la mer était mauvaise, pour ne pas m’embarquer une seconde fois ; mais les chemins étaient tellement inondés de boue que j’eus toutefois l’air d’avoir navigué. Je dus ce jour-là subir absolument le même sort que les athlètes : d’abord frotté d’huile, puis couvert de poussière tout le long du tunnel qui mène à Naples. Rien de plus fastidieux que ce long cachot ; rien de plus obscur que la lumière qui y pénètre, car elle sert à voir, non pas à travers les ténèbres, mais les ténèbres mêmes. Du reste, quand la lumière pénétrerait en ce lieu, la poussière l’aurait bientôt éclipsée, car ce fléau, qui vous incommode déjà dans les endroits découverts, devient bien pire lorsque, prisonnière sans issue, elle tournoie sur elle-même et retombe sur les malheureux qui l’ont soulevée].

      Après son élargissement au xvie s. (v. le récit de Hentzner donné dans la notule {b}, note [23] infra), la crypta Neapolitana est un tunnel long de 700 mètres, sur 4,5 de large, et 5 de haut.

    3. V. note [36] du Naudæana 4 pour Giambattista della Porta.

    4. V. note [38] du Naudæana 2.

23.

« Les anciens Grecs ont appelé ce mont Pausilupon, pour dire consolateur de la peine et des chagrins, et ont honoré Jupiter lui-même de ce surnom, comme on lit dans Sophocle. {a}
Paulus Hentznerus a décrit en détail le site et les environs de ce mont dans le voyage d’Italie qu’il a fait en 1599, page 326. » {b}


  1. Seule l’aide bienveillante et érudite de la Pr Sophie Minon (v. note [1], lettre 115) m’a, une fois de plus, tiré d’affaire pour éclaircir cette référence grecque :

    « Pausilupon signifie “ qui fait cesser (παυσι, forme du verbe παυω) la [les] souffrance[s], peines[s] (η λυπη) ” et c’est en effet attesté comme épithète de Zeus dans le Frag. 425 du Nauplios de Sophocle, et aussi dans le Frag. 67, 5, Tétralogie 9A, d’Eschyle, sous la forme d’une invocation, “ Ô Zeus Pausilype ! ”, et en rapprochement avec une autre épithète de Zeus, banale quant à elle, qui est Σωτηριος (Sôtêrios), “ Sauveur ”. La formation de l’adjectif suit la règle ordinaire.

    À Naples, l’épithète grecque, passée en latin sous la forme de Pausilypon, nom d’une riche villa, a été transposée en italien en Posillipo, mot qui a été francisé et partiellement ré-étymologisé en Pausilippe (comme si existait une relation avec hippos, “ le cheval ”). Le lien étymologique s’est perdu à cause de l’iotacisme qui a prévalu dès l’Antiquité romaine et byzantine (v. supra note [6]) : d’où l’orthographe “ ipo ” convertie pour finir en “ ippo ”, par étymologie populaire.

    Il est vraisemblable que la gémination du l en italien s’explique par l’accent d’intensité sur le i qui précède.

    En somme, on est passé du grec Pausilupos à l’italien Posillipo, puis au français Pausilippe, en partie faussement étymologisant ; mais la transposition en français s’est en fait inspirée du grec autant que de l’italien. »

    Euripide (Les Bacchantes, vers 772) a aussi employé l’expression την παυσιλυπον αμπελον, tên pausilupon ampelon, « la vigne qui apaise le chagrin ». Hormis le doublement (gémination) du l (Pausillipo pour Pausilipo), le dialogue de Capaccio cité par Vitry (v. infra) est en parfait accord avec le propos de Sophie Minon.

  2. Gabriel Naudé a emprunté son latin à l’Itinerarium Germaniæ, Galliæ, Angliæ, Italiæ, scriptum a Paulo Hentznero JC. Illustrissimi Monsterbergensium ac Olsnensium Ducis Caroli, Sacri Rom. Imperii Principis, et Supremi per utramque Silesium Capitanei etc., Consiliari… [Voyage d’Allemagne, de France, d’Angleterre, d’Italie, écrit par Paulus Hentznerus, jurisconsulte, conseiller de l’illustrissime duc Charles (Karl Friedrich) de Münsterberg et d’Oels (villes de Bohême, aujourd’hui Ziębice et Oleśnica en Basse-Silésie), prince de l’Empire, chef suprême des deux Silésie, etc.] (Breslau, héritiers de Johannes Eyenringius et Johannes Perfertus, 1617, in‑4o).

    Paul Hentzner (Krosno Ordrzańskie, Pologne 1558-Oleśnica 1623), dont le nom a été corrompu en Heznerius dans les Naudæana imprimés de 1701 et 1703, y relate sa visite, en 1599, du Pausilypus Mons, aux pages 326‑327 (première page qui a été numérotée 476 dans l’édition de 1701 et 479 dans celle de 1703). Il apporte d’intéressants détails sur l’histoire du tunnel :

    Asserit tamen Strabo, per crepidinem montis olim fenestras plures varijs locis ex alto lumen infudisse ; Quibus omnibus demum, vel terræ motu, vel negligentia temporum obturatis, tenebras profundas, speluncam longissimam illam obsedisse non est mirum ; Hoc quando contigerit, in obscuro nunc item est. Petrus Rassanus Siculus, Episcopus Lucerinus, ante sua tempora, scilicet ante annos cl. plus minus, foramina quibus lumen admitteretur, in ea crypta fuisse nulla, testatur ; Obstructas item fere ruinis atque vepribus utrinque fauces ; ut ingressus absque lumine cunctis esset perhorrendus. Tunc Arragonum Regem Alphonsum i ; in potestatem provincia redacta, complanasse, dilatasseque viam ac fauces ; perforasse montem dorsum, atque duas aperuisse fenestras ; quæ lumen obliquum in mediam speluncam ex adverso nunc infundunt. Tanquam nix quædam imparsa solo, lux illa transeuntibus apparet a longe resplendens in obscuro, priusquam fenestræ videri possunt. Est item in tenebrosæ viæ medio Sacellum exiguum excisum in pariete saxeo, in quo nocte dieque lampas ardens viatoribus æternæ lucis memoriam suggerit, necnon in tabula picta nostram Salutem e Virgine matre D. Maria natam ostendit. Adampliavit opus immortalitate dignum, restauravitque magnifice nostra memoria, Petrus Toletanus, dum Caroli v. Imp. auspicijs Regnum Neapolitanum administravit. Itaque nunc tam recto tramite via per montem ducta est, uti cryptam intrantibus lumen a longe, velut sidus quoddam per ostium, adversum resplendeat, ad quod euntes in tenebris iter dirigant ; quibus item facile atque jucundum est, obvios quosque per lumen illud in speculam intrantes, tanquam pygmæos procul, vel equites, vel pedites cernere ; Quisnam primus animo Xerxeio tam immensum opus aggressus fuerit, aut quo tempore factum sit, feruntur variæ eruditorum sententiæ. Vulgo putatur, si quis in hoc specu occidat aliquem, eum nullo modo posse egredi, idque usu compertum aiunt.

    [Strabon a toutefois relaté que jadis la lumière s’y répandait par plusieurs fenêtres percées à travers la base du mont ; {i} mais elles se sont toutes obstruées, en raison soit des mouvements du terrain, soit de la négligence des temps, et il n’est pas surprenant que de profondes ténèbres aient investi cette très longue caverne ; et après que cela se fut produit, elle demeura dans l’obscurité qui y régna dès lors : Petrus Rassanus Siculus, évêque de Lucera, {ii} témoigne qu’avant son époque, c’est-à-dire voici environ 150 ans, il n’existait aucune ouverture permettant à la lumière de pénétrer dans cette crypte. Éboulements et ronces en avaient aussi presque obstrué les deux issues, de sorte qu’y entrer sans éclairage effrayait absolument tout le monde. C’est alors que le roi Alphonse ier d’Aragon, {iii} après voir réduit la province à son pouvoir, a aplani et élargi les accès et la voie du tunnel ; il a perforé l’arête du mont pour y ouvrir les deux puits qui y introduisent maintenant la lumière de part et d’autre. Comme une sorte de neige répandue sur le sol, cette lueur qui resplendit dans l’obscurité apparaît de loin à ceux qui le traversent, bien avant qu’ils ne puissent voir ces deux fenêtres. À mi-distance du sentier obscur, il y a aussi une petite chapelle, creusée dans la paroi du rocher, où, nuit et jour, brûlent des torches qui procurent aux voyageurs le souvenir de la lumière éternelle, avec un tableau dépeignant le Salut qui nous est venu de la Vierge Marie, mère de Dieu. Petrus Toletanus, {iv} quand il dirigeait le royaume de Naples, sous les auspices de Charles Quint, a élargi et magnifiquement restauré cet ouvrage à jamais digne de notre mémoire. C’est ainsi qu’à présent une voie conduit à travers le mont en si droite ligne que ceux qui pénètrent dans le tunnel aperçoivent au loin la lueur de l’issue opposée : elle resplendit comme une sorte d’étoile et les guide dans leur traversée. Elle leur est rendue facile et agréable, et par cette lueur qui pénètre dans la grotte crée des ombres ayant au loin l’apparence de pygmées, {v} de cavaliers ou de fantassins. Les opinions des érudits divergent sur qui a entrepris un si gigantesque ouvrage, digne de Xerxès, et sur la date à laquelle cela a été accompli. {vi} Une croyance populaire veut que si quelque homme en tue un autre dans cet antre, il n’aura aucun moyen d’en sortir, et le fait a été, dit-on, confirmé par l’expérience].

    1. Strabon (mort vers l’an 25 de notre ère, v. note [5], lettre 977) a décrit le tunnel du Pausilippe dans sa Géographie (livre v‑4, partie 7) :

      « Une voie souterraine existe ici comme à Cumes : percée à travers la montagne qui sépare Néapolis de Dicæarchie, {1} cette voie a plusieurs stades {2} de longueur et assez de largeur pour que deux chars puissent s’y croiser aisément ; de plus, on a pratiqué sur le flanc de la montagne de nombreuses ouvertures, et, de la sorte, malgré l’extrême profondeur du souterrain, il y pénètre encore assez de jour pour l’éclairer. »

      1. L’ancien port grec de Cumes, au nord-ouest de Pouzzoles (Dicæarchie), est aujourd’hui un vaste site archéologique, célèbre pour son antre de la Sibylle (v. note [10], lettre 81). Néapolis est le nom grec de Naples.

      2. Le stade grec mesurait 180 mètres.

    2. Lucera est un évêché des Pouilles. Petrus Rassanus Siculus (Sicilien) est le nom latin de Pietro Ranzano (Palerme 1428-Lucera 1492), moine dominicain qui y fut nommé en 1476. Il a laissé plusieurs ouvrages d’annales historiques.

    3. Alphonse v (1396-1458), dit le Grand ou le Magnanime, roi d’Aragon en 1416, est aussi devenu le premier roi des Deux-Siciles (unification des royaumes de Naples et de Sicile) en 1442, sous le nom d’Alphonse ier.

    4. Charles Quint (v. note [32], lettre 345) avait nommé Pierre Alvarez de Tolède (Alba de Tormes, près de Salamanque 1484-Florence 1553), vice-roi de Naples en 1532.

    5. Bien avant ceux d’Afrique équatoriale, « Pygmées » (de pugmaïos, haut d’une coudée en grec) était le nom que le mythe antique donnait à un « peuple fabuleux de Thrace ; c’étaient des hommes qui n’avaient qu’une coudée de haut ; leurs femmes accouchaient à 3 ans et étaient vieilles à 8. Leurs villes et leurs maisons n’étaient bâties que de coquilles d’œufs ; à la campagne, ils se retiraient dans des trous qu’ils faisaient sous terre ; ils coupaient leurs blés avec des cognées, comme s’il eût été question d’abattre une forêt. Une armée de ces petits hommes attaqua Hercule endormi après la défaite du géant Antée. Le héros se réveille et, riant du projet de cette fourmilière, les enveloppe tous dans sa peau de lion et les porte à Eurysthée [roi de Mycènes]. Les Pygmées avaient guerre déclarée contre les grues qui, tous les ans, venaient de la Scythie les attaquer : nos champions, montés sur des perdrix, ou sur des chèvres et des béliers d’une taille proportionnée à la leur, s’armaient de toutes pièces pour aller combattre leurs ennemis » (Fr. Noël).

      V. note [23], lettre 197, pour la Thrace antique ; d’autres légendes ont fait vivre les Pygmées sur les rives du Nil.

    6. Pendant la seconde guerre médique, contre les Grecs, Xerxès, roi des Perses au ve s. av. J.‑C. (v. note [102] du Faux Patiniana II‑7), avait percé un canal de 2 kilomètres pour traverser le détroit qui joint la péninsule de l’Akté (dite du mont Athos) à la Chalcidique (au nord de la Grèce) ; il n’en reste aucune trace.

      L’histoire plus récente a établi que le tunnel du Pausilippe fut creusé vers 36 s. av. J.‑C. par l’architecte Lucius Coccesius Auctus sur l’ordre de Marcus Vispasanius Agrippa, consul et général romain et futur gendre de l’empereur Auguste ; mais la légende en attribue le dessein à Virgile.



Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), page 212 :

« Selon l’étymologie du nom de cette montagne, qui est même rapportée dans cet article, il est clair qu’il fallait dire Pausilypus. {a} Les Italiens l’appellent Posilipo, et le Capaccio, dans sa description de Naples intitulée Il Forestiero, décide absolument qu’il faut dire ainsi, et non point Pausilippo. » {b}


  1. « C’est ainsi qu’on a mis dans cette édition du Nadæana [Amsterdam, 1702-1703, page 89] » (note de Vitry).

  2. Il Forastiero [sic], Dialogi di Giulio Cesare Capaccio, Academico otioso. Ne i quali, oltre a quel che si ragiona dell’origine di Napoli, governo antico della sua Republica, Duchi che sotto gli Imperadori Greci vi hebbero dominio, Religione, Guerre che con varie nationi successero, si tratta anche de i Re che l’ han signoreggia, che la signoreggiano, Vicerè che administrano, Tribunali Regii, Governo publico, Sito e corpo della Cità con tutto’l contorno da Cuma al promontorio di Minerva, varietà, e costumi di habitatori, Famiglie nobili e popolari, con molti Elogii d’homini Illustri, aggiuntavi la cognitione di molte cose appartenenti all’ historia d’Italia, con particolari relationi per la materia politica con brevità spiegate [L’Étranger, Dialogue de Giulio Cesare Capaccio (v. note [3] du Naudæana 2), académicien oisif, dans lequel. Outre l’origine de Naples, l’ancien gouvernement de sa République, les chefs qui y ont dominé sous l’empire grec, la religion, les guerres qu’elle a eues avec diverses nations, il est aussi traité des rois qui y ont régné et qui y règnent, du vice-roi qui l’administre, des tribunaux royaux, du gouvernement public, du centre de la ville et de tous ses alentours, depuis Cumes jusqu’au Promontoire de Minerve ; {i} mais aussi des habits que portent les habitants, des familles nobles et populaires, avec de nombreux éloges d’illustres personnages, ainsi que la présentation de nombreux faits qui regardent l’histoire de l’Italie, avec un intérêt particulier pour la matière politique et de brèves explications] (Naples, Gio. Domenico Roncagliolo, 1634, in‑4o) est divisé en dix journées et compte 1024 pages), où l’échange entre l’étranger (Forastiero, F) et le citadin (Cittadino, C) de Naples sur la préférence de Posilipo à Pausilippo complète utilement la première notule {a} supra (page 1000) :

    – F. Dite per vita nostra, che di questo vostro Pausilippo, si anno gran rumori per il mondo.
    – C. Di gratia pronuntiate com’ho fatt’Io, che tanto farebbe il dir Pausilippo, quanto Pausa di cavallo ; e fareste ingiuria al suo significato ; come quei che per parlar Toscano pronuntiando Edippo per Edipo guastano il senso della Tragedia di Sofocle che volse mostrar dolor di piedi, non di cavallo che significa la noce Greca Ippo.
    – F. Vi ringratio della correttione che merito per voler far del saccente ; e è pur grand tempo che sono stato in quest’errore di pronuntia, e mi era compiacuto con altri che fan professione di sapere e hora di essi vengo in cognitione.
    – C. Restino da parte queste minuzzerie, e sentiamo i rumori di Posilipo. Questo è un promontorio che da i colli vicini alla cità scorre in mare con tante doti della natura che merita di essere annoverato trà i più delitiosi lochi che siano sotto’l cielo. Se si regiona d’aria, quivi si gode di tanta salubrita che par che fia ristoro di vita, onde fu cosi detto con due voci Greche, Pause, e Lipi, che vuol dire bandimento di malinconia, et riposo di mestitia
    .

