L. 528.  >
À Charles Spon,
le 18 juin 1658

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< Monsieur, > [a][1]

Depuis ma dernière du 24e de mai, j’apprends que notre armée est alentour de Bergues. [2] Les Espagnols demandent trois rançons au maréchal d’Aumont : [3] 1o pour ce qu’il est maréchal de France, 2o pour ce qu’il est gouverneur du Boulonnais, [4] 3o pour être grand maltôtier. Les paysans de Sologne [5] se sont si fort attroupés qu’ils sont aujourd’hui une armée de 7 000 hommes. On avait donné commission au vice-bailli de Chartres [6] de lever 100 ou 120 hommes et d’aller ranger ces paysans révoltés, mais il n’est point assez fort et s’est retiré dans le château de Sully [7] où ces mutinés le tiennent assiégé, lui et ses archers ; et en ont si bien bouché les passages qu’il ne lui peut venir ni provision, ni secours sans leur permission. Voilà ce que portent les lettres d’Orléans [8] écrites du 29e de mai. Les nouvelles de la cour portent que Dunkerque [9] est assiégée par le roi, [10] et que 6 000 Anglais y ont été tout fraîchement débarqués et mis à terre. Le roi et Son Éminence [11] sont au siège de Dunkerque où ils couchent tous deux dans la tente comme les autres. Les révoltés de Sologne ont 500 chevaux et un officier de l’armée qui leur tient lieu de chef, on dit que ce désordre irait bien loin s’ils avaient un chef de remarque. [1][12] Savez-vous bien pourquoi le Mazarin, avant que d’aller en campagne, a fait venir à la cour M. de Beaufort, [13] et qu’on l’a fait rentrer en grâce avec le roi et la reine, [14] dont personne ne s’est douté ? C’est alors qu’il y avait du bruit en Normandie et que l’on avait peur qu’il ne s’allât mettre à la tête de ces gentilshommes normands dont le parti eût été bien plus considérable s’ils eussent eu un seul chef. Sunt aulica et imperatoria stratagemata, quibus decipitur populus[2]

On parle ici d’une grosse querelle qui a été entre les deux électeurs, savoir Mayence [15][16] et le Palatin, [3][17] et comme ce dernier mit la main à l’épée, mais il en fut retenu, et ensuite lui jeta son encrier à la tête. Depuis ils ont été réconciliés par M. le maréchal de Gramont, [18] notre ambassadeur. [19]

Le 4e de mai, l’examen de botanique a été fait dans nos Écoles. [20] Bon Dieu ! que l’on y a proposé de belles questions, on en ferait un bon livre. Il y a un docteur qui a proposé de belles choses, et plusquam mirabilia, de fungis[4] Il faut avoir lu beaucoup de livres pour en avoir tiré une si grande quantité de belles choses.

La reine se plaint fort de ce que l’on fait demeurer le roi près de l’armée en un lieu froid, malsain et plein de brouillards. Elle menace que si l’on ne veut pas mieux ménager sa santé, qu’elle s’en reviendra et le ramènera à Paris. [5]

L’évêque d’Orléans [21] et celui de Tulle [22][23] ont censuré la Nouvelle apologie pour les casuistes que les jésuites [24] ont mise au jour depuis trois mois. Il y en aura d’autres qui imiteront ces deux-là, qui sont braves et généreux, entre autres l’archevêque de Sens, [25][26] les évêques de Coutances [27] et de Beauvais, [28] etc. [6] On parle ici des incommodités du siège de Dunkerque et comme nos gens y ont beaucoup souffert à cause de la disette du bois, de foin, de fourrage, etc. Je reçus hier un présent qu’un de mes amis de Paris, qui est de présent en Hollande, m’a envoyé : c’est un Hug. Grotius [29] de Bello Belgico, un in‑fo fort beau et de belle impression ; ce livre est admirable et supra vires humanas [7] en quelques endroits. Le roi est à Calais [30] où il attend le fils, [31] le gendre [32] et les filles de Cromwell [33] pour les recevoir magnifiquement. [8] On y fait de grands appareils, cette famille y doit venir dans la compagnie de 800 gentilshommes anglais. Il court ici une très humble Remontrance au roi dans laquelle, encore manuscrite, il y a des choses bien rudes contre l’Éminence mazarine. [9] M. de Piézac, conseiller d’État, fait ici imprimer un livre latin in‑4o qui sera intitulé Oracula Themidis[10] Les pères de la Société se voyant fort maltraités, tant des curés de Paris que de la Sorbonne, [34] ont eu recours à des remèdes extraordinaires, savoir à la faveur de M. le chancelier[35] à des lettres de cachet [36] et à des requêtes explicatives ou rétractives qui ont été envoyées en Sorbonne ; [11] sur quoi ces Messieurs ont à délibérer, tant encore a de crédit en ce monde la fourberie et la finesse de ces bons pères.

On se bat rudement à Dunkerque, nos ennemis y ont fait trois sorties pour un jour et nous y avons perdu plusieurs bons hommes. Le roi est revenu de Mardyck à Calais, et delà reviendra à Montreuil [37] et puis à Abbeville, [38] pour la nécessité qui est grande de delà de bois et de foin. La révolte des paysans de Sologne continue contre les maltôtiers et les sergents. Le duc d’Orléans [39] est revenu tout exprès de Bourbon [40] à Orléans pour empêcher ce tumulte qui peut, comme une boule de neige, s’accroître merveilleusement. Ils demandent deux choses qui, accordées, leur feront mettre les armes bas, savoir qu’on leur rabatte quelque chose de la taille [41] et que les liards aient un cours libre dans les paiements qu’ils auront à faire. On dit que ces Messieurs les intendants se moquent de ces propositions.

