L. 528.  >
À Charles Spon, le 18 juin 1658

< Monsieur, > [a][1]

Depuis ma dernière du 24e de mai, j’apprends que notre armée est alentour de Bergues. [2] Les Espagnols demandent trois rançons au maréchal d’Aumont : [3] 1o pour ce qu’il est maréchal de France, 2o pour ce qu’il est gouverneur du Boulonnais, [4] 3o pour être grand maltôtier. Les paysans de Sologne [5] se sont si fort attroupés qu’ils sont aujourd’hui une armée de 7 000 hommes. On avait donné commission au vice-bailli de Chartres [6] de lever 100 ou 120 hommes et d’aller ranger ces paysans révoltés, mais il n’est point assez fort et s’est retiré dans le château de Sully [7] où ces mutinés le tiennent assiégé, lui et ses archers ; et en ont si bien bouché les passages qu’il ne lui peut venir ni provision, ni secours sans leur permission. Voilà ce que portent les lettres d’Orléans [8] écrites du 29e de mai. Les nouvelles de la cour portent que Dunkerque [9] est assiégée par le roi, [10] et que 6 000 Anglais y ont été tout fraîchement débarqués et mis à terre. Le roi et Son Éminence [11] sont au siège de Dunkerque où ils couchent tous deux dans la tente comme les autres. Les révoltés de Sologne ont 500 chevaux et un officier de l’armée qui leur tient lieu de chef, on dit que ce désordre irait bien loin s’ils avaient un chef de remarque. [1][12] Savez-vous bien pourquoi le Mazarin, avant que d’aller en campagne, a fait venir à la cour M. de Beaufort, [13] et qu’on l’a fait rentrer en grâce avec le roi et la reine, [14] dont personne ne s’est douté ? C’est alors qu’il y avait du bruit en Normandie et que l’on avait peur qu’il ne s’allât mettre à la tête de ces gentilshommes normands dont le parti eût été bien plus considérable s’ils eussent eu un seul chef. Sunt aulica et imperatoria stratagemata, quibus decipitur populus[2]

On parle ici d’une grosse querelle qui a été entre les deux électeurs, savoir Mayence [15][16] et le Palatin, [3][17] et comme ce dernier mit la main à l’épée, mais il en fut retenu, et ensuite lui jeta son encrier à la tête. Depuis ils ont été réconciliés par M. le maréchal de Gramont, [18] notre ambassadeur. [19]

Le 4e de mai, l’examen de botanique a été fait dans nos Écoles. [20] Bon Dieu ! que l’on y a proposé de belles questions, on en ferait un bon livre. Il y a un docteur qui a proposé de belles choses, et plusquam mirabilia, de fungis[4] Il faut avoir lu beaucoup de livres pour en avoir tiré une si grande quantité de belles choses.

La reine se plaint fort de ce que l’on fait demeurer le roi près de l’armée en un lieu froid, malsain et plein de brouillards. Elle menace que si l’on ne veut pas mieux ménager sa santé, qu’elle s’en reviendra et le ramènera à Paris. [5]

L’évêque d’Orléans [21] et celui de Tulle [22][23] ont censuré la Nouvelle apologie pour les casuistes que les jésuites [24] ont mise au jour depuis trois mois. Il y en aura d’autres qui imiteront ces deux-là, qui sont braves et généreux, entre autres l’archevêque de Sens, [25][26] les évêques de Coutances [27] et de Beauvais, [28] etc. [6] On parle ici des incommodités du siège de Dunkerque et comme nos gens y ont beaucoup souffert à cause de la disette du bois, de foin, de fourrage, etc. Je reçus hier un présent qu’un de mes amis de Paris, qui est de présent en Hollande, m’a envoyé : c’est un Hug. Grotius [29] de Bello Belgico, un in‑fo fort beau et de belle impression ; ce livre est admirable et supra vires humanas [7] en quelques endroits. Le roi est à Calais [30] où il attend le fils, [31] le gendre [32] et les filles de Cromwell [33] pour les recevoir magnifiquement. [8] On y fait de grands appareils, cette famille y doit venir dans la compagnie de 800 gentilshommes anglais. Il court ici une très humble Remontrance au roi dans laquelle, encore manuscrite, il y a des choses bien rudes contre l’Éminence mazarine. [9] M. de Piézac, conseiller d’État, fait ici imprimer un livre latin in‑4o qui sera intitulé Oracula Themidis[10] Les pères de la Société se voyant fort maltraités, tant des curés de Paris que de la Sorbonne, [34] ont eu recours à des remèdes extraordinaires, savoir à la faveur de M. le chancelier[35] à des lettres de cachet [36] et à des requêtes explicatives ou rétractives qui ont été envoyées en Sorbonne ; [11] sur quoi ces Messieurs ont à délibérer, tant encore a de crédit en ce monde la fourberie et la finesse de ces bons pères.