    [– F. « Ma vie durant, de par le monde, j’ai beaucoup entendu parler de votre Pausilippo : dites-m’en donc quelque chose. »
    – F. « Grâce à Dieu, prononcez comme je fais moi ! Qui donc dirait Pausilippo, comme s’il s’agissait du “ repos du cheval ” ? Ce serait aller contre le sens de ce mot, comme fait la langue toscane quand elle gâche le nom de la tragédie de Sophocle en disant Edippo pour Edipo, qui veut dire “ douleur des pieds ”, {ii} et non “ du cheval ”, suivant la racine grecque ippo. » {iii}
    – F. « Je vous remercie de me corriger. Je le mérite bien pour avoir fait le pédant, et voilà longtemps que je commettais cette faute de prononciation : je me contentais de suivre ceux qui prétendent savoir, et maintenant je sais ce qu’ils valent. »
    – C. « Foin de ces bagatelles ! Venons-en à la célébrité du Posilipo. C’est un promontoire où les collines proches de notre ville surplombent la mer. Richement avantagé par la nature, il mérite d’être compté parmi les endroits les plus délicieux qui soient ici-bas. L’air y est excellent, et chacun y jouit d’un tel bien-être qu’à lui seul il redonne force à l’existence ; et c’est de là qu’on l’a baptisé de deux mots grecs, pause et lipi, {iv} pour dire “ bannissement de la mélancolie ” et “ repos de la tristesse ”. »]

    1. Le Promontoire de Minerve, à l’extrémité de la péninsule de Sorrente, forme la limite méridionale de la baie de Naples ; v. supra. notule {b‑i‑1} pour Cumes, sa limite septentrionale.

    2. V. note [28], lettre 226, pour le héros grec Œdipe (Οιδιπους), dont le nom associe deux racines : οιδεω (« j’enfle », et non pas « je fais mal ») et πους (pied), v. la note [20], lettre 99, sur les « pieds spongieux ».

    3. En grec, cheval se dit ιππος (hippos).

    4. En grec, παυσις (pausis) et λυπη (lypê) : v. première notule  {a} supra.

24.

V. note [3], lettre 187, pour Paganinus Gaudentius (Paganino Gaudenzi, mort en 1649) et [28], lettre 240, pour le pays des Grisons.

Gabriel Naudé citait d’abord le triple livre intitulé De Dogmatum Origenis, cum Philosophia Platonis, comparatione. Salebræ Terullianeæ. De Vita Christianorum ante tempora Constantini. Opus Paganini Gaudentii Theologi et I.C. [La Comparaison des dogmes d’Origène et de la philosophie de Platon. Les Aspérités de Tertullien. La Vie des chrétiens avant l’époque de Constantin. Ouvrage de Paganino Gaudenzi, théologien et jurisconsulte] (Florence, Amator Massa, 1639, in‑4o).

V. note [13] du Patiniana I‑2 pour Origène, Père de l’Église au iiie s., et [10] supra pour son contemporain Tertullien, autre Père (mais contesté) de ladite Église.

Flavius Aurelius Constantinus (272-337) a dirigé l’Empire romain, sous le nom de Constantin ier, de 306 à 310 (comme usurpateur), puis de 310 à sa mort (comme empereur souverain). Sa célébrité est principalement liée à la fondation de Constantinople comme capitale impériale, et à l’institution du christianisme comme religion d’État. Il a été sanctifié par l’Église orthodoxe.

25.

« Il a en outre écrit » :

  • De Candore politico in Tacitum diatribæ xix Paganini Gaudentii Doctoris Theologi, Philosophi, Iuriconsulti, qui ipsos octodecim annos in Gymnasii Pisani magna aula Politicen et historiam est interpretatus, hodieque interpretatur, præmittitur exercitatio ad Famianæam historiam, defenditurque idem Tacitus,

    [Dix-neuf Dissertations sur la candeur politique dans Tacite, par Paganino Gaudenzi, docteur de théologie, philosophe, jurisconsulte, qui a expliqué la politique et l’histoire dans la grande salle de l’Université de Pise pendant dix-huit années, et qui le fait encore aujourd’hui. Elles sont précédées par un essai contre l’histoire de Famiano, {a} pour la défense de Tacite] ; {b}

  • De evulgatis Rom. Imperii arcanis, iis præcipue quæ ad electionem et successionem imperatorum faciunt, digressio habita Pisis, ann. mdc. xl. in magna Aula a Paganino Gaudentio, cum interpretaretur Tacitum. Accedit eiusdem de Funere Heroum et Cæsarum exercitatio gemina, cum libello Etrusco, qui inscribitur : Le Singolarità delle guerre di Germania,

    [Les Arcanes divulgués de l’Empire romain, touchant principalement à la manière dont se font le choix et la succession des empereurs : digression prononcée à Pise, en 1640, dans la grande salle, par Paganino Gaudenzi quand il expliquait Tacite. Avec son double essai sur les funérailles des héros et des Césars, et un opuscule en italien intitulé La Singularité de la guerre d’Allemagne] ; {c}

  • De Prodigiorum significatione, liber…

    [Livre sur la Signification des miracles…] ; {d}

  • « Comparaison des dogmes d’Origène avec la philosophie de Platon » ; {e}

  • De Philosophiæ apud Romanos initio et progressu… Volumen, in quo præter historiam multa ad contemplationem rerum, et differentes Veterum Sapientum Scholas facientia, enarrantur.

    [Volume sur le commencement et les progrès de la philosophie chez les Romains… où, en plus de son histoire, sont relatés bien des faits relatifs à la contemplation des choses et aux différentes écoles des anciens sages]. {f}


    1. Famiano Strada, v. note [11], lettre 152.

    2. Pise, Philippus Papinus, 1646, in‑4o de 304 pages.

    3. Florence, Amator Massa et Laurentius de Landis, 1640, in‑4o de 224 pages.

    4. Florence, Amator Massa, 1638, in‑4o de 68 pages.

    5. V. supra note [24].

    6. Pise, Amator Massa et Laurentius de Landis, 1643, in‑4o de 640 pages.

26.

« par lettres, qui sont les interprètes de notre esprit » : Plaute, v. note [2], lettre latine 98.

27.

Quand mourut le cardinal Bagni (Giovanni Francesco Guidi di Bagno, v. note [12], lettre 59), Gabriel Naudé, son bibliothécaire, écrivit en sa mémoire la Lessus in funere domestico Eminentiss. Principis Ioannis Francisci cardinalis a Balneo [Lamentation pour les funérailles privées de l’éminentissime prélat Gianfrancesco, cardinal di Bagno] (Rome, Dominicus Marcianus, 1641, in‑4o), avec cette dédicace :

Paganino Gaudentio
Viro clarissimo

Gabriel Naudæus S.P.D.

Non modo concussam, sed prostratam ferme, vim omnem ingenij mei gravissimo illo casu, qui molestus omnibus, mihi vero potissimum acerbissimus, et luctuosissimus accidit ; tam commode literis tuis erexisti, Paganine doctissime, ut in optimi Principis nostri Funere Domestico (quod nisi calores maximi impedimento fuissent, quadragesimo die post eius obitum nobis celebrare, in animo fuerat) Elegiam hanc rudem, ut vides, et incomptam effuderim ; quam propterea mittere ad te constitui, cum ut illam expolias accuratissima tua censura, tum vero ut ex ea cognoscas, quantum mihi in maximo dolore lenimenti, gratissima tua consolatio attulerit, cui me ni summopere devinctum esse profitear, parum equidem viderer, aut amoris in me tui magnitudinem, aut orationis præstantiam intelexisse. Vale. Romæ iii. non. Octob. mdcxli.

[Gabriel Naudé adresse ses profondes salutations au
très distingué M. Paganino Gaudenzi.

Cette très lourde perte qui nous a frappés n’a pas seulement profondément ébranlé toutes les ressources de mon esprit, mais les a entièrement terrassées : elle est fâcheuse pour tous, mais elle est surtout extrêmement cruelle et douloureuse pour moi. Par vos lettres, très docte Paganino, vous m’avez si bien rasséréné que je me suis laissé aller à cette élégie pour les funérailles privées de notre prélat (deuil que nous avions l’intention de célébrer quarante jours après sa mort, si les très fortes chaleurs n’y avaient fait obstacle) ; {a} mais vous verrez comme elle est grossière et négligée. J’ai donc décidé de vous la dédier pour que vous la polissiez en la soumettant à votre très soigneuse censure, mais surtout pour que vous sachiez combien votre très chère consolation a adouci mon immense chagrin : j’avoue que si elle n’en est pas entièrement venue à bout, elle semble m’avoir fait percevoir et la grandeur de votre affection pour moi, et la supériorité de votre plume. Vale. De Rome le 5 octobre 1641]. {b}


  1. Le cardinal Bagni était mort à Rome le 24 juillet 1641, terrassé par la goutte et la dysenterie ; quarante jours plus tard auraient mené au 2 septembre suivant.

  2. L’élégie latine qui suit est longue de cinq pages. Écrite dans le style pompeux et convenu qui sied à ce genre d’exercice, je n’y ai remarqué aucun vers qui mérite d’être cité.

Le livre italien que Paganino Gaudenzi a publié contre les jésuites est intitulé Dell’Anno secolare solennemente celebrato in Roma dalli Padri della Compagnia di Giesù nel 1639, lettera di Ventidio Gangapano Gentilhuomo et Academico Ricovrato di Padova [Le Centenaire des pères de la Compagnie de Jésus, solennellement célébré à Rome en 1639 : lettre de Vendito Gangapano (anagramme presque parfaite de Paganino Gaudenzi), gentilhomme et membre de l’Académie des Ricovrati (v. note [165] des Déboires de Carolus)] (sans lieu, ni nom, ni date, in‑8o de 53 pages).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 212‑214 :

« Paganinus Gaudentius était de Pesclat, que les Italiens appellent Puschiavo, petite ville dans le Pays des Grisons. Il mourut en 1649, si nous en croyons M. Patin, lettre 22. {a} Il a fait plusieurs autres ouvrages dont on peut voir la liste à la tête du livre dont je vais donner le titre : I fatti d’Alessandro il Grande spiegati e suppliti [con pochi avvenimenti de’ nostri tempi, massimo quelli delle Alemanniche Guerre.] Opera di Paganino Gaudenzio, Dottor Teologo, Filosofo, e Giurisconsulto, che per diecisette anni hà publicamente interpretata ed interpretata oggi nello Studio di Pisa la Politica e l’Istoria, in Pisa, 1645, in‑fo ; {b} on voit par ces paroles qu’il professait la politique et l’histoire, et non point les humanités, comme dit notre auteur. {c} Remarquez aussi que ce livre que Naudé lui a dédié est une élégie de cent vers sur la mort du cardinal Bagni : c’est faire des livres à bon marché. Au reste, l’ouvrage en question contre les jésuites est intitulé dell’anno secolare solennemente celebrato in Roma dalli padri della Compania di Giesû nel 1639. Lettera di Ventidio Gangapano Gentilhuomo et Academico Ricovrato di Padova : tout le monde voit qu’il n’est pas difficile de retrouver dans le faux nom de Ventidio Gangapano le véritable auteur, Paganino Gaudentio ; cette lettre contient deux parties, dont la seconde est une censure du P. Rho, jésuite, touchant cette même année séculaire de la Société. » {d}


  1. V. le début de la note [24] supra : la lettre 187 (13 juillet 1649 à André Falconet) de notre édition est numéroté xv dans celle de Francfort, 1683, mais bien xxii dans le tome i de celle de Cologne, 1691.

  2. J’ai complété, entre crochets, le titre de cet ouvrage (Pise, Amador Massi et Lorenzo Landi, 1645, in‑4o, et non in‑fo) :

    « La geste d’Alexandre le Grand, expliquée et augmentée [d’un nombre non négligeable d’événements de notre temps, touchant particulièrement à la guerre d’Allemagne (guerre de Trente Ans, terminée en 1648).] Ouvrage de Paganino Gaudenzio, docteur en théologie, philosophie et droit, qui a publiquement enseigné la politique et l’histoire à l’Université de Pise pendant dix-sept ans, et l’enseigne encore aujourd’hui. »

    La liste des ouvrages de Paganino Gaudenzi se trouve à l’avant-dernière page des pièces introductives du livre.

  3. Le rédacteur du Naudæana.

  4. Sous la cote 160665, la Bibliothèque vaticane conserve le manuscrit de la Lettera de Ventidio Gangapano, sous le pseudonyme moins transparent de Parresio Misoceno da Eliopoli (où Héliopolis, « la ville du Soleil », est un autre nom fictif, qui renvoie à la cité égyptienne homonyme) ; elle est datée du 10 décembre 1639.

    Giovanni Rho ou Ro (Milan 1590-Rome 1662) est un enseignant et prédicateur jésuite que Leo Allatius a honoré d’un court article à la page 164 de ses Apes urbanæ [Abeilles citadines] (Rome, 1633, v. première notule {a} de la note [68] du Naudæana 1), avec la citation des deux premiers titres de sa copieuse et pieuse bibliographie.


28.

« Il a écrit bien des ouvrages concernant l’histoire ecclésiastique. »

Constantinus Caietanus (Constantino Gaetano, francisé en Cajetan ; Syracuse 1568-Rome 1650) était devenu moine bénédictin en 1586 ; il avait deux frères jésuites, prénommés Ottavio et Alfonso. Constantino a publié de nombreux ouvrages d’érudition théologique à la gloire de son Ordre. L’amitié que lui vouait le cardinal Cesare Baronio (v. note [6], lettre 119) et l’aide qu’il lui procura dans la rédaction des ses Annales ecclésiastiques valurent au P. Gaetano d’être nommé abbé de San Baronzio dans le diocèse de Pistoia (Toscane) et conservateur de la Bibliothèque vaticane.

29.

De religiosa S. Ignatii, sive S. Enneconis fundatoris Societatis Iesu, per Patres Benedictinos Institutione. Deque Libello Exercitiorum eiusdem, ab Exercitatorio Venerabilis servi Dei, Garciæ Cisnerii, Abbatis Benedictini, magna ex parte desumpto. Constantini Abbatis Caietani vindicis Benedictini. Libri duo.

[Deux livres de l’abbé Constantinus Caietanus, défenseur des bénédictins, sur l’instauration religieuse de saint Ignace, ou saint Enneco, fondateur de la Compagnie de Jésus, par les pères bénédictins. Et sur l’opuscule d’Essais que le même auteur a principalement tirés de ceux de Garcias de Cisneros, abbé bénédictin, vénérable serviteur de Dieu]. {a}

Le livre s’ouvre sur cet Ex Martyrologio monastico [Extrait du Martyrologe monastique] :

Pridie Kalendas Augusti, Romæ, Depositio S. Ignatij, sive S. Enneconis Confessoris. Qui Christo militaturus, novum hominem, et habitum in Monasterio Beatissimæ Virgini Mariæ Montisserrati Ordinis S. Benedicti induit : ibique Oblatorum, quos Hispani Donatos vocant, religioso schemate donatus, et sub magisterio insignis servi Dei Ioannis Clanonij, eiusdem Monasterij Monachi, ad sanctiorem vitam eruditus, ac eo accepit Exercitatorium vitæ spiritualis ; magni illius et excellenti sanctitate viri Garciæ Cisnerij, eiusdem Ordinis et Monasterij Abbatis : quo et ipse S. Ignatius mirabiles, in vita spirituali progressus fecit : et e quo potissimum post aliquot annos sua Exercitia elucubravit. Hinc admirabilem Societatis Iesu Religionem fundaturus, in S. Mariæ Montis Martyrum prope Parisios, prima suæ Societatis vota ; solemnia vero in Oratorio S. Mariæ ad S. Paulum prope Urbem, Benedictini Ordinis Asceteriis emisit : Montemque Casinum profectus (omnes enim novæ suæ Societatis solemniores Actus apud eosdem Benedictinos celebravit) ibidem in Oratorio S. Mariæ de Albaneta a Casinensibus Patribus adiutus, suæ Societatis Regulas meditatus est. Demum Sanctissimus Illustrium Religiosorum Ordinis Patriarcha, e Converso Benedictino effectus, eiusdem Ordinis lætissima incrementa videns, feliciter obdormivit in Domino ; pridie Kal. Augusti, Anno Domini Millesimo quingentesimo quinquagesimo secto. Quem Gregorius PP. xv. miraculis clarum Sanctorum numero adscripsit.

Attendite ad Petram, unde excisi estis, et ad cavernam laci, de qua præcisi estis : Attendite ad Abraham (Benedictum) Patrem Vestrum, et ad Saram (Benedictinam Religionem) quæ peperit vos. Isaiæ cap. 51.