M. Delorme, [42] médecin de cour et surintendant des eaux de Bourbon, y est mort. Il n’était pas ignorant, mais grand charlatan et effronté courtisan. [12] Il est arrivé un grand désordre à Calais : le feu [43] s’y est mis par malheur en divers endroits dans les halles où tout le foin a été brûlé, dont on avait fait provision, et dans le port même, où d’autres commodités qui servaient fort à la cour ont été perdues. Mais voici d’autres nouvelles : [13][44] les Espagnols avaient délibéré de venir attaquer nos lignes devant Dunkerque ; le maréchal d’Hocquincourt [45] s’est chargé de la commission de découvrir les ennemis ; [14] il vint devers notre armée et s’en approcha de si près, mais à son malheur, que les Suisses [46] tirèrent sur lui et y fut tué sur place ; voilà un traître bien récompensé ! [15] Cela n’empêcha point que les Espagnols, le jour suivant, n’entreprissent de venir devers notre armée pour attaquer nos lignes. Le Mazarin en eut avis de bonne heure, qui en avertit M. le maréchal de Turenne, [47] qui aussitôt, laissant nos tranchées garnies, emmena le restant de son armée avec sept canons et s’en alla au-devant des ennemis qu’il trouva en deux corps d’armée, dont l’un était conduit par don Juan d’Autriche [48] et l’autre par le prince de Condé, [49] à qui on tua son cheval et qui fut bien heureux de se sauver. Tous ses gens et ses braves sont pris, excepté Persan [50] et Marsin. [51] On tient Bouteville, [52] Coligny, [53] le comte de Meille, [54] Guitaut, [55] La Roche, [56] capitaine de ses gardes ; son écuyer y a été tué. [16] Ah ! le beau coup si le prince de Condé eût été attrapé, il serait rentré dans la Bastille. Je ne vous en dirai point davantage, il y a une relation de cette bataille faite tout exprès, laquelle sans doute ira jusqu’à Lyon. [17] Les Espagnols ont entrepris cette attaque de nos lignes pour deux raisons : la première était qu’ils n’avaient point d’argent et qu’ils ne pouvaient plus retenir leur armée ; la seconde, c’est l’approche du maréchal de La Ferté-Senneterre [57] qui, étant joint à notre armée devant Dunkerque, leur ôtait toute occasion d’entreprendre d’attaquer nos lignes. Nous avons quantité d’autres prisonniers, et entre autres le gouverneur d’Anvers. [58] Ils disent que les Flamands ont de nouveau une grande obligation au prince de Condé et qu’il a fait grand devoir en cette dernière déroute.

L’Italie est fort affligée aussi, tant pour les bandits qui font rage dans le royaume de Naples [59] que pour la peur qu’ils ont d’un grand armement que nous avons à Toulon, [60] qui est prêt de partir pour ce pays-là, où se doivent aussi trouver plusieurs milliers d’Anglais. Et la peur en est augmentée parce que les Espagnols n’y ont point d’argent, que le duc de Modène [61] y est le maître et que le duc de Mantoue [62] a pris la neutralité, ne se pouvant plus défendre contre nous. [18] La reine de Suède [63] est arrivée à Rome. Le pape, [64] qui était à Castel Gandolfo, [19][65] lui a envoyé des rafraîchissements, savoir des confitures, des bouteilles de vin, etc. ; peut-être des médailles, des chapelets, des indulgences et autres bagatelles de ce pays de papolatrie. Dès le lendemain qu’elle fut arrivée, les cardinaux la furent visiter. On trouve à Rome qu’elle est devenue plus civile et plus traitable, et moins superbe qu’elle n’était en l’autre voyage. Je ne sais pourtant si quelqu’un de la parenté du pauvre Monaldeschi, [66] qu’elle fit assassiner, ne lui fera point quelque querelle d’Allemand.

M. Henry [67] me fait voir en hâte la préface qui touche la vie de feu M. Gassendi. [68] Sorbière [69] n’est qu’un sot et un veau avec tout son fatras de latin, il parle de la saignée sans savoir ce qu’il dit, comme un aveugle des couleurs. Il est fat et ignorant et s’il en valait la peine, je l’étrillerais bien. Tout son latin n’est qu’un malheureux panégyrique de quelques siens amis qu’il a prétendu louer sous ombre de parler de feu M. Gassendi ; mais il y a bien des faussetés dont je le pourrais convaincre, si bien qu’il n’est qu’un flatteur et un menteur, un impertinent avorton, avec sa prétendue bonne mine. Je lui pardonne tout ce qu’il a dit, il s’est pareillement fort trompé en la déduction du fait. [20] Tout le monde est ici enrhumé ou enroué et il fait autant de froid qu’il faisait au mois de mars dernier. Vale et me ama, te tuamque saluto. Tuus quantum suus[21]

De Paris, ce 18e de juin 1658.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 18 juin 1658

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(Consulté le 15.09.2019)