On se bat rudement à Dunkerque, nos ennemis y ont fait trois sorties pour un jour et nous y avons perdu plusieurs bons hommes. Le roi est revenu de Mardyck à Calais, et delà reviendra à Montreuil [37] et puis à Abbeville, [38] pour la nécessité qui est grande de delà de bois et de foin. La révolte des paysans de Sologne continue contre les maltôtiers et les sergents. Le duc d’Orléans [39] est revenu tout exprès de Bourbon [40] à Orléans pour empêcher ce tumulte qui peut, comme une boule de neige, s’accroître merveilleusement. Ils demandent deux choses qui, accordées, leur feront mettre les armes bas, savoir qu’on leur rabatte quelque chose de la taille [41] et que les liards aient un cours libre dans les paiements qu’ils auront à faire. On dit que ces Messieurs les intendants se moquent de ces propositions.

M. Delorme, [42] médecin de cour et surintendant des eaux de Bourbon, y est mort. Il n’était pas ignorant, mais grand charlatan et effronté courtisan. [12] Il est arrivé un grand désordre à Calais : le feu [43] s’y est mis par malheur en divers endroits dans les halles où tout le foin a été brûlé, dont on avait fait provision, et dans le port même, où d’autres commodités qui servaient fort à la cour ont été perdues. Mais voici d’autres nouvelles : [13][44] les Espagnols avaient délibéré de venir attaquer nos lignes devant Dunkerque ; le maréchal d’Hocquincourt [45] s’est chargé de la commission de découvrir les ennemis ; [14] il vint devers notre armée et s’en approcha de si près, mais à son malheur, que les Suisses [46] tirèrent sur lui et y fut tué sur place ; voilà un traître bien récompensé ! [15] Cela n’empêcha point que les Espagnols, le jour suivant, n’entreprissent de venir devers notre armée pour attaquer nos lignes. Le Mazarin en eut avis de bonne heure, qui en avertit M. le maréchal de Turenne, [47] qui aussitôt, laissant nos tranchées garnies, emmena le restant de son armée avec sept canons et s’en alla au-devant des ennemis qu’il trouva en deux corps d’armée, dont l’un était conduit par don Juan d’Autriche [48] et l’autre par le prince de Condé, [49] à qui on tua son cheval et qui fut bien heureux de se sauver. Tous ses gens et ses braves sont pris, excepté Persan [50] et Marsin. [51] On tient Bouteville, [52] Coligny, [53] le comte de Meille, [54] Guitaut, [55] La Roche, [56] capitaine de ses gardes ; son écuyer y a été tué. [16] Ah ! le beau coup si le prince de Condé eût été attrapé, il serait rentré dans la Bastille. Je ne vous en dirai point davantage, il y a une relation de cette bataille faite tout exprès, laquelle sans doute ira jusqu’à Lyon. [17] Les Espagnols ont entrepris cette attaque de nos lignes pour deux raisons : la première était qu’ils n’avaient point d’argent et qu’ils ne pouvaient plus retenir leur armée ; la seconde, c’est l’approche du maréchal de La Ferté-Senneterre [57] qui, étant joint à notre armée devant Dunkerque, leur ôtait toute occasion d’entreprendre d’attaquer nos lignes. Nous avons quantité d’autres prisonniers, et entre autres le gouverneur d’Anvers. [58] Ils disent que les Flamands ont de nouveau une grande obligation au prince de Condé et qu’il a fait grand devoir en cette dernière déroute.