[Inhumation de saint Ignace, ou saint Enneco le Confesseur, le 31 juillet, à Rome. {b} Se destinant à servir le Christ, il devint un homme nouveau et adopta un nouvel habit dans le monastère bénédictin de Montserrat, {c} pour la très sainte Vierge Marie ; et là, il fut revêtu de l’habit religieux des oblats, que les Espagnols appellent donatos ; {d} puis, sous le magistère de Johannes Clanonius, insigne serviteur de Dieu et moine du dit monastère, il a été initié à la vie sacrée ; de lui, et surtout de la remarquable sainteté de l’éminent Garcias de Cisneros, abbé des dits Ordre et monastère, {e} il a reçu les préceptes de l’existence spirituelle. Saint Ignace y accomplit de remarquables progrès, et surtout, après quelques années, il en échafauda sa propre ascèse, pour fonder ensuite l’admirable rituel de la Compagnie de Jésus, prononçant les premiers vœux de sa Compagnie à Sainte-Marie de Montmartre, près de Paris ; {f} puis des vœux solennels en l’oratoire de sainte Marie à Saint-Paul, près de Rome, {g} qu’il envoya aux couvents de l’Ordre bénédictin. Il se rendit ensuite au Mont-Cassin (car il a célébré tous les actes solennels de sa nouvelle Société chez lesdits moines), où, avec l’aide des pères de l’abbaye, dans le prieuré de sainte Marie d’Albaneta, {h} il travailla aux règles de sa Compagnie. Dès lors, le très saint Fondateur de l’Ordre des illustres religieux quitta le mouvement bénédictin, et voyant le très heureux accroissement du dit Ordre, il s’endormit avec félicité dans la paix du Seigneur, le 31 juillet 1556. Il a brillé par ses miracles, et le pape Grégoire xv l’a compté au nombre des saints. {i}

Regardez le roc d’où vous fûtes taillés, la tranchée d’où vous êtes issus. Regardez Abraham (Benoît), votre père, et Sarah (la sainteté bénédictine), qui vous a enfantés]. {j}


  1. Venise, Christophorus Tomasinus, 1641, in‑8o de 214 pages.

  2. Mort d’Ignace de Loyola (né en 1491, v. note [1], lettre 46) le 31 juillet 1556 à Rome. Enneco est le prénom latin qui est à l’origine d’Iñigo, Ignace en espagnol, sa langue maternelle.

  3. Monastère de Montserrat en Catalogne, près de Barcelone.

  4. Oblat : « enfant qu’on offrait à Dieu pour le rendre religieux dans une abbaye. Autrefois ces oblats étaient autant engagés aux monastères par la dévotion de leurs pères, que par leur propre profession, de sorte qu’ils ne les pouvaient quitter sans apostasie. On a aussi appelé oblats ceux qu’on nommait autrement donnés, qui se donnaient entièrement à un monastère, eux, leur famille et leurs biens, jusque là qu’ils y entraient en servitude, eux et leurs descendants [héritiers] ; et la forme qu’on observait en cette cérémonie était de leur mettre autour du col la corde d’une des cloches » (Furetière).

  5. Moine bénédictin français, dénommé Jean Chanon, Clanonius était le dévoué disciple du P. Garcias Jiménez de Cisneros (v. note [21] du Borboniana 8 manuscrit), auteur du Tractatus Directorii horarum canonicarum et exercitatorii vitæ spiritualis [Traité de la Règle des heures canoniques et de l’exercice de la vie spirituelle] (Paris, Jean Barbier, 1511, in‑8o, pour l’une des nombreuses éditions et traductions).

  6. Le 15 août 1534, avec sept de ses compagnons, sur le triple vœu de pauvreté, de chasteté et de partir en pèlerinage à Jérusalem, dans les deux ans, pour convertir les infidèles.

  7. Le 22 avril 1541, dans la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs : consécration formelle de la Compagnie, dont Ignace devint le premier supérieur général.

  8. V. 2e notule {a}, note [19] supra pour le monastère du Mont-Cassin et saint Benoît, son fondateur. Le prieuré Santa Maria dell’Albaneta di Montecassino est tout proche de l’abbaye.

  9. Canonisation d’Ignace le 12 mars 1622 par Grégoire xv (v. note [3] du Naudæana 1).

  10. Isaïe, 51:1‑2, citation fidèle, mais que les parenthèses ajoutées tournent à l’avantage et à la gloire des bénédictins.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 214‑216 :

« Const. Cajetano était de Syracuse ; ses plus grands ennemis n’ont pu disconvenir qu’il n’eût beaucoup d’esprit et de savoir. On doit cependant avouer qu’il était trop entêté de sa famille et de la préexcellence de son Ordre, ce qui l’a fait tomber souvent dans le ridicule. Quiconque aura lu le monument qu’il s’est laissé dresser par son neveu, et qu’il a souffert être mis à la tête de l’édition de l’Imitation de Jésus-Christ, sous le nom de Gersen en 1644, me pardonnera cette expression. {a} Il ne fut pas plus modéré pour la gloire de son Ordre. Il mit tout en usage pour persuader que saint Grégoire le Grand, saint Colomban, saint Bruno, saint François d’Assise, saint Thomas d’Aquin, saint François de Paule, le pape Paul iv, saint Philippe de Néri, saint Charles et plusieurs autres avaient été bénédictins ; {b} mais rien ne fut plus mal conçu que le dessein qu’il prit d’attribuer encore à son patriarche, saint Benoît, saint Ignace de Loyola, et de prétendre que les exercices spirituels de ce saint fondateur de la Société étaient copiés en partie de l’Exercitatorium du vénérable Garcias Cisnerus, abbé bénédictin. {c} Le P. Rho, jésuite, le releva un peu fortement sur cette matière. Au reste, je ne sais d’où l’auteur du Naudæana a pris que Cajetan fut appelé à Rome pour servir de second à Baronius dans son Histoire ecclésiastique. {d} Ce cardinal, au contraire, et après lui Allatius, Naudé et quelques autres, auxquels on peut ajouter Cajetan lui-même, assurent que Clément viii le fit venir pour travailler à une édition des œuvres de Pierre Damien, qui parut à Rome et 4 vol. in‑fo. {e} Cet abbé mourut le 7 septembre 1650, âgé de 85 ans. » {f}


  1. Vitry se gaussait à juste titre de la dédicace liminaire, qui ma permis d’alléger le titre des

    Magni, et Venerabilis servi Dei, Ioannis Gersen Abbatis Italo-Benedictini, de Imitatione Christi libri quatuor plane Divini. Nunc denuo ad fidem perantiquorum M. SS. Codd. recensiti, et aucti, atque Apologetico Libello illustrati a D. Constantino Caietano… Ad Sanctiss. D.N. Innocentium Papam x,

    [Quatre livres purement divins du grand et vénérable serviteur de Dieu, Jean Gersen, abbé bénédictin italien, sur l’Imitation du Christ. {i} Dom Constantino Gaetano… les a de nouveau fidèlement établis à partir des plus anciens manuscrits, augmentés et éclairés par un opuscule apologétique. Dédiés à notre très saint Père le pape Innocent x] : {ii}

    A.M.D.G.

    Ope, atque Opera Domini Constantini Caietani, Siculi, Syracusani (Ex Marchionibus Sortini, et Principibus Casseri ; Pisis, ex Comitibus Terricij, et Oriseti in Sardinia ; atque inde Roma, ex Caietæ Ducibus, et Campaniæ Comitibus, Romanæ urbis Senatoribus, ac Præfectis oriundi) Gelasij ii. et Bonifacij viii. Romm. Pontt. Gentilis, Casinensis Abbatis-præsidentis, ac Fundatoris Romani, Apostoliciq. Collegij Gregoriani, Domus S. Benedicti, De Propaganda Fide, eiusdemq. Congregationis Sacræ Consultoris, et Anicianæ Bibliothecæ Librorum tam Manuscriptorum, quam Impressorum refertissimæ, Conditoris.

    Hæc Don Cæsar Caietanus, Patricius Syracusanus, in laudem, et honorem Patrui sui, Viri utique Reverendissimi, ac Doctissimi, Clarissimiq. Recensebat.

    [Pour la plus grande gloire de Dieu. {iii}

    Par l’œuvre et les soins de dom Constantino Gaetano, Sicilien natif de Syracuse (issu des marquis de Sortino et des princes de Cassaro, mais aussi des comtes de Terricio, à Pise, et d’Oriseto, en Sardaigne, et de là, à Rome, des ducs de Gaito et des comtes de Campanie, sénateurs de la Cité romaine, et descendant de leur président), appartenant à la famille des pontifes romains Gélase ii et Boniface viii, {iv} abbé-préfet de l’Ordre du Mont-Cassin, et fondateur romain, bénédictin, du Collège grégorien et apostolique pour la Propagation de la foi, et conseiller de ladite sainte Congrégation, {v} et conservateur de la Bibliothèque vaticane, {vi} débordante de livres, tant manuscrits qu’imprimés.

    Dom Cæsar Caietanus, patricien de Syracuse, a recensé ces titres pour honorer et glorifier son oncle, qui est résolument un très révérend homme, extrêmement savant et célèbre]. {vii}

    1. V. notes [35], lettre 242, et [30] infra.

    2. Rome, Congrégation de la Propagation de la foi, 1644, in‑8o de 239 pages (précédente édition ibid. 1616) ; avec un portrait de Gaetano.

    3. Ad Majorem Dei Gloriam, devise des jésuites, sans doute mise ici en exergue pour consolider leur lien avec les bénédictins.

    4. Sauf à abuser des homonymies, tous ces titres ne sont pas usurpés, à en juger sur la longue généalogie des Cajetan, établie par Moréri. Le bénédictin Giovanni de Gaète fut élu pape, sous le nom de Gélase ii, en janvier 1118, en mourut un an plus tard. Benedetto Caetani a régné sur l’Église de 1295 à 1303 sous le nom de Boniface viii (v. note [40] du Grotiana 2).

    5. Congrégation fondée en 1622 par le pape Grégoire xv et toujours en activité « pour l’évangélisation des peuples » (pro Gentium Evangelizatione).

    6. J’ai interprété Anicianæ comme une coquille, pour Vaticanæ.

    7. Voilà une bien surprenante illustration de l’humilité bénédictine !

  2. L’Ordre de Saint-Benoît a été fondé au mont Cassin vers 529 (v. deuxième notule {a}, note [19] supra). Tous ces bénédictins sont cités ailleurs dans notre édition, à l’exception de saint Colomban de Luxeuil, moine irlandais (540-615) qui a évangélisé une partie de l’Europe. Saint Charles est Charles Borromée (v. note [20], lettre 183).

  3. V. première notule {d} supra.

  4. V. supra note [28].

  5. V. notule {d}, note [72] du Naudæana 1.

  6. « Mabillon, It. Italic. p. 147 », note de Vitry qui renvoie à l’Iter Italicum [Voyage d’Italie] {i} de Jean Mabillon, {ii} relatant sa visite de l’église San Benedetto in Piscinula à Rome (février 1688), où il a vu la tombe (sans épitaphe) de Cajetan :

    Obiit die vii. mensis Septembris anni m dc l, ætatis anno lxxxv. Hinc corrigendus Ughellus, qui ejus obitum ad mensem Julium refert. Mortis causa non tam ex decrepita ætate, quam ex dolore concepta, quod quidam Siculus, ejus familiaris, multos codices antiquos, aliqua monumenta sibi clam abstulisset.

    [Il mourut le 7 septembre 1650 en la 85e année de son âge. Il faut donc corriger Ughellus {iii} qui date sa mort du mois de juillet. La cause de son décès ne fut pas tant la décrépitude de la vieillesse, que le chagrin que lui causa un certain Sicilien de sa parenté en lui dérobant nombre de vieux manuscrits et quelques précieux ouvrages].

    1. V. notule {c}, note [41] du Naudæana 1.

    2. V. note [2], lettre de Hugues ii de Salins datée du 3 mars 1657.

    3. Ferdinando Ughelli, v. notule {d‑i}, note [26] du Naudæana 4.

30.

« suivant la règle des deux personnes qui sont en litige [pour un bien], et de la troisième qui en profite. »

V. notes :

  • [29] supra pour les deux éditions de l’Imitation de Jésus-Christ par Constantino Gaetano (Rome, 1616 et 1644), où il soutenait avec acharnement que Johannes (Giovanni) Gersen ou Gessen, douteux abbé bénédictin de Saint-Étienne de Verceil (Vercelli, Piémont, v. note [3], lettre 46) au xiiie s., était le véritable auteur de ce pieux ouvrage à très grand succès ;

  • [29], lettre 525, pour Thomas a Kempis, chanoine régulier allemand de Saint-Augustin, que ses frères génovéfains considéraient comme l’authentique auteur de l’Imitation (et qui est aujourd’hui tenu pour tel) ;

  • [5], lettre 304, pour le moine célestin Jean Charlier, dit Gerson, à qui la ressemblance de son nom religieux avec celui de Gersen aurait seule valu l’honneur d’être le troisième auteur putatif de l’Imitation (v. infra note [31]), mais sans preuve qui semble avoir résisté aux critiques des historiens ;

  • [35], lettre 242, pour un résumé de la vive et interminable querelle que cette affaire a engendrée à Paris entre les mauristes (bénédictins de Saint-Germain-des-Prés) et les génovéfains (augustiniens de Sainte-Geneviève), tout au long du xviie s.

L’édition de L’Imitation donnée par Gaetano (Rome, 1654, v. supra note [8], seconde notule {a}) contient une rare gravure de Gersen, avec cette légende :

Effigies Ioannis Gersen de Canabacco Abbatis Bened.i monasterii Versellensis S. Stephani ex ms. Cod. supra trecentos annos exarato, atque in Bibliotheca Aniciana Ap.a Rom.i Collegii Greg.ni de propaganda fide asservatur.
1644. Romæ superiorum permissu
.

[Portrait de Ioannes Gersen de Canabacco abbé du monastère bénédictin Saint-Étienne de Verceil, d’après le manuscrit rédigé il y a plus de 300 ans, et qui est conservé dans la Bibliothèque apostolique anicienne {a} du Collège grégorien romain pour la Propagation de la foi. {b}
1644, avec permission des supérieurs de Rome]. {c}


  1. La Bibliotheca Anicia a été fondée par Gaetano, en hommage à saint Grégoire de Grand (v. supra note [19]), qui était issu de la famille romaine (gens) Anicia. Elle a été intégrée à la Bibliothèque alexandrine de Rome en 1666.

  2. V. note [4], lettre de Charles Spon, datée du 20 mars 1657.

  3. Ni la date du dessin ni cette permission ne garantissent l’authenticité du portrait.

31.

Le juriste Charles Labbé de Monvéron {a} s’est aussi beaucoup intéressé à l’Imitation de Jésus-Christ et à Jean Gerson, {b} comme le prouve la très intéressante pièce qui figure dans le premier des trois tomes des :

Joannis Gersonii, Doctoris Theologi et Cancellarii Parisiensis Opera omnia… Opera et studio M. Lud. Ellies du Pin, S. Facultatis Parisiensis Doctoris Theologi, et Philosophiæ Professoris Regii…

[Œuvres complètes de Jean Gerson, docteur en théologie et chancelier de Paris… Par le travail et les soins de M. Lud. Ellies du Pin, {c}docteur en théologie de la sainte Faculté de Paris et professeur royal de philosophie]. {d}


  1. V. note [5], lettre 487.

  2. Mort en 1429, avant l’avènement de l’imprimerie en Europe.

  3. Louis-Ellies du Pin ou Dupin (Paris 1657-ibid. 1719), professeur au Collège de France en 1693.

  4. Anvers, Société de libraires, 1706, in‑4o en deux parties de 195 pages (4 livres du Gersoniana) et 944 colonnes (texte de Gerson).

Ce texte est la transcription d’un étonnant privilège royal, à la fin des Scriptorum testimonia [Témoignages d’écrivains] qui concluent le Gersoniana, page clxxxvii :

Privilegium Regis Christianissimi ad mandatum Typis Opus De Imitatione Christi sub nomine Gersonii. {a}

« Louis par la grâce de Dieu, etc. À nos amés et féaux, etc. Salut. Notre cher et bien-aimé Charles Labbé, ancien avocat en notre Cour de Parlement de Paris, nous a remontré qu’il a travaillé pour restituer le livre De Imitatione Christi en sa première intégrité, pureté et splendeur, ainsi qu’à son vrai auteur ; et que par le moyen de la conférence qu’il a faite des modernes et dernières éditions de ce livre avec des manuscrits, et des premières et plus anciennes impressions, il a restitué plusieurs lieux et passages qui étaient corrompus ès {b} impressions modernes et dernières ; et même, a rétabli des termes et périodes qui y défaillaient ; comme aussi, a-t-il trouvé preuve entière, par ces mêmes manuscrits, et premières et plus anciennes impressions, au grand honneur de la France, que ce livre a été composé par un Français nommé M. Jean de Gerson, chancelier de l’Église et Université de Paris, et curé de Saint-Jean-en-Grève. {c} Et encore a trouvé preuve aussi très certaine et entière, par les livres propres de ceux qui attribuent ce livre De Imitatione Christi à Thomas de Kempis, qu’icelui Thomas de Kempis l’a seulement transcrit et copié, ainsi qu’il a transcrit et copié le Pentateuque de la Bible. Et aussi, il a trouvé preuve, par les livres qui le donnent à Jean Gersen, abbé de Verceil, qu’il a été mis en écrit, en leurs manuscrits de ce livre, Gersen pour Gerson, ainsi que Consolarius {d} pour Cancellarius, en l’épitaphe de l’auteur de ce livre, qui se trouve dans le plus ancien de leurs manuscrits, et qui, sans doute, ne peut convenir à autre qu’à Gerson, chancelier de l’Église et Université de Paris, et professeur en théologie. Comme encore a trouvé et observé que, tant au commencement qu’à la fin des manuscrits, et des plus anciennes et dernières impressions de ce livre, est le nom de Gerson, et toujours avec la qualité de chancelier de l’Université de Paris, comme étant l’auteur de ce livre. Et encore a-t-il trouvé et observé qu’en suite et à la fin de ce livre De Imitatione Christi est mis et joint le traité De Meditatione cordis, {e} avec le même nom de Gerson, comme en étant aussi l’auteur ; et que cette jonction est conforme à ce qui se trouve écrit au commencement du premier chapitre de son premier livre, De Imitatione Christi, que méditer en la vie de Jésus-Christ soit notre souverain soin, notre plus grande étude ; et que ce traité De Meditatione cordis n’a été disjoint d’avec le livre De Imitatione Christi, ni le nom de Gerson changé en celui de Kempis, que depuis que l’abbé Mauburne et l’imprimeur nommé Iodocus Badius Ascensius, {f} Flamands de nation, ainsi que Thomas de Kempis, ont pris habitude en notre ville de Paris et ont entrepris d’attribuer ce livre De Imitatione Christi à Thomas a Kempis, leur compatriote, et de même Ordre et de même maison de religieux qu’icelui Mauburne, ainsi que de même nation ; l’un et l’autre étant de l’Ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin, et ayant demeuré en même monastère à Windesheim en Flandres ; et flamands ainsi que Iodocus Badius ; et de fait, que la première impression de ce livre en latin qui ait porté cette disjonction a été celle que Iodocus Badius a faite en 1523 des œuvres de Thomas de Kempis, en laquelle il n’a pas mis, à la suite du livre De Imitatione Christi, ce traité De Meditatione cordis, comme il était en l’impression des mêmes œuvres de Thomas de Kempis faite à Nuremberg en 1494 ; mais l’a mis à la fin du même volume sous un titre séparé ; et encore y est-il dit au commencement, en l’indice des chapitres du premier livre, que, anciennement, ce livre De Imitatione Christi était attribué au Chancelier de Paris, à Maître Jean Gerson. Et cette reconnaissance est au commencement ou au titre des impressions qu’ils ont fait faire jusqu’en 1606 ; y en ayant une, faite à Cologne en cette même année 1606 par Brickman, {g} qui porte que vulgairement ce livre est attribué à Gerson, chancelier de Paris. Et la plus ancienne de celles par lesquelles il ait été révoqué en doute n’est qu’une traduction en français imprimée en 1494. {h} Et il en a vu et manié des latines faites en la seule ville de Paris, en moins de sept ans, jusqu’au nombre de six, datées de 1489, 1492, 1493, 1494 ; et deux d’une même année 1492 ; et une, plus ancienne que toutes les susdites, ayant été faite, ainsi qu’il appert par icelle, dès lors que l’art d’imprimer a été inventé et mis en usage, qui a été en 1442 ou 1459 ; toutes portant le nom de Gerson au commencement et à la fin de ce livre De Imitatione Christi ; et après et ensuite le traité De Meditatione cordis, aussi avec le nom de Gerson. Et encore a-t-il trouvé et découvert que ceux qui ont entrepris d’abolir et anéantir cette vérité ont fait plusieurs autres mutations et mutilations, lesquelles il a indiquées et, en les indiquant, réfutées et détruites ; ainsi que celles faites d’autre part pour attribuer ce même livre De Imitatione Christi à un autre, qu’ils ont nommé et qualifié Jean Gersen, abbé de Verceil, Italien de l’Ordre des bénédictins. Et que, sur ce, il {i} a composé des livres, l’un d’iceux intitulé, suivant les manuscrits, et les premières et plus anciennes éditions : Gerson Cancellarius Parisiensis De Imitatione Christi, et contemptu vanitatum Mundi, et de Meditatione cordis ; Autor suis libris restitutus ; libri suo Autori et nitori redditi ; pluribus in locis auctiores et correctiores quam antehac editi, ex duobus Manuscriptis, et duodecim antiquis Exemplaribus, Parisiis ante ducentos aut circiter annos impressis, opera Caroli Labbæi. {j} Et l’autre de ces livres intitulé : De vero Autore librorum iv De Imitatione Christi, observationum Caroli Labbæi, specimen seu summarium. His probatur evidenter et liquido ex duobus Manuscriptis Codicibus certissimis ; et etiam ex Libris a Kemensibus, et Gersensibus editis, verum Autorem horum iv librorum esse Magistrum Joannem Gerson, seu de Gersono, Cancellarium Parisiensem, non Thomam de Kempis, nec Joannem Gersen Abbatem Vercellensem. {k} Et en français : Synopse ou sommaire des observations de Charles Labbé pour la restitution du livre De Imitatione Christi en son entière splendeur et à son vrai auteur, M. Jean Gerson, Chancelier de l’Église et Université de Paris. Lesquels livres il désirerait faire imprimer, mais craignant, etc. {l}

À ces causes, nous avons permis au dit Labbé de faire imprimer lesdits livres en tel volume et autant de fois que bon lui semblera pendant le temps de quinze ans, etc. Car tel est notre bon plaisir, etc.

Donné à Paris le 12e jour de septembre, l’an de grâce 1654, et de notre règne le 12e. {m} Par le roi en son Conseil, signé Boucot et scellé du grand sceau de cire jaune, etc. » {n}


  1. « Privilège du roi très-chrétien pour imprimer le livre de l’Imitation de Jésus-Christ sous le nom de Gerson. »

  2. Dans les.

  3. V. note [10], lettre 293.

  4. Consolarius, pour « consolateur », n’est pas attesté dans les lexiques latins anciens ou modernes ; sans doute faut-il lire consiliarius, « conseiller ».

  5. « La Méditation du cœur » :

    Tractatus venerabilis Johannis Gerson, cancellarii Parisiensis, de Meditatione, et ponuntur decem et septem considerationes, quarum prima est ista : Meditatio cordis mei in conspectu tuo, semper felix certe qui cum propheta potest ex sententiam dicere verbum istud.

    [Traité du vénérable Jean Gerson, chancelier de Paris, sur la Méditation, qui présente dix-sept considérations, dont la première est : la Méditation de mon cœur dans ta contemplation, toujours heureux est celui qui, avec le prophète, peut sincèrement prononcer ces paroles].

  6. Jean Mauburne est le nom français de Jan Mombaer (Bruxelles 1460-Paris 1501), chanoine régulier de Windesheim (Overijssel), auteur d’hymnes et d’ouvrages sur la méditation.

    Jodocus Badius Ascensius est celui de Josse Bade (Gand 1461-Paris 1535), imprimeur qui a exercé à Lyon puis à Paris où il s’est notamment associé à Robert i Estienne (v. note [7], lettre 659).

  7. Je n’ai pas mis la main sur ces éditions, mais ces deux mentions de l’année 1606 sont à corriger en 1506, car l’Histoire de l’imprimerie et de la librairie. Où l’on voit son origine et son progrès jusqu’en 1689. Divisée en deux livres (Paris, Jean de La Caille, 1689, in‑4o) a parlé de Brickman en ces termes (page 27) :

    « Quelques années après [1484], un nommé François Brickman, qui avait été à Paris en 1500, y vint et imprima en cette ville de Cologne […] et 1526 et 1529 ; lequel eut un fils nommé Arnold, qui imprima en 1567 […]. »

  8. Le livre très salutaire de l’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ et du parfait contentement de ce misérable monde, nommé en latin De Imitatione Christi et de contemptu mundi et se commence Qui sequitur me non ambulat in tenebris [Qui me suit ne marche pas dans les ténèbres] (Paris, Jean Trepperel, 1494, in‑4o>), avec cette introduction, page aii :

    « Ici commence le livre très salutaire […], lequel a été par aucuns jusques à présent attribué à saint Bernard ou à maître Jehan Gerson. Toutefois, l’auteur d’icelui, sous < la dictée de > notre seigneur, fut un vénérable père très dévot, religieux chanoine réglé, vivant en son temps en observance régulière selon la règle < de > monseigneur saint Augustin, nommé frère Thomas de Campis, prieur en un prieuré d’icelui Ordre, appelé Windesheim, diocèse d’Utrecht. »

  9. Charles Labbé.

  10. « Gerson, chancelier de Paris, de l’Imitation de Jésus-Christ et du mépris des vanités du monde, et de la Méditation du cœur. L’auteur est restitué à ses livres, et les livres rendus à leur auteur et à leur éclat, plus copieux et mieux corrigés en plusieurs endroits qu’en leurs précédentes éditions, à l’aide de deux manuscrits et de douze anciens exemplaires imprimés à Paris voici deux cents ans ou presque ; par les soins de Charles Labbé. »

  11. « Du véritable auteur des quatre livres de l’Imitation de Jésus-Christ : échantillon ou sommaire des observations de Charles Labbé. Il prouve de manière évidente et limpide, à partir de deux manuscrits tout à fait authentiques, et aussi à partir des livres parus sous les noms de Kempis et de Gersen, que le véritable auteur de ces quatre livres est Jean Gerson, ou de Gerson, chancelier de Paris, et non Thomas a Kempis, ni Johannes Gersen, abbé de Verceil. »

  12. Fâcheux « etc. » qui nous prive de connaître les raisons du mutisme de Labbé. Ses craintes pouvaient être liées à l’ardeur de la querelle monastique qui crépitait alors à Paris entre génovéfains et mauristes sur l’attribution de l’Imitation à leur champion respectif, Kempis ou Gersen (v. les citations fournies à la fin de la note [32] infra) : comment un simple amateur, avocat érudit en droit romain, pouvait-il sérieusement oser proposer une tierce solution ?

  13. Le règne de Louis xiv avait débuté le 14 avril 1643, à la mort de son père, Louis xiii.

  14. Boucot pouvait être Claude Boucot du Clos-Gaillard, secrétaire du roi et échevin de Paris.

    Charles Labbé mourut le 11 janvier 1657. La notice bibliographique établie par la BnF donne une imposante liste des ouvrages juridiques qu’il a mis au jour, mais aucun des titres n’y est en relation avec le De Imitatione Christi. Labbé n’a donc jamais mis à profit de ce privilège royal en publiant les trois livres qu’il y annonçait, et Gerson s’est évanoui dans la dispute sur le véritable auteur de l’Imitation de Jésus-Christ.

    O quam cito transit gloria mundi ! [Que la gloire du monde passe donc vite !], comme il est écrit dans ce dévot ouvrage (livre i, chapitre iii, § 6, page 13 de l’édition citée au début de la note [32] infra).

32.

L’édition voulue par Richelieu est intitulée De Imitatione Christi Libri iv (Paris, Imprimerie royale, 1640, in‑4o de 550 pages).

Une foule de savants, religieux et historiens, s’est évertuée à établir l’identité du véritable auteur d’un des livres les plus admirés et les plus édités de la dévotion chrétienne. En écartant saint Bernard de Clairvaux (v. note [36], lettre 524), faute du moindre argument solide, et Giovanni Gersen, abbé de Verceil sans doute inventé par les bénédictins (v. supra note [30]), il ne reste que deux candidats sérieux à l’honneur d’avoir écrit l’Imitation de Jésus-Christ : l’augustinien flamand Thomas a Kempis (1380-1471) paraît aujourd’hui l’avoir emporté. Il semble pourtant difficile d’écarter les arguments de Charles Labbé (parmi d’autres) en faveur du célestin français Jean Gerson (1363-1429) ; ils sont malheureusement demeurés inédits, hormis sous la forme, exclusive et discutable, d’un privilège royal accordé en 1654 et transcrit en 1706 (v. supra note [31]).

Gabriel Naudé, partisan de Kempis, n’a épargné ni sueur ni encre dans cette érudite querelle monastique (Naudæana, 1701, pages 2‑4).

  • Relation du sieur Naudé à Messieurs Dupuy {a} de quatre manuscrits qui sont en Italie, touchant le livre de Imitatione Christi, faussement attribué à Jean Gersen, bénédictin, abbé de Verceil, par l’abbé Constantin Caïetan, l’an 1641 ; imprimée par le R.P. Fronteau, {b} chanoine régulier de Sainte-Geneviève, dans son livre latin intitulé Thomæ a Kempis de Imitatione Christi Libri iv cum evictione fraudis, qua nonnulli hoc opus Ioanni Gersen Benedictino attribuere. {c}

    « Les révérends pères Robert Quatremaires et François Valgrave, bénédictins, ont écrit contre cette Relation du sieur Naudé ; ce qui causa un procès au Parlement de Paris entre lui et les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève contre les bénédictins ; ce qui obligea ledit Naudé à faire les pièces suivantes pour sa justification. »

  • Requête servant de Factum au procès pendant aux Requêtes du Palais, entre Maître Gabriel Naudé, prieur de l’Artige, demandeur en suppression d’injures et calomnies, contre D. Placide Roussel, prieur de Saint-Germain-des-Prés, et D. Robert Quatremaires, son religieux, et aussi contre D. François Valgrave, religieux bénédictin et prieur de Launoy, défendeurs. Auquel procès, ledit Naudé soutient véritable la Relation par lui donnée en la ville de Rome en 1641, et imprimée de nouveau sur la fin de cette Requête, touchant certains manuscrits du livre de Imitatione Christi. {d}

  • Avis sur le Factum des bénédictins par Gabriel Naudé. « Cet Avis a été imprimé avec la copie de deux lettres écrites par Monsieur Philippe Chifflet, abbé de Balerne, à un de ses amis, touchant le véritable auteur des livres de l’Imitation de Jésus-Christ. » {e}

  • Placet imprimé des pères bénédictins, demandeurs en fait de main-levée, contre Maître Gabriel Naudé, défendeur. Avec les Réponses et Corrections dudit Naudé, pareillement demandeur en réparation d’injures et calomnies écrites contre lui par lesdits bénédictins défendeurs, au sujet de la Relation par lui faite dès l’année 1641 sur la fausseté des certains mss. du livre de Imitatione Christi, dont les bénédictins se veulent servir pour ôter ledit livre à Thomas a Kempis, son légitime auteur, et le donner à un supposé Jean Gersen, qu’ils disent avoir été religieux de l’Ordre de Saint-Benoît. Ensemble un Avis sur le Factum des dits pères bénédictins. {f}

  • Raisons péremptoires de Maître Gabriel Naudé, demandeur en suppression d’injures et calomnies, et défendeur en main-levée, contre D. Placide Roussel, Robert Quatremaires et François Valgrave, religieux bénédictins, défendeurs en main-levée des livres sur eux saisis ; et les congrégations de Saint-Maur et de Cluny intervenant, pour montrer que les quatre manuscrits de Rome, dont lesdits bénédictins se servent pour ôter le livre de l’Imitation de Jésus-Christ à Thomas a Kempis et le donner à un supposé Gersen, sont falsifiés, et qu’ils ne peuvent l’avoir été que par le nommé Constantin Caïetan, religieux bénédictin, ou par quelques autres du même Ordre ; avec une conviction manifeste de dix faussetés principales, commises par lesdits bénédictins en la seule affaire de leur prétendu Gersen. {g}


    1. Pierre et Jacques Dupuy, v. note [5], lettre 181.

    2. V. note [42], lettre 324.

    3. « Les quatre livres de l’Imitation du Christ, avec l’éviction de la fraude par laquelle certains ont attribué cet ouvrage au bénédictin Johannes Gersen. »

      Paris, Cramoisy, 1649, in‑8o.