L’Italie est fort affligée aussi, tant pour les bandits qui font rage dans le royaume de Naples [59] que pour la peur qu’ils ont d’un grand armement que nous avons à Toulon, [60] qui est prêt de partir pour ce pays-là, où se doivent aussi trouver plusieurs milliers d’Anglais. Et la peur en est augmentée parce que les Espagnols n’y ont point d’argent, que le duc de Modène [61] y est le maître et que le duc de Mantoue [62] a pris la neutralité, ne se pouvant plus défendre contre nous. [18] La reine de Suède [63] est arrivée à Rome. Le pape, [64] qui était à Castel Gandolfo, [19][65] lui a envoyé des rafraîchissements, savoir des confitures, des bouteilles de vin, etc. ; peut-être des médailles, des chapelets, des indulgences et autres bagatelles de ce pays de papolatrie. Dès le lendemain qu’elle fut arrivée, les cardinaux la furent visiter. On trouve à Rome qu’elle est devenue plus civile et plus traitable, et moins superbe qu’elle n’était en l’autre voyage. Je ne sais pourtant si quelqu’un de la parenté du pauvre Monaldeschi, [66] qu’elle fit assassiner, ne lui fera point quelque querelle d’Allemand.

M. Henry [67] me fait voir en hâte la préface qui touche la vie de feu M. Gassendi. [68] Sorbière [69] n’est qu’un sot et un veau avec tout son fatras de latin, il parle de la saignée sans savoir ce qu’il dit, comme un aveugle des couleurs. Il est fat et ignorant et s’il en valait la peine, je l’étrillerais bien. Tout son latin n’est qu’un malheureux panégyrique de quelques siens amis qu’il a prétendu louer sous ombre de parler de feu M. Gassendi ; mais il y a bien des faussetés dont je le pourrais convaincre, si bien qu’il n’est qu’un flatteur et un menteur, un impertinent avorton, avec sa prétendue bonne mine. Je lui pardonne tout ce qu’il a dit, il s’est pareillement fort trompé en la déduction du fait. [20] Tout le monde est ici enrhumé ou enroué et il fait autant de froid qu’il faisait au mois de mars dernier. Vale et me ama, te tuamque saluto. Tuus quantum suus[21]

De Paris, ce 18e de juin 1658.


1.

« On appelle un homme de remarque celui qui est fort distingué des autres par sa naissance, sa qualité, son courage ou son savoir » (Furetière).

Le soulèvement des sabotiers de Sologne (avril-août 1658) fut la plus dramatique des révoltes antifiscales du xviie s. en France. Ces paysans (qui portaient des sabots) réclamaient que le poids des tailles ne fût pas accru par le refus des mauvaises monnaies de cuivre (liards) qui aboutissaient dans les seules poches des campagnards. Le mouvement trouva un soutien dans la noblesse locale, encore échauffée par les dernières braises de la guerre civile.

Ce qu’on a appelé la troisième Fronde (1653-1659) fut le fait de gentilshommes campagnards déçus mais non résignés à se soumettre à l’autorité mazarine. Remués en sous-main par Condé, ils « imaginèrent alors des sortes de réunions provinciales, que la méfiance royale poussa à la clandestinité. Ce furent les “ conspirations des forêts ” » (Goubert, pages 315-319). Réprimer les sabotiers, c’était prouver la pleine autorité royale en remettant au pas et le petit peuple et la petite noblesse. Ce succès intérieur de la Couronne de France contribua à convaincre les Espagnols qu’il était plus sage de se résigner à négocier (Yves-Marie Bercé in D.G.S.).

Le meneur des sabotiers, Gabriel de Jaucourt, sieur de Bonnesson (v. note [10], lettre 587), gentilhomme beauceron et fervent huguenot, qui avait tenté de rallier la noblesse orléanaise à cette prise d’armes populaire, fut décapité le 13 décembre 1659, un mois après la proclamation de la paix des Pyrénées.

2.

« Ce sont stratagèmes de cour et de gouvernement par lesquels on trompe le peuple. »

3.

Avec ceux de Trèves et de Cologne, l’archevêque de Mayence, Johann Philipp von Schönborn (v. note [29], lettre 484), était l’un des trois électeurs ecclésiastiques. L’électeur palatin était Karl Ludwig von Wittelsbach, v. note [31], lettre 342.

4.