    4. Sans lieu ni nom, 1651, in‑4o de 35 pages, seconde édition.

    5. Paris, 1651, in‑8o.

    6. Sans lieu ni nom, 1652, in‑4o de 31 pages.

    7. Sans lieu ni nom, 1652, in‑4o de 50 pages.

Bien que ceci paraisse avoir échappé aux historiens de Port-Royal, le feu de ce mémorable incendie a pu être attisé par la dispute contemporaine du jansénisme augustinien, défendant l’autorité de l’augustin Thomas a Kempis, contre celle de Johannes Gersen, bénédictin proche des jésuites, à en croire l’exubérant dom Constantino Gaetano (v. supra note [29]). Jean Gerson fut peut-être alors le malheureux dindon de cette farce.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 216‑218 :

« Pour apprendre la suite de ce fameux différend, qui a exercé pendant longtemps deux des plus illustres congrégations de France, il faut voir la Conjectio Causæ Kempensis de Naudé, imprimée en 1651, {a} avec cette précaution néanmoins d’être très persuadé qu’il y entrait un peu trop de chaleur dans le procédé de Naudé. Il s’en faut bien qu’il n’ait eu la modération d’un savant bénédictin, qui fait à présent l’ornement de son Ordre ; {b} lequel, sans se servir d’aucuns termes injurieux à la mémoire de Naudé, a réfuté les principaux chefs d’accusation que cet anti-gerséniste avait produits contre la bonne foi des bénédictins, et n’a laissé passer aucune occasion de faire remarquer qu’on trouvait dans les bibliothèques plusieurs manuscrits du livre de Imitatione Christi d’une écriture antérieure au temps de Thomas à Kempis, et dont certains portaient le nom de Gersen. Ajoutons aussi, pour l’honneur de l’abbé Cajetan que les manuscrits sur lesquels il se fondait, ayant été apportés en France et examinés avec exactitude en 1673, en présence du défunt archevêque de Paris, furent déclarés authentiques et non falsifiés. » {c}


  1. Causæ Kempensis Coniectio pro Curia Romana. A Gab. Naudæo actore et sodales quosdam Benedictinos quinque falsitatum arcessente, scripta ; ad Eminentissimum cardinalem Franciscum Barberinum.

    [Conjecture sur l’affaire de Kempis devant la curie romaine. Écrite par Gab. Naudé, avocat, et attaquant de falsification quelque cinq frères bénédictins ; dédiée à l’éminentissime cardinal Francesco Barberini] {i}

    1. Paris, Sébastien et Gabriel Cramoisy, 1651, in‑8o de 199 pages.

      V. note [7], lettre 112, pour le cardinal Barberin.

  2. « D. Mabillon, Diplomatic. lib. 3. c. 3 et ibid. lib. 5. Item in Itin. Italic. p. 21, 208, 219, et alibi », note de Vitry renvoyant à deux ouvrages de Jean Mabillon cités dans la seconde notule {f} note [29] supra :

  3. François ii Harlay de Champvallon a été archevêque de Paris de 1671 à 1695 (v. note [25], lettre 420).

    J.-B. Malou, chanoine honoraire de la cathédrale de Bruges, a fait un point très détaillé sur les Recherches historiques et critiques sur le véritable auteur du livre de L’Imitation de Jésus-Christ… (Compte rendu des séances de la Commission royale d’histoire, tome 14, 1848, pages 279‑527). Il y relate (pages 300‑302) les débats de la commision réunie par Mgr Harlay en 1671-1674, sans toutefois convenir qu’elle mit un terme à la controverse sur l’attribution de L’Imitation à Gersen (comme laissait ici entendre le bon Père Vitry).


33.

« dans la nature des choses », c’est-à-dire réel.

À ce que disait ici Gabriel Naudé de l’indélicat Seton (où auditeur est à prendre dans le sens de secrétaire), le livre de Michael Questier intitulé Stuart Dynastic policy and Religious Politics 1621-1625 [Politique dynastique et diplomatie religieuse des Stuarts, 1621-1625] (Londres, Cambridge University Press, 2009) ajoute (note 271, page 180) qu’il se prénommait William (Guilielmus Setonius), était natif de Meldrum (Aberdeenshire), issu d’une ancienne et noble famille écossaise, et entretenait des relations avec le clergé séculier anglais de Rome. Seton avait étudié à Louvain auprès de Juste Lipse, puis enseigné le droit à la Faculté d’Angers, avant de partir à Rome pour devenir secrétaire du cardinal Cobelluzzi (Jan Papy, William Barclay’s Album Amicorum [Album des amis de William Barclay], Myricæ, Essays on neo-latin literature in memory of Jozef Ijsewin, édités par Dirk Sacré et Gilbert Tournoy, Supplementa humanistica Lovaniensia xvi, Leuven University Press, 2000, page 388).

V. notes :

  • [43] du Naudæana 1, pour le cardinal Scipione Cobelluzzi, mort en 1626, bibliothécaire de la Vaticane ; il était titulaire de l’église Sainte-Suzanne à Rome (Santa Susanna), où il a été inhumé ;

  • [13], lettre 12, pour Antoine Coffier, marquis d’Effiat, nommé surintendant des finances en 1626, maréchal de France en 1631, et mort l’année suivante ;

  • [28], lettre 6, pour René Moreau, éminent docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, doté d’une riche bibliothèque (décrite par Guy Patin dans le deuxième paragraphe de sa lettre 450) ;

  • [16], lettre 18, pour Girolamo (ou Scipione) Mercuriali, médecin italien du xvie s. qui a enseigné à Padoue, Bologne et Pise ; comme Galien, bien avant lui, il a commenté les Épidémies d’Hippocrate (v. note [18], lettre 348) ; il a aussi travaillé sur les traités que Galien a consacrés à la thériaque (v. note [11] de l’Observation xi de Guy Patin et Charles Guillemeau).

Si Patin avait recueilli le Naudæana, il me semble qu’il n’aurait probablement pas manqué de raconter l’anecdote à l’un de ses correspondants, tant il aurait eu plaisir à maudire la fourberie des Britanniques, ou à ridiculiser un de ses collègues grossièrement dupé par un escroc. Je conviens pourtant que Patin avait une très grande admiration pour Moreau et qu’il a pu taire sa mésaventure ; il se peut aussi qu’il ne l’ait écrite que dans une de ses nombreuses lettres qui ont aujourd’hui disparu.

34.

V. notes 

  • [15], lettre 490, [5], lettre 827, et [20], lettre 183, pour Frédéric Borromée (1564-1631), nommé cardinal en 1587, fondateur de la Bibliothèque ambrosienne de Milan, ville dont il avait été nommé archevêque en 1595, à la suite de son cousin (et non pas oncle), Charles Borromée, mort en 1584 et sanctifié en 1610 ;

  • [2], lettre 85, pour Jean de Cordes, mort en 1642, et sa très riche bibliothèque, rachetée par Mazarin et dont Gabriel Naudé avait dressé le catalogue (Paris, 1643).

Les Meditamenta propria… de libris propriis [Exercices personnels… sur ses livres personnels] ont pour titre exact Federici Borromæi cardinalis et Archiepiscopi Mediolani, Meditamenta litteraria [Exercices littéraires de Frédéric Borromée, cardinal et archevêque de Milan] (sans nom ni lieu, 1633, in‑4o de 160 pages) : liste des principaux livres rares, principalement religieux, qui composaient la collection initiale de la Bibliothèque ambrosienne. Une liste complète des ouvrages de Frédéric Borromée est disponible sur BnF Data.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), page 218 :

« Frédéric Borromée n’était point neveu de saint Charles. Il était son cousin germain, fils du comte Jules-César Borromée, lequel était frère du comte Gilbert, père du saint archevêque de Milan. Frédéric fut fait cardinal-diacre le 15 juin 1586, n’ayant que 22 ans. {a} Il mourut à Milan le 22 décembre 1631. »


  1. Né le 18 août 1564 à Milan, Federico Borromeo, reçut les ordres mineurs (tonsure) en 1585 ; créé cardinal-diacre lors du consistoire du 18 décembre 1587, il reçut le chapeau rouge et le diaconat de la basilique romaine Santa Maria in Domnica le 15 janvier 1588. Ordonné prêtre en 1593, il devint archevêque de Milan deux ans plus tard et mourut le 21 septembre 1631 (The cardinals of the Holy Roman Church).

35.

Aloysius Lilius (Luigi Giglio ou Lilio), médecin et astronome italien de la seconde moitié du xvie s., originaire de Cirò (Calabre), est connu pour avoir fourni au pape Gégoire xiii (v. note [2], lettre 430) les bases scientifiques qui aboutirent, en 1582, à la réforme catholique du calendrier : passage de l’ancien style, julien, au nouveau style, grégorien (v. note [12], lettre 440).

L’ouvrage qui les a établies est un opuscule dont le titre n’est pas de Epactis [des Épactes], mais Compendium novæ rationis restituendi kalendarium [Abrégé de la nouvelle méthode pour présenter le calendrier] (Rome, héritiers d’Antonius Bladius, 1577, in‑4o de 17 pages) ; sans auteur identifié, il est adressé Peritis Mathematicis [Aux habiles mathématiciens]. La méthode repose sur le calcul des épactes, bête noire des chronologistes débutants (dont je fais partie). Dans le calcul du comput (calendrier) ecclésiastique, l’épacte est (Furetière) :

« la différence de l’année lunaire, qui n’est que de 354 jours, d’avec l’année solaire qui est de 365 jours. Cette différence fait que les nouvelles lunes reculent tous les ans de onze jours. On trouve l’âge de la Lune en ajoutant l’épacte de l’année {a} au nombre des jours du mois où on est, et au nombre des mois écoulés depuis celui de mars ; en observant aussi de retrancher 30 jours quand ces trois sommes ajoutées vont au-delà. {b} Le cycle des épactes est de 19 ans, répondant au nombre d’or {c} ou cycle lunaire, après lequel toutes les lunations reviennent au même jour. Les épactes commencent l’onzième des calendes d’avril. {d} Ce mot vient du grec épagô, induco, intercalo. » {e}


  1. Dans le calendrier julien (vieux style), les épactes prennent successivement 19 valeurs non consécutives allant de 0 à 28 : 8 pour l’année 0 du cycle ; 19 pour l’année 1 ; 0 pour l’année 2 ; etc., jusqu’à 26 pour l’année 18 ; puis un autre cycle recommence.

  2. Dépasse 30.

  3. V. note [9], lettre 9.

  4. Soit 11 jours avant le 1er avril, ce qui aboutit au 22 mars.

  5. J’insère, j’intercale, en latin.

    Le Compendium fournit une table de calcul de l’épacte pour les années 1 à 5000 de notre ère ; mais je l’ai trouvée tout aussi opaque que l’explication de Furetière.


Le nom de Lilius (que j’ai transcrit en petites capitales) apparaît en deux endroits du Compendium.

  • Dans les toutes premières lignes (page A ro) :

    Cum in sacro concilio Tridentino Brevarij Missalisque emendatio Romano Pontifici reservata esset, idque felicitis recordationis Pius v quanta maxima potuit diligentia superioribus annis perficiendum curasset, atque edidisset : non tamen id opus visum est suis omnibus numeris absolutum atque perfectum, nisi restitutio quoque anni et ecclesiastici Kalendarij accederet. In eam igitur curam dum Gregorius xiii Pont. Max. toto animo et cogitatione incumbit, allatus est illi liber ab Aloisio Lilio conscriptus, qui neque incommodam neque difficilem viam ac rationem eius rei perficiendæ proponere videbatur.

    [Le saint concile de Trente a réservé au pontife romain la correction du bréviaire et du missel ; {a} et ces dernières années, Pie v, d’heureuse mémoire, a pris et déployé tout le soin dont il était capable pour y parvenir. Néanmoins, cette tâche ne paraîtra pas compète et achevée en tous ses détails tant que le rétablissement de l’année et du calendrier ecclésiastique n’y aura pas été rajouté. Il incombe donc maintenant au pape Grégoire xiii {b} d’y consacrer entièrement son esprit et sa réflexion ; et lui a été apporté un livre écrit par Aloysius Lilius, {c} qui semblait proposer une méthode et un procédé capables de parfaire ce dessein sans incommodité ni difficulté].


    1. V. note [55] du Borboniana 7 manuscrit.

    2. Le concile de Trente (v. note [4], lettre 430) s’était achevé en 1563. Pie v avait régné de 1566 à 1572, et Grégoire xiii lui avait succédé.

      V. notes [1] et [2] du Borboniana 2 manuscrit pour les tentatives avortées que le pape Sixte iv et l’astronome Johannes Regiomontanus avaient faites en 1475 pour accomplir cette réforme.

    3. Sans doute le livre intitulé de Epactis [des Épactes], cité par Gabriel Naudé, mais je n’en ai pas trouvé d’édition imprimée.

  • À la dernière page (C vo) :

    Agite igitur Mathematici, qui cælestium rerum contemplatione et cogitatione ducimini, toto animo omnique cura in hanc communem causam incumbite, ac re diligenter meditata et considerata, aut hæc quæ a Lilio proponuntur probate, aut si quid istis rectius novistis, candide impertiri, et nobiscum communicare velitis. Turpe enim nobis omnibus erit pati diutius in gravi errore Christianos omnes, et in maximarum rerum ignoratione versari.

    [C’est donc à vous, mathématiciens, de réagir, vous qui êtes guidés par l’observation et la méditation des phénomènes célestes. Penchez-vous avec toute votre intelligence et toute votre diligence sur cet enjeu commun ; et après l’avoir mûrement pesé et considéré, approuvez ce que propose Lilius, ou si vous connaissez une meilleure solution, veuillez nous la faire aimablement partager et nous la communiquer. Il serait en effet honteux pour nous tous de souffrir que l’ensemble des chrétiens soit maintenu plus longtemps dans une lourde erreur et dans l’ignorance des plus importantes choses].

    Au bas de cette même page figure aussi le privilège accordé, sur mandat du pape, par le cardinal titulaire de la basilique romaine San Lorenzo in Lucina, qui était alors Innico d’Avalos d’Aragona (nommé en 1567 et mort en 1600).


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 218‑220 :

« Aloisius Lilius. Cet illustre mathématicien était mort quelque temps avant le mois d’octobre 1582. Le supplément de Moréri, sans en excepter même les éditions revues, corrigées et augmentées par M. Le Cl. a fait une plaisante bévue quand il confond l’Aloisius Lilius qui a trouvé les nombres épactaux avec le Lilio Gregorio Giraldi, et lorsqu’il dit que le frère de ce dernier, qu’il appelle Lilio Antonio Giraldi, présenta à Grégoire xiii un traité posthume de son frère pour la réforme du calendrier. {a} Pour appuyer ce fait, on cite la vie de Sixte v de M. Leti, {b} mais il n’y a rien de semblable : on y lit seulement qu’Aloisio Lilio, médecin, avait fait un petit traité sur les épactes, dans lequel il donnait les moyens de réformer les erreurs qui s’étaient glissées dans le calendrier ; lequel ouvrage fut présenté en 1582 à Grégoire xiii par Ant. Lilio, frère de l’auteur. C’est aussi ce qu’il fallait dire et qui se trouve confirmé du témoignage de Clavius et du Rossi. » {c}


  1. La note [1] du Faux Patiniana II‑1 retrace l’histoire des premières éditions du Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri (mort en 1680) entre 1674 et 1707. La confusion entre l’érudit Lilio Gregorio Giraldi (1478-1552) et Lilio Giraldi (sic pour Luigi Lilio), que dénonçait Vitry, figure (entre autres) dans la huitième (Amsterdam, 1698) établie par les soins de Jean Le Clerc (v. notule {a} de la même note [1]), à la page 347 du tome troisième.

  2. Gregorio Leti (v. note [1], lettre 943) : La Vie du pape Sixte cinquième (Paris, 1683, v. note [32] du Patiniana II‑4), tome premier, page 185.

  3. Dans la Novi calendarii Romani Apologia [Apologie du nouveau calendrier romain] du mathématicien jésuite allemand Christoph Clavius (Rome, 1588, v. seconde notule {c}, note [30] du Borboniana 2 manuscrit), je n’ai vu qu’un hommage à Aloysius Lilius (page 155), sans allusion à son frère.

    Janus Nicius Erythræus (Giovanni Vittorio Rossi, v. note [23] du Naudæana 1) a donné une courte biographie d’Aloysius Lilius dans sa Pinacotheca imaginum illustrium [Galerie des portraits d’hommes illustres] (Cologne 1643, v. notule {b}, note [22] du Naudæana 1), pages 178‑179 : il y dit qu’après sa mort, son frère Antonio présenta son livre au pape Grégoire.


36.

Julien dit l’Apostat, empereur romain de 361 à 363 (v. note [15], lettre 300) est le sujet des deux longues dissertations que citait Gabriel Naudé :

  • Montaigne, au chapitre xix, De la liberté de conscience, livre ii de ses Essais ;

  • François i de La Mothe Le Vayer (v. note [14], lettre 172), au chapitre De Julien l’Apostat dans la seconde partie (pages 319‑367) De la Vertu des païens (Paris, François Targa, 1642, in‑4o de 274 pages).

Partant à peu près des mêmes sources historiques, ils décrivent en grand détail les deux faces de l’empereur : d’un côté, ses vertus morales, politiques et militaires qui lui ont valu les louanges des historiens païens ; de l’autre, son combat contre les chrétiens, qu’il avait abandonnés pour rétablir le polythéisme antique et s’acharner à bloquer les progrès de la nouvelle religion dans l’Empire, ce qui a mené les historiens chrétiens (les Pères de l’Église) à lui donner le prénom d’Apostat, et à en faire un objet d’effroi et de haine pour la postérité. La subjectivité des références anime la discussion des deux écrivains français, mais leurs conclusions adoptent des éclairages différents.

  • Pour Montaigne, qui a rédigé ses Essais entre 1572 et 1592, dans la furie des guerres de religion, où le fanatisme était en constant conflit avec la tolérance :

    « […] l’empereur Julien se sert, pour attiser le trouble de la dissension civile, {a} de cette même recette de liberté de conscience que nos rois viennent d’employer pour l’éteindre. {b} On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux parts {c} d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois qui bride et empêche sa course. Mais, d’autre côté, on dirait aussi que de lâcher la bride aux parts d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et les relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par la rareté, la nouvelleté et la difficulté. Et si, crois mieux, pour l’honneur de la dévotion de nos rois, c’est que, n’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient. »


    1. En montant les hérétiques et les idolâtres contre les premiers chrétiens.

    2. Entre protestants et catholiques français du xvie s.

    3. Partis opposés.

  • Écrivant un demi-siècle plus tard, bien après l’édit de Nantes (1598), qui avait instauré la tolérance réciproque des deux religions, La Mothe Le Vayer se montre moins politiquement subtil (pages 303‑304) :

    « Pour le surplus, je persiste en mon opinion que, comme on ne saurait trop détester les crimes de Julien, et surtout sa désertion lorsqu’il a manqué de foi à son créateur, rien n’empêche aussi que nous ne reconnaissions franchement les vertus qui lui sont attribuées, quoiqu’inférieures de beaucoup à sa malice. La doctrine des mœurs souffre qu’on considère le bien et le mal dans un même sujet. Et si une pierre précieuse ne perd rien de son prix pour être tombée entre les mains d’un voleur, la vertu a ce privilège de se faire admirer en quelque lieu qu’elle soit, et d’être vertu même sur le front d’un apostat, encore qu’elle n’y reluise que pour éclairer sa condamnation. Il n’est pas d’ailleurs inutile de faire voir, par son exemple, aux autres potentats de la terre que quelque don de nature que Dieu leur accorde, et quelque vertu qu’ils puissent acquérir pendant leur vie, s’ils quittent ses autels et s’ils ne le servent avec une véritable piété, leur mémoire ne laissera pas d’être abominable à perpétuité. »

37.

Marcantonio Bragadin (Venise 1523-1571), général vénitien de noble famille (v. note [21], lettre 525, pour son petit-fils, de mêmes nom et prénom que lui, cardinal en 1641), avait été nommé, en 1569, capitaine du royaume de Chypre, qui était alors sous la domination de la Sérénissime République. Dès l’année suivante, les Ottomans débarquèrent dans l’île, s’emparèrent de Nicosie, sa capitale, puis entreprirent d’assiéger le port fortifié de Famagouste, où les Vénitiens s’étaient retranchés. Bragadin fut contraint de se rendre le 31 juillet 1571 après dix mois d’incessantes attaques turques menées sous le commandement du vizir Lala Mustafa Pacha (1500-1580).

Jacques-Auguste i de Thou a raconté la capitulation et ses horribles suites dans le livre xlix de son Histoire universelle, année 1571, règne de Charles ix (Thou fr, volume 6, pages 212‑214) :

« La ville capitule – Enfin, les habitants n’ayant plus ni vivres, ni poudre, ni espérance de secours, parce que Barzotto Babaro, qui leur en amenait de Candie, {a} avait fait naufrage après avoir été battu par une rude tempête, on convint d’une trêve, pendant laquelle on réglerait les articles de la capitulation. On donna les otages, {b} qui furent de notre part Hercule Martinengo, et Mathieu Colti, de Famagouste ; et de la part des Turcs, le lieutenant de Mustafa et celui de l’aga des janissaires. Il fut stipulé : que les officiers et les soldats seraient conduits en Candie avec armes et bagages, cinq pièces de canon et trois de leurs plus beaux chevaux ; que les Turcs fourniraient les galères pour les y transporter ; qu’il ne serait fait aucun mauvais traitement aux habitants ; qu’on leur laisserait tous leurs biens et qu’ils ne seraient point obligés de sortir du pays ni de changer de religion. Ces articles ayant été envoyés à Mustafa et signés de sa main, on embarqua les soldats chrétiens sur les vaisseaux turcs.

Cruauté et perfidie de Mustafa – Bragadin laissa Tiepolo dans la place pour la remettre aux assiégeants, et alla sur le soir saluer le général turc, accompagné de Baglione, de Louis Martinengo, de Jean-Antoine Quirini, d’André Bragadin, de Charles Ragonasco, de François Stracco, d’Hector de Bresse, de Jérôme de Sacile et de beaucoup d’autre noblesse. Mustafa les reçut d’abord avec beaucoup de politesse et fit asseoir Bragadin à côté de lui. Mais étant venu à parler des prisonniers, qu’il disait faussement que Bragadin avait fait mourir dans un temps de trêve, et Bragadin soutenant le contraire, ce perfide Turc se lève en fureur et ordonne qu’on enchaîne ce seigneur, qui était sans défense et qui implorait en vain la foi du traité. En même temps, tous ces officiers sont conduits dans la place qui était devant sa tente, où il les fait tous massacrer, à la réserve de Bragadin, sur qui il voulait, pour ainsi dire, épuiser sa rage et sa cruauté. Par trois fois, il l’oblige de présenter sa tête devant la hache, comme s’il eût voulu mettre fin à ses supplices par une prompte mort ; mais il se contente de lui faire couper le nez et les oreilles. Ensuite, on l’étend par terre, où il essuie des insultes plus amères que la mort même. De temps en temps, on lui demande où est ce Christ qu’il adore et pourquoi ce Tout-Puissant ne l’arrache pas de ses mains. Ce barbare, en même temps fait dépouiller tous les soldats qu’on avait embarqués sur ses vaisseaux, et les met à la chiourme. {c} Voilà ce qui se passa le quatrième d’août.

Le lendemain Mustafa entre dans la ville et fait pendre Tiepolo. Le dix-sept d’août Bragadin, tout couvert de blessures, est conduit à tous les endroits de la place que le canon avait ruinés, avec deux panerées {d} de terre au cou ; et toutes les fois qu’il passe devant Mustafa, on l’oblige de baiser la terre. Ensuite, on le met sur un siège, lié et garrotté, et on l’élève jusqu’au haut des antennes {e} pour le donner en spectacle aux soldats chrétiens qui venaient d’être mis à la chaîne. Enfin, on le mène dans la place publique, au son des tambours et des trompettes, où il est écorché vif. Bragadin souffrit tous ces traitements barbares avec une constance héroïque, reprochant à son ennemi sa cruauté et sa perfidie. Quand il fut écorché jusqu’au nombril, le sang sortit de ses plaies en abondance et il mourut en implorant sans cesse la miséricorde de Dieu. Telle fut la fin de ce grand homme qui avait si bien servi la religion chrétienne.

Les Turcs firent emplir sa peau de paille, la suspendirent aux antennes et promenèrent cet horrible spectacle sur toute la côte de Syrie, d’où elle fut enfin portée à Constantinople avec les têtes de Louis Martinengo, d’André Bragadin et de Quirini. »


  1. Crète.

  2. « Personnes que deux partis ennemis se donnent réciproquement quand ils sont sur le point de faire quelque traité ou capitulation, pour assurance de part et d’autre de l’exécution de ce qui sera convenu » (Furetière).

  3. Aux galères.

  4. Paniers pleins.

  5. Vergues.

38.

« son souteneur. » Subactor est un dérivé du verbe latin subigere, « soumettre par la contrainte », « débaucher » ; Gaffiot a sans doute trouvé ce substantif trop grossier pour le mettre dans son dictionnaire ; mais celui de Lewis et Short (Oxford) le donne pour prude synonyme de pædico, « sodomite », « pédéraste ».

V. note [32], lettre 554, pour Marie Stuart, reine d’Écosse puis de France, par son mariage avec François ii. Veuve en 1560, elle était rentrée en Écosse et avait épousé son cousin germain Henry Stuart (lord Darnley) en 1565. En 1567, après la mort de Darnley, Marie abdiqua la couronne d’Écosse et épousa en troisièmes noces son amant, le noble écossais James Hepburn (vers 1534-1578), dit lord Bothwell (Bothuelus, Bothuel dans l’orthographe française du temps), comte de Bothwell et duc d’Orkney, soupçonné d’avoir assassiné Darnley. Les deux époux furent rapidement emprisonnés et menèrent séparément de vaines tentatives pour s’emparer de la couronne d’Angleterre, que détenait Élisabeth ire (v. note [6], lettre 511), reine qui demeurait célibataire et sans descendance. Bothwell finit ses jours dans une prison danoise en 1578 et Marie fut décapitée en Angleterre neuf ans plus tard (v. infra note [39]).

Alexandre Teulet (1807-1866), archiviste paléographe, membre de la Société impériale des antiquaires de France, a édité et soigneusement commenté, dans son Avertissement, huit Lettres de Marie Stuart au comte de Bothwell (Paris, Firmin Didot frères, fils et Cie, 1859, in‑8o), dont Gabriel Naudé pouvait avoir vu les copies. Rédigées en français au premier trimestre de 1567, elles sont accompagnées de douze sonnets. Le tout témoigne d’une passion amoureuse si vive que, par respect pour la mémoire et l’honneur de la reine, certains historiens en ont contesté l’authenticité (mais Teulet a opposé à cela de solides arguments). Ces vers de Marie (sonnet xi, pages 75‑76) en donnent le ton :

« Mon cœur, mon sang, mon âme, et mon souci,
Las ! vous m’avez promis qu’aurons ce plaisir
de deviser avec vous à loisir,
Toute la nuit, où je languis ici,
Ayant le cœur d’extrême peur transi,
Pour voir absent le but de mon désir.
Crainte d’oubli un coup me vient saisir,
Et l’autre fois je crains que endurci
Soit contre moi votre aimable cœur,
Par quelque dit d’un méchant rapporteur.
Une autre fois, je crains quelque aventure,
Qui par chemin détourne mon amant,
Par un fâcheux et nouveau accident.
Dieu détourne tout malheureux augure ! »

39.

Les deux historiens cités par Gabriel Naudé ont abondamment détaillé les extravagances de Marie Stuart et de Bothwell. Je me suis ici limité aux descriptions les plus parlantes de celui que Naudé qualifiait de subactor de la reine (v. supra note [38]).

  • Jacques-Auguste i de Thou, livre xl de son Histoire universelle, année 1571, règne de Charles ix (Thou fr, volume 5).

    • Année 1566 (page 244), juste après la naissance du prince d’Écosse : {a}

      « Conduite de la reine d’Écosse – Cependant le roi d’Écosse étant entièrement exclu du gouvernement, Jacques Hepburn, comte de Bothwell, avait seul tout le crédit et l’administration des affaires de l’État. La reine, qui ne voulait pas que personne doutât de l’extrême inclination qu’elle avait pour lui, fit entendre assez clairement à tout le monde qu’on ne pouvait rien obtenir d’elle que par son canal. Le roi était regardé comme un importun et un fâcheux ; et s’il arrivait quelquefois qu’il vînt pour voir la reine, elle et ses femmes composaient tellement leurs visages, leurs discours et leurs manières qu’il paraissait visiblement qu’elles n’avaient rien plus à cœur que de faire comprendre au roi que la reine le méprisait beaucoup, et que sa présence les ennuyait et leur était fort à charge. Le prince, se voyant abandonné de tout le monde, et las d’ailleurs des outrages qu’il recevait tous les jours de Bothwell, s’en alla à Stirling. » {b}

    • Année 1567 (pages 254‑257), mariage de Bothwell avec Marie Stuart (avril 1567) :

      « Bothwell, qui aspirait ouvertement à l’honneur d’épouser la reine, extorqua des seigneurs, qui étaient ses amis, un consentement signé de leur propre main. Il obtint la même chose des évêques qui étaient à Édimbourg. Après cela, la reine étant allée à Stirling voir son fils, Bothwell, de concert avec elle, se trouva sur le chemin, au pont d’Almon, fit semblant de l’enlever et la mena à Dunbar. […] {c}

      Le mariage ayant été célébré dans l’église, très peu de personnes, hors les amis et les parents de Bothwell, se trouvèrent au festin, et tous les autres se retirèrent chez eux, pleins d’indignation, disant que la reine, en épousant Bothwell, n’avait pas fait un vrai mariage et s’était reconnue publiquement complice du meurtre du roi, dont Bothwell était atteint et convaincu dans l’esprit de tous les gens de bien. […] La reine voyant que, quand elle marchait dans la ville avec son nouveau mari, le peuple ne faisait plus les acclamations ordinaires, et recevant de toutes parts des nouvelles qui lui apprenaient que ce mariage l’avait déshonorée dans toutes les cours étrangères, elle reconnut enfin, mais trop tard, que c’était une de ces fautes qu’il est plus aisé de commettre que d’excuser.

      Ayant ainsi tenu Conseil, pour délibérer sur les moyens de maintenir sa puissance au-dedans et de conserver sa réputation au-dehors, dans la triste situation où étaient ses affaires, elle résolut sur toutes choses d’envoyer quelqu’un de sa part en France, au roi, à la reine mère et à ses oncles. {d} Elle choisit pour cette ambassade Guillaume, évêque de Dunblane, {e} à qui elle donna des instructions dressées par elle-même. Elle s’excusait d’abord de ce que les bruits publics leur avaient appris l’accomplissement de son mariage avant qu’elle leur eût fait savoir ses intentions et ses desseins. Elle relevait ensuite les vertus de Bothwell, et les grands et importants services qu’il avait rendus à l’Écosse du vivant de sa mère, {f} et à elle-même, depuis son second mariage. Elle ajoutait que, par ces services, Bothwell avait fait voir à tout le monde son obéissance et sa fidélité pour la majesté royale ; mais qu’en servant bien l’État, il s’était attiré la haine de plusieurs personnes qu’il n’avait jamais offensées en particulier, ce qui n’était pas étonnant dans un royaume aussi sujet aux troubles et aux rébellions ; qu’après la mort de son dernier mari, Bothwell était devenu très hardi, sans néanmoins rien diminuer de son zèle et de ses soins pour le bien de l’État ; enfin, qu’il en était venu à ce point d’arrogance de lui dire à elle-même qu’elle n’avait point d’autre moyen de reconnaître ses services que de se donner à lui ; qu’une pareille proposition avait paru à la reine bien nouvelle et bien fâcheuse, mais que, le royaume étant tout en combustion, on avait jugé qu’elle devait dissimuler son chagrin ; que son ambition le portant à ce qu’il y a de plus grand, il avait profité de la familiarité qu’il s’était acquise par ses services continuels pour persuader à la noblesse que, si elle voulait bien consentir à son mariage avec la reine, Sa Majesté ne s’en éloignerait pas ; qu’après avoir obtenu ce consentement, il avait eu assez de hardiesse pour joindre la violence aux prières et qu’il avait eu l’audace de l’enlever en chemin, lorsqu’elle revenait de voir son fils, et de l’emmener avec lui à Dunbar ; que la reine ayant vu avec surprise un consentement signé des grands, auquel elle ne se serait jamais attendue, ayant fait de sérieuses réflexions sur les services de Bothwell, prévoyant d’ailleurs que les Écossais ne souffriraient pas longtemps une reine sans mari, elle s’était enfin rendue à ces raisons, avait cédé à la force et à la nécessité et lui avait promis de l’épouser ; […] que Bothwell étant véritablement son mari, elle voulait l’estimer, l’aimer et le respecter ; que ceux qui faisaient profession d’être amis de la reine devaient aussi se déclarer les amis de celui qui lui était uni par des liens indissolubles ; qu’elle souhaitait donc que le roi, la reine mère, ses oncles et ses amis n’eussent pas moins d’amitié pour Bothwell, quoiqu’il eût agi avec elle trop librement, et peut-être avec trop de hardiesse et de témérité (ce qu’elle attribuait à la violence de son amour), que si tout jusqu’à ce jour avait été fait de leur consentement et à leur gré. »


      1. Jacques Stuart, né le 19 juin 1566, futur roi Jacques vi d’Écosse et Jacques ier d’Angleterre (v. note [17], lettre 287), fils unique de Marie Stuart et de son second mari, lord Darnley, roi consort d’Écosse.

      2. Principale ville du Stirlingshire. Darnley périt lors d’un attentat à l’explosif perpétré dans sa demeure de Glasgow le 10 février 1567.

      3. Malgré ce coup de force et les deux précédents mariages de Bothwell, les obstacles juridiques et religieux furent contournés et Marie épousa son amant (et le probable assassin du roi consort), en dépit du scandale occasionné par cette troisième union.

      4. Charles ix, Catherine de Médicis, sa mère, et les Guise.

      5. Guillaume de Cheisolme (William Chisholm), évêque de Dunblane (Écosse) en 1561, puis de Vaison (Provence), en 1566 ou 1569.

      6. Marie de Guise (1515-1560), fille de Claude de Lorraine, premier duc de Guise, et épouse de Jacques v, roi d’Écosse, avait été régente du royaume de 1554 à sa mort.

  • George Buchanan a été fort prolixe sur toute cette affaire dans sa Rerum Scoticarum historia [Histoire des affaires écossaises] (Amsterdam, 1643, v. note [7], lettre 470, première édition en 1582). En le citant, Naudé voulait, me semble-t-il, lui rendre justice en faisant voir que de Thou (dont l’Histoire universelle a commencé à paraître en 1604) lui avait emprunté tout son récit, comme le montre le début du Liber decimus octavus [Livre dix-huitième] (page 636) :

    Regina a partu levata, etsi alios omnes satis comiter, ut in publica gratulatione, acciperet, tamen quoties, Regem visendi causa adesse, nunciabatur, et ipsa, et comites vultum sermonemque ita componebant, ut, nihil magis timere, viderentur, quam, ne Rex non intelligeret, se fastidio, adventum, conspectumque suum omnibus ingratum esse : contra vero Bothuelius omnia unus poterat : unus negotiis omnibus præerat : adeoque Regina, sui erga eum, animi propensionem intelligi, volebat, ut, si quid ab ea petendum foret, nemo quicquam, nisi per illum, impetraret.

    [Après son accouchement, la reine reçut d’assez bonne grâce tous ceux qui venaient l’en féliciter ; mais chaque fois que le roi se présentait pour la voir, elle et ses dames de compagnie lui montraient leur répugnance par des mines et des propos tels qu’il lui était impossible de ne pas comprendre que sa présence et sa vue leur étaient en tout désagréables. Au contraire, Bothwell détenait seul tout le pouvoir ; seul, il décidait de toutes les affaires. La reine voulait montrer son inclination d’esprit envers lui, à tel point que quiconque avait à lui demander quelque chose, n’obtenait jamais rien autrement que pas l’intermédiaire de Bothwell].

Nonobstant ces accablantes turpitudes, il n’a pas manqué de dévots catholiques pour vanter la sainteté de Marie Stuart, comme en témoigne l’éloge de Richard Verstegen (historien et polémiste anglais au service des Espagnols, Londres 1550-Anvers 1640), dans son Théâtre des cruautés des hérétiques de notre temps. Traduit du latin en français (Anvers, Adrien Hubert, 1588, in‑4o, page 84) :

« Marie, sérénissime reine d’Écosse et légitime héritière de la couronne d’Angleterre, douairière de France par le décès de François, second du nom, roi très-chrétien des Français, de mémoire louable, duquel elle fut épouse, fille de Jacques cinquième et mère de Jacques sixième, à présent régnant roi d’Écosse, extraite par sa mère de la très illustre Maison de Lorraine, molestée par les hérétiques en son royaume, lesquels n’épargnent leurs princes naturels, qu’ils ne leur fassent sentir combien est barbare l’hérésie, laquelle dépouille ceux qui en sont infectés d’humanité ; se retira en Angleterre à la semonce de la reine Élisabeth, avec promesses jurées, ratifiées par signals {a} de paix et amitié perpétuelles. Car nonobstant toutes telles promesses faites avec serment, sitôt qu’elle eut le pied en Angleterre, elle fut mise en arrêt et menée prisonnière ; où, contre tout droit divin et humain, vu qu’elle n’était prise par guerre, et que les égaux et pareils n’ont aucune juridiction l’un sur l’autre, elle fut détenue par l’espace de vingt ans prisonnière, plusieurs fois changée de lieu, pour l’incommoder. Finalement, demeurant constante en la foi et religion de notre Seigneur Jésus-Christ et de son Église catholique, elle fut, contre la foi jurée et contre le droit des gens, décapitée au château de Foderingham, {b} par le commandement de cette inhumaine meurtrière des saints, l’an 1587, le 18e de février. Cette bonne princesse était douée de grands dons du ciel, et au corps et en l’âme, et n’y avait personne tant destituée d’humanité qui, la voyant, ne l’admirât, et n’en eût pitié et compassion. Mais cette cruelle meurtrière ne la voulut onc {c} voir, de peur qu’étant émue de l’excellence de cette princesse, elle ne pût humecter de ce sang innocent et royal son estomac et ses poumons perpétuellement altérés des fidèles membres et serviteurs de notre Seigneur Jésus-Christ. La constance et fidélité de cette reine, martyre du fils de Dieu, l’ont rendue très recommandable au ciel et en la terre. » {d}


  1. Témoignages.

  2. Château de Fotheringhay (Northamptonshire), rasé au xviie s.

  3. Jamais.

  4. En 1887, tricentenaire de la mort de Marie Stuart, d’aveugles catholiques réclamèrent vainement l’ouverture de son procès en canonisation.

Le roi Jacques blâma fort Buchanan et de Thou pour leurs relations croisées des infortunes de sa mère : v. notes [13] et [14] du Borboniana 2 manuscrit.

40.

V. note [9], lettre 367, pour Ferdinand ii de Médicis, grand-duc de Toscane de 1621 à 1670, et pour sa mésentente avec la papauté. En 1634, il avait épousé Vittoria della Rovere (1622-1694), qui lui était fiancée depuis qu’elle avait l’âge de deux ans. Elle était la dernière héritière du duché d’Urbino (ou Urbin), petit État du littoral adriatique, entre la Romagne et les Marches, dont la capitale était Urbino.

Vittoria était la fille unique de Frederico Ubaldo della Rovere (1605-1623). La mort subite et prématurée de ce jeune duc (avec soupçon d’empoisonnement) avait contraint son père, Francesco Maria (1549-1631), de remonter sur le trône qu’il avait confié à son fils en 1621. Vieux, sans descendance mâle et las des convoitises de Rome, le grand-père de Vittoria s’était résigné, en 1624, à léguer son duché et tous ses biens aux États pontificaux. Les Médicis perdirent ainsi ce qui leur était promis, mais n’en conservèrent pas moins d’amertume à l’encontre du pape Urbain viii.

Le grand-duc Ferdinand s’était allié à la République de Venise et au duc de Modène pour soutenir son beau-frère, Édouard ier Farnèse, duc de Parme, qui voulait recouvrer son duché de Castro (Latium), investi par le pape Urbain viii à la suite d’un différend financier (v. notes [6], lettre 27, et [14], lettre 62). Cette ligue avait alors engagé la première guerre dite de Castro (1641-1644) contre les États pontificaux. Elle se termina par leur défaite militaire et par la restitution de Castro aux Farnèse ; mais elle ne fut que temporaire car la seconde guerre de Castro (1646-1649) tourna à l’avantage de la papauté.

41.

Faïence (jadis Fayence) : « nom propre d’une petite ville de l’État de l’Église en Italie, que les Italiens appellent Faenza, nom formé par corruption de son nom latin Faventia. Elle est dans la Romagne, sur la rivière d’Amone, entre Forli et Imola. Faïence est renommée pour les beaux lins que produit son territoire, et par la belle vaisselle de terre qui s’y fait et qui en a pris son nom. […] On peut aussi dire en français Faenza » (Trévoux).

Majolique : « nom attribué, dans le commerce de curiosités, à toutes les faïences anciennes italiennes et espagnoles. On écrit et prononce souvent maïolique. Ital. majolica et majorica, de l’île de Majorque (voir sur les monnaies du xiiie au xviiie siècle : rex Majoricarum), où cette faïence fut d’abord manufacturée » (Littré DLF).

La Romagne était une petite région située sur le littoral adriatique, entre l’Émilie au nord, la Toscane à l’ouest et la Marche au sud. Sa principale ville était Ravenne. Aujourd’hui unie à l’Émilie (Émilie-Romagne), elle appartenait alors aux États pontificaux depuis le milieu du xvie s.

Les vaisseaux étaient les vases ornés que les collectionneurs gardaient dans leurs galeries (cabinets) d’objets d’art et de curiosités. Les peintures du Titien (Tiziano Vecellio, Pieve di Cadore, Vénétie 1488-Venise 1576) y jouissaient déjà d’un très grand renom.

42.

Ce paragraphe, dont la fin reprend en partie le début, est une preuve que l’éditeur du Naudæana s’est parfois autorisé quelques additions pour mettre à jour les informations qui dataient du début des années 1640.

Daniel Dumonstier (Dumoustier, Du Monstier ou Du Moustier, Paris 1574-ibid. 1646) est un portraitiste dont la spécialité était les dessins au crayon en trichromie. Il avait constitué un cabinet de curiosités et une riche bibliothèque, que Gabriel Naudé racheta à sa mort, pour le compte de Mazarin. Il était aussi connu pour son libertinage et l’ironie de ses bons mots. Tallemant des Réaux lui a consacré une historiette entière (tome i, pages 659‑662) :

« La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c’est que le cardinal Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son oncle, {a} eut la curiosité de voir le cabinet de Dumonstier, et Dumonstier même. Innocent x, alors monsignor Pamphilio, était en ce temps-là dataire et le premier de la suite du légat ; {b} il l’accompagna chez Dumonstier, et voyant sur la table l’Histoire du concile de Trente, de la superbe impression de Londres, {c} dit en lui-même : “ Vraiment c’est bien à un homme comme cela d’avoir un livre si rare ! ” Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu’on ne l’avait point vu ; mais le petit homme, qui avait l’œil au guet, vit bien ce qu’avait fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat “ qu’il lui était extrêmement obligé de l’honneur que Son Éminence lui faisait, mais que c’était une honte qu’elle eût des larrons dans sa compagnie ” ; et sur l’heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en l’appelant bourgmestre de Sodome, et lui ôta son livre.

Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Dumonstier que le pape l’excommunierait et qu’il deviendrait noir comme charbon : “ Il me fera grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc. ” » {d}


  1. Urbain viii, Maffeo Barberini.

  2. V. note [2], lettre 112, pour Giambattista Pamphili, né en 1574, nommé cardinal en 1630, élu pape en septembre 1644 sous le nom d’Innocent x.

    En 1625, quand il n’était que Monseigneur, il avait été dataire (v. note [7], lettre 112) appartenant à la suite du légat (de comitatu legati) pontifical en France, le cardinal Barberin (Francesco Barberini, v. la même note [7]).

  3. V. note [13], lettre 467, pour Pietro Sarpi (dit Fra Paolo) et son Histoire du concile de Trente, dont plusieurs des nombreuses éditions ont été imprimées à Londres (Augusta Tribonantum) : italienne en 1619 et latine en 1620.

  4. L’anecdote devait courir dans tout Paris, car Gabriel Naudé (qui y donnait une conclusion différente) n’avait guère pu l’emprunter à Tallemant.

43.

Melchior Inchofer (Kőszeg, Hongrie vers 1584-Milan 1648), luthérien converti au catholicisme, entra dans la Compagnie de Jésus et fut envoyé en 1616 à Messine pour enseigner dans le collège jésuite de la ville. Il y publia sa :

Epistolæ B. Virginis Mariæ ad Messanenses veritas vindicata, ac plurimis gravissimorum scriptorum testimoniis et rationibus erudite illustrata. {a}

[Vérité revendiquée de la lettre de la sainte Vierge Marie aux Messinois, éclairée par les doctes témoignages et démonstrations des écrivains les plus sérieux].


  1. Messine, Josephus Matarozius, 1619, in‑4o de 412 pages, avec cet extrait de l’épître mariale, en exergue du titre :

    Maria Virgo, Ioachim filia, Dei humillima Christi Iesu Crucifixi mater, ex tribu Iuda, stirpe David Messanensibus omnibus salutem, et Dei Patris Omnipotentis benedictionem.

    Vos omnes fide magna legatos, ac nuncios per publicum documentum ad nos misisse constat : Filium nostrum, Dei genitum Deum, et hominem esse fatemini, et in cœlum post suam resurrectionem ascendisse : Pauli Apostoli electi prædicatione mediante viam veritatis agnoscentes, ob quod vos, et ipsam civitatem benedicimus, cuius perpetuam Protectricem nos esse volumus.

    [La Vierge Marie, fille de Joachim, très humble mère de Jésus-Christ, Dieu crucifié, issu de la tribu de Judas, de la descendance de David, adresse le salut et la bénédiction de Dieu le Père tout-puissant à tous ceux de Messine.

    Nous constatons que, par lettre ouverte, vous nous avez envoyé les légats et les nonces de votre grande foi. Vous professez que notre Fils, Dieu engendré de Dieu, est aussi homme, et qu’il est monté au ciel après sa résurrection. Par l’intermédiaire de la prédication de Paul, l’Apôtre élu, vous connaissez le chemin de la vérité. C’est pourquoi nous vous bénissons, ainsi que votre cité, dont nous voulons être la protectrice perpétuelle].


Ce livre pour le moins curieux fut immédiatement mis à l’Index, sous condition d’amendements. Une version corrigée du livre reparut en 1630 (imprimée à Viterbe et à Messine). En récompense de sa soumission, Inchofer devint un consultant influent de la Congrégation de l’Index (v. notule {c}, note [30] du Naudæana 2) et de l’Inquisition. Il partagea le reste de sa vie à écrire des ouvrages de critique théologique et d’histoire religieuse, et à enseigner dans divers collèges d’Italie.

V. note [27] du Naudæana 4 pour la Monarchia Solipsorum [Monarchie des Nous-tout-seuls] (Venise, 1645), virulent pamphlet antiloyolitique que Naudé (parmi d’autres) a attribué au R.P. Inchofer.


Additions et corrections du P. de Vitry
(1702-1703, v. note [12] des Préfaces), pages 220‑222 :

« Melchior Inchofer. Ajoutez qu’il y a eu deux éditions de ce livre : la première a pour titre Epistolæ B. Virginis Mariæ ad Messanenses vindicata, ac plurimis gravissimorum Scriptorum testimoniis et rationibus erudite illustrata, auctore P. Melch. Inchofer Austriaco e Soc. Jesu, Messanæ, 1629, in‑fo ; on l’obligea de changer ce titre et de corriger ou éclaircir quelques endroits de son traité ; il en fit une seconde édition en 1631, à Viterbe, qu’il intitula de Epistola B. Virginis Mariæ ad Messanenses conjectatio plurimis rationibus et verisimilitudinibus locuples, auctore, etc. {a} Je sais que l’Alegambe met en d’autres années les éditions de ce livre, qu’il dit que la première se fit en 1630, et la seconde en 1633, mais il ne faut que voir les titres de chaque exemplaire pour se convaincre du contraire. {b} Inchofer était né à Vienne en 1584 et mourut à Milan le 28 septembre 1648. On le fait auteur du Monarchia scriptorum. {c} Il n’a pas tenu aux ennemis de la Société qu’on n’ait cru {d} que les jésuites, ne doutant point qu’il ne fût l’auteur de cette satire, le voulurent éloigner de Rome, où il avait de puissants amis, et le faire passer en quelque lieu de la Terre où l’on pût avec plus de liberté lui faire sentir les peines que méritait son interdiction ; mais comme on ne trouve ces particularités que dans un livre de jansénistes déclarés, ce serait être injuste que d’y ajouter foi sur le simple récit qu’en a fait M. Bourgeois, docteur de Sorbonne, dans sa relation imprimée en 1695, pag. 105, 106, 107 et 108. » {e}


  1. La première édition citée, « par Melchior Inchofer, prêtre autrichien de la Compagnie de Jésus, Messine, 1629, in‑fo », ne diffère que par la date et le format (sans doute mal transcrits par Vitry) de celle qui est indiquée plus haut dans la présente note : 1619, in‑4o.

    La seconde édition est intitulée « Conjecture sur la Lettre de la sainte Vierge Marie aux Messinois, riche de nombreuses démonstrations et vraisemblances, par, etc. » (Viterbe, Ludovicus Grignanus, 1631, in‑fo).

  2. V. note [19], lettre 224, pour la mise à jour de la Bibliotheca scriptorum Societatis Iesu [Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus] (Anvers, 1643) par le jésuite Philippe d’Alegambe.

  3. Sic pour Monarchia Solipsorum (Venise, 1645), ouvrage cité plus haut dans la présente note.

  4. « On doit aux ennemis de la Société d’avoir voulu faire croire… »

  5. Relation de M. Bourgeois, docteur de Sorbonne et député de vingt évêques de France vers le Saint-Siège, pour la défense du livre De la fréquente Communion, composé par M. Arnauld, {i} contenant ce qui s’est passé à Rome en 1645 et 1646 pour la justification de ce livre, avec les lettres des évêques aux papes Urbain viii et Innocent ix, et quelques autres pièces sur le même sujet. {ii}

    Outre ces renseignements biographiques sur l’abbé Bourgeois (page 202), le Dictionnaire de Port-Royal a détaillé ses relations avec Inchofer (page 535, article rédigé par Antony McKenna), ce qui a retenu toute mon attention car je n’ai pas eu accès à sa Relation :

    « Sommervogel, le grand bibliographe de la Compagnie de Jésus, passe sous silence les contacts d’Inchofer avec les théologiens de Port-Royal. Or, Inchofer est à Rome en 1645 lorsque Jean Bourgeois y est député pour défendre le livre De la fréquente Communion d’Antoine Arnauld, et il se lie d’amitié avec cet ami de Port-Royal. Dans sa Relation, Bourgeois rend hommage aux qualités du jésuite et surtout à son “ amour de la vérité, si pur, si désintéressé, si fort et si sincère que nul intérêt d’Ordre, nulle considération de fortune, nul respect pour les grands, nulle crainte de leur déplaire ni de tomber en leur disgrâce ne l’a jamais pu empêcher de rendre à la vérité le témoignage que sa conscience l’obligeait de lui rendre ”. En effet, les historiens de l’abbaye {iii} qualifient Inchofer d’augustinien et précisent, suivant les termes de Bourgeois, que les confrères de Melchior Inchofer l’écartent de leurs délibérations lorsqu’il s’agit de censurer les livres de leurs adversaires. {iv} Inchofer propose au pape Urbain viii {v} vingt-neuf articles de réformation de la Compagnie de Jésus et, vers la même époque, on lui attribue faussement – car l’ouvrage est en fait de Jules-Clément Scotti – le Lucii Cornelii Europæi monarchia Solipsorum (Venise, 1645), qui est un traité contre le gouvernement des jésuites. {vi} Les collègues d’Inchofer voudraient alors l’envoyer au loin et le démettent du Collège des Allemands, dont il est supérieur, mais, affirme Jean Bourgeois, le pape convoque aussitôt le général des jésuites et lui impose de faire rétablir aussitôt le Père Inchofer dans son collège. »

    1. Prêtre janséniste, Jean Bourgeois (Amiens 1604-1687) quitta Port-Royal-des-Champs en 1679 pour se retirer à l’abbaye cistercienne de la Merci-Dieu (Poitou), dont il était abbé, où il mourut. Ses convictions religieuses et sa vigoureuse défense du livre De la fréquente Communion d’Antoine Arnauld (Paris, 1643, v. note [47], lettre 101) lui avaient valu d’être exclu de la Sorbonne.

    2. Ouvrage posthume : sans lieu ni nom, 1695, in‑12 de 117 pages.

    3. De Port-Royal.

    4. Les jansénistes entre autres.

    5. V. supra note [7] pour Urbain viii (1623-1644).

    6. La note [27] du Naudæana 4 discute l’attribution de ce livre, sans oser aboutir à une conclusion aussi catégorique que celle de McKenna.

44.

« Ainsi aurait-il eu plus d’adorateurs. »

Philippe Néri (Florence 1515-Rome 1595) fit très tôt preuve d’un grand mysticisme et passa l’essentiel de son existence à Rome. Ordonné prêtre en 1551, il fonda la Congrégation de l’Oratoire en 1575 (v. note [1], lettre 29). Il fut sanctifié en 1622.

Trapani est une ville portuaire située à l’extrême pointe occidentale de la Sicile. Je n’y ai pas trouvé trace d’une église dédiée à saint Philippe Néri, et encore moins de son écroulement qui aurait « accablé » (écrasé) des centaines de fidèles ; catastrophe probablement imaginaire, mais Gabriel Naudé n’en tirait pas moins de sceptiques enseignements.

45.

Gabriel Naudé dressait un florilège libertin de la papauté.

  • Alexandre Farnèse (1468-1549) a été nommé cardinal dès 1493 et élu pape en 1534 sous le nom de Paul iii. Entre 1500 et 1510, sa maîtresse, Silvia Ruffini (1475-1561), lui avait donné une fille et trois garçons, qu’il reconnut et fit légitimer. On lui reprocha d’avoir, dès son élection, élevé au cardinalat deux de ses petits-fils, Alessandro Farnese, âgé de 14 ans, et Guido Ascagno Sforza, 16 ans. Son pontificat fut marqué par le concile de Trente (1545-1547, v. note [4], lettre 430) et par la condamnation formelle de l’esclavage (1537).

  • Avant d’être admis à la prêtrise (1447), Enea Silvio Piccolomini (v. note [3], lettre 344) avait eu au moins deux enfants illégitimes. Il fut éu pape en 1458 sous le nom de Pie ii.

  • Grégoire xiii, Ugo Boncompagni, le réformateur du calendrier élu en 1572 (v. supra note [35]), avait eu un enfant en 1548, neuf ans après avoir été tonsuré. Ce fils illégitime, nommé Giacomo Boncompagni, a joui de plusieurs bénéfices ecclésiastiques.

  • Les biographies de Paul v, Camillo Borghese (v. note [5], lettre 25), ne lui attribuent ni enfant ni insigne dépravation de mœurs. On lui a reproché son népotisme, mais il fut loin d’être le seul à en abuser.

V. note [7], lettre 112, pour le cardinal Barberin, Francesco Barberini.

46.

Ce paragraphe complète ce qui a déjà été écrit dans le Naudæana 2 (page 36, v. sa note [10]).

Les célestins étaient un Ordre monastique (d’abord appelé Congrégation de Saint-Damien) fondé en Italie au milieu du xiiie s. par le bénédictin Pierre de Moronne, élu pape en 1294 sous le nom de Célestin v. À Paris, le couvent des Célestins et son église abbatiale se trouvaient entre la Bastille et l’Arsenal, là où s’élève aujourd’hui la caserne des Célestins (ive arrondissement). Cet Ordre a été dissous à la fin du xviiie s.

Janus Nicius Erythræus {a} a donné une courte biographie de l’abbé du Bois, Olivarius a Bosco, dans sa Pinacotheca imaginum illustrium [Galerie des portraits d’hommes illustres], {b} pages 144‑145 :

Inter nostri sæculi Oratores non verebor adnumerare Ioannem a Bosco, Henrici iv Regis Galliæ beneficio, ut ipse de se fatetur, nobili ac generosæ Olivariæ familiæ insertum, ejusque insignibus et cognomine donatum. Est enim ejus oratio pura, nitida, Latina, elegans, quæque nihil fere habeat ineptiarum. Hunc Paulus v Abbatis Belliloci insignibus ac titulo decoravit, cardinalis Seraphini Olivarii opera ; quem postea luculenta oratione in Æde Sanctissimæ Trinitatis ad montem Pincium, laudavit extinctum ; atque eum etiam, ob insignem eloquentiam, maximarumque doctinarum notitiam, Rex Galliæ elegerat, quem de rebus divinis verba facientem audiret : verum cum in concionibus, contra Religiosi ordinis existimationem et decus, aspere ac truculenter esset invectus, illius in se ordinis iram derivavit, et cardinalis præsertim magni a se animum abalienavit. Legi ego complures Purpurati illius ad eum epistolas, in quibus inimicum eum suum appellat, pro cujus salute ad Deum preces effundat, seque tantisper inimicum illi futurum profitetur, quoad palinodiam cecinisset, hoc est, quoad qui in suum ordinem tam graviter in concionibus esset invectus, contraria oratione correxisset : quamobrem Romæ, in molem Adriani, in arcem fortissimam S. Angeli nomine, redactam, compactus, multos ibi annos asservatus est vinctus : ac post mortem cardinalis illius, cujus præsertim opera se in illum carcerem fuisse compulsum arbitrabatur, rogatus, ecquando e vinculis dimittendus esset, Modo, inquit, nam defuncti sunt qui quærebant animam pueri. Sed fere antea e vita dimissus est, quam ex illa custodia. Traditur chymicæ in primis arti fuisse addictus, sed vanitatis suæ pœnas, rei familiaris damno, solvisse.

[Parmi les orateurs de notre siècle, je ne craindrai pas de compter Jean du Bois. Ainsi qu’il l’a lui-même déclaré, il dut à de Henri iv, roi de France, la faveur d’être admis dans la noble et généreuse famille des Olivier, et d’en recevoir le nom et les armes. Le fait est que son discours était pur, brillant, et de belle et élégante latinité, sans jamais contenir la moindre impertinence. C’est pourquoi Paul v lui a conféré les titre et bénéfice d’abbé de Beaulieu, {c} par l’entremise du cardinal Séraphin Olivier ; lequel il a loué après sa mort par une splendide oraison funèbre en l’église de la très sainte Trinité-des-Monts au Pincio. {d} Et en raison de sa remarquable éloquence et de sa maîtrise des savoirs les plus éminents, le roi de France l’avait aussi choisi pour son prédicateur ; mais comme en ses harangues il s’était âprement et farouchement emporté contre la réputation et l’honneur de l’Ordre religieux, il a sur lui attiré sa colère et s’est surtout aliéné la bienveillance du grand cardinal. {e} J’ai moi-même lu de nombreuses lettres que ce prélat lui a adressées, où il l’appelle son ennemi, prie Dieu pour son salut et affirme qu’il s’opposera à lui tant qu’il chantera sa palinodie, c’est-à-dire tant que lui, dont les sermons s’étaient si gravement élevés contre son Ordre, n’aura pas corrigé ses propos. Voilà pourquoi il a été détenu et emprisonné pendant nombre d’années à Rome dans le mausolée d’Hadrien, transformé en une très robuste forteresse qui porte le nom de château Saint-Ange. {f} Quand on lui demanda ce qu’il pensait avoir été la principale cause de son emprisonnement, « C’est que, dit-il, après le décès de ce cardinal, ceux qui cherchaient à retrouver une âme d’enfant ne sont plus de ce monde » ; mais il mourut peu avant d’être libéré. {g} On raconte qu’il se consacra surtout à l’art de la chimie, mais il a payé sa vanité en y dilapidant tout son patrimoine].


  1. Giovanni Vittorio Rossi, v. note [23] du Naudæana 1.

  2. Cologne 1643, v. notule {b}, note [22] du Naudæana 1.

  3. Beaulieu-en-Argonne, entre Châlons et Verdun.

  4. Publiée à Rome en 1609 (v. note [10] du Naudæana 2).

  5. Séraphin Olivier.

  6. Le château Saint-Ange est une monumentale bâtisse circulaire édifiée sur la rive droite du Tibre pour servir de mausolée à l’empereur Hadrien (moles Adriani). Les papes en firent une forteresse pour défendre l’accès au Vatican, qui servit aussi de prison. Grégoire le Grand (v. supra note [19]) la consacra à l’archange Gabriel, protecteur de Rome contre la peste.

  7. Arrêté à Rome en 1611, l’abbé du Bois y demeura emprisonné jusqu’à son décès, en 1626. La narration de Rossi laisse croire que cette sévère punition fut infligée à l’abbé pour l’ardeur de ses discours contre son Ordre des célestins ; peut-être bien, mais le véritable motif était tout autre : il tenait à ses virulentes attaques contre la Compagnie de Jésus, accusée d’avoir fomenté l’assassinat de Henri iv (le 14 mai 1610, soit plus d’un an après la mort du cardinal Séraphin, le 10 février 1609) ; du Bois était en effet coupable d’avoir écrit l’Anticotton (v. note [9], lettre 128) qui dénonçait les jésuites comme instigateurs du régicide.

47.

La promotion du 13 juillet 1643, sous le pontificat d’Urbain viii (Maffeo Barberini), comptait 17 cardinaux (The cardinals of the Holy Roman Church) : 15 Italiens et deux étrangers, venant des « couronnes », un Espagnol, le jésuite Juan de Lugo, et un Français et Achille d’Étampes, commandeur de Valencay (v. notes [55] et [56], lettre 99). La mort de Louis xiii (14 mai 1643) avait entraîné la disgrâce de l’évêque de Beauvais, Augustin Potier de Gesvres, qui perdit toute chance de recevoir le chapeau rouge (v. note [6], lettre 83).

En étant promus, quelques nouveaux cardinaux libéraient les charges (offices) qu’ils occupaient précédemment au sein de la cour pontificale. Le pape en disposait alors pour les vendre aux nombreux candidats qui les briguaient.

V. supra note [40] pour la guerre du duc de Parme, Édouard ier Farnèse, contre Urbain viii, pour le duché de Castro.

48.

« que la fortune a engendrés chaque fois qu’elle a voulu badiner. »

Le facétieux bon mot de Guillaume i de Bautru (v. note [15], lettre 198) jouait sur l’homonymie entre le nom de Cesare Facchinetti (v. note [7], lettre 982) et facchinetti, diminutif pluriel de facchino, « faquin ». Facchinetti était arrière-petit-neveu de l’éphémère pape Innocent ix, Giovanni Antonio Facchinetti de Nuce (Bologne 1519-Rome le 30 décembre 1591), élu le 29 octobre 1591.

Outre Facchinetti, Gabriel Naudé nommait huit des quinze Italiens de la promotion.

  1. V. note [3], lettre 112, pour Giovanni Giacomo Panciroli, âgé de 56 ans en 1643, que Guy Patin a plusieurs fois signalé comme « ennemi juré » ou « grand et invétéré ennemi du Mazarin », et dont il a annoncé la mort à Rome en 1651. Nonce en 1632, il avait négocié une paix entre les princes italiens et les représentants du roi d’Espagne.

  2. Fausto Poli, né à Usigni (province de Pérouse) en 1581, fut nommé archevêque d’Orvieto en 1644, où il mourut en 1653.

  3. V. note [13], lettre 398, pour Francesco Adriano Ceva.

  4. La notice biographique de Lelio Falconieri (Florence 1585-Viterbe 1648), dans The cardinals of the Holy Roman Church, dit qu’il avait été nonce en Flandres de 1635 à 1637 et qu’il en était revenu en raison de sa mauvaise santé.

  5. V. notes [15], lettre 311, pour Gerolamo Grimaldi-Cavalleroni, né en 1595, qui passa une longue partie de sa vie (1646-1685) en France, et [14], lettre 63, pour le prince de Monaco, Honoré ii Grimaldi.

  6. Gasparo Mattei (Rome 1598-ibid. 1650) avait été vice-légat dans le duché d’Urbin en 1632, puis nonce à Vienne (Autriche) de 1639 à 1643.

  7. Carlo Rosetti (Ferrare 1614-Faïence 1681), alors âgé de 29 ans, avait écrit de nombreuses thèses puisqu’il était titulaire de quatre doctorats : droit canonique, droit civil, théologie et philosophie. Sa notice biographique dans The cardinals of the Holy Roman Church relate aussi qu’en 1638 il avait été envoyé comme ministre apostolique auprès de la reine Henriette d’Angleterre, épouse de Charles ier, mais que, révoltés contre sa présence et ses intrigues au sein de la cour anglaise, les puritains avaient menacé de le tuer ; il dut chercher refuge dans le palais de la reine mère de France déchue, Marie de Médicis, alors en séjour chez sa fille (v. note [19], lettre latine 5) ; le pape ordonna à Rosetti de quitter Londres et il se rendit aux Pays-Bas espagnols sous la protection de l’ambassadeur de Venise.

  8. Giambattista Altieri (Rome 1589-Narni 1654) était né un an avant son frère Emilio Lorenzo, le futur pape Clément x (1670-1676, v. note [8], lettre 982). Giambattista avait été nonce à Florence, mais je n’ai pas identifié son autre frère qui fut chevalier de Malte.

Les six autres cardinaux de 1643 étaient Mario Theodoli (v. note [8], lettre 226), Francesco Angelo Rapaccioli (v. note [30], lettre 395), Vincenzo Costaguti, Giovanni Stefano Donghi, Paolo Emilio Rondinini et Angelo Giori.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 3.
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(Consulté le 06.07.2022)

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