« et plus qu’admirables, sur les champignons. »

L’examen de botanique, en mai de chaque année paire, la première des épreuves auxquelles on soumettait les bacheliers que la Faculté de médecine venait de recevoir. V. note [67] des Décrets et assemblées de 1651‑1652, dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris, pour l’article des statuts qui en fixait les règles.

La botanique couvrait en principe l’ensemble de la pharmacie puisque la majorité de la Faculté persistait à refuser les remèdes chimiques. Le professeur de botanique était alors Armand-Jean de Mauvillain ; il avait pris la succession de François Blondel en janvier 1655, qui l’enseignait depuis 1646 (v. notule {g}, note [5] des Décrets et assemblées de 1650‑1651).

5.

La suite des événements, avec la terrible dysenterie de Louis xiv à Mardyck (v. note [6], lettre 538), allait donner raison au pressentiment d’Anne d’Autriche ; sans doute était-elle alarmée par les nouvelles qu’elle recevait du siège de Dunkerque.

Mme de Motteville (Mémoires, page 465) :

« Le roi voulut aller visiter l’armée. Il fut à Mardyck où il demeura quelque temps. Ce lieu était infecté par les corps morts qui étaient restés des années précédentes, à demi enterrés dans le sable sans pourrir ; la sécheresse du terroir les en empêchait. Il n’y avait à Mardyck nulle commodité, on manquait d’eau et de toutes choses, et la chaleur était excessive. Le cardinal, qui en toutes occasions avait toujours pour principale occupation de gagner de l’argent, s’avisa de devenir le vivandier et le munitionnaire de l’armée. Il faisait vendre, à ce qu’on dit, le vin, la viande, le pain et l’eau, et regagnait sur tout ce qui se vendait. Il faisait la charge de grand-maître de l’Artillerie, et depuis les premières jusqu’aux dernières, il profitait sur toutes. Les souffrances par cette raison furent grandes en ce siège, et même à Calais où toutes les denrées nécessaires à la vie étaient fort chères. Le roi, quand il allait à Mardyck visiter son armée, vivait comme un particulier. Il dînait chez le cardinal Mazarin ou chez le vicomte de Turenne, il n’avait point d’officiers, et manquait de service et d’argent. Quand il allait à l’armée, il rencontrait de pauvres soldats, il ne leur donnait rien parce qu’il n’avait point de quoi le faire ; et le pis était que le ministre, corrompant les sentiments du roi, travaillait à lui en ôter l’inclination afin de lui en pouvoir ôter le moyen : ce qui faisait, à ce que me dirent ceux qui étaient à ce siège, le plus méchant effet du monde car les soldats deviennent plus avares de leur vie quand on leur est avare de quelques pistoles. »

6.

V. notes : [75], lettre 219, pour Louis Guron de Rechignevoisin, évêque de Tulle ; [15], lettre 444, pour Alphonse D’Elbène, évêque d’Orléans ; [9], lettre 527, pour l’Apologie des casuistes ; [9], lettre 229, pour Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, archevêque de Sens ; [2], lettre 363, pour Claude Auvry, évêque de Coutances ; et [1], lettre 235, pour Nicolas Choart de Buzenval, évêque de Beauvais.

7.

« et au-dessus des forces humaines » ; v. note [4], lettre 276, pour les Annales et historiæ de rebus Belgicis… d’Hugo Grotius (Amsterdam, 1657 et 1658).

8.

Oliver Cromwell, Lord Protecteur de la République d’Angleterre, déclinait alors sous l’effet de sa mauvaise santé ; il allait mourir le 3 septembre suivant. De son mariage, en 1620, avec Elizabeth Bourchier, étaient nés neuf enfants, dont six étaient en vie à ce moment.

  • Bridget, née en 1624, avait épousé en secondes noces, en 1651, Charles Fleetwood (1618-1692), Major-General et successeur potentiel de son beau-père, mais le destin en voulut autrement et il fut banni à la Restauration.

  • Richard (Huntingdon, Cambridgeshire 1626-Cheshunt, Hertfordshire 1712) avait été désigné par son père pour lui succéder. À la mort d’Oliver, Richard allait être proclamé Lord Protecteur sans résistance ; mais peu de temps après, les partis s’agitèrent autour de lui : les officiers républicains lui arrachèrent la dissolution du Parlement, réinstallèrent les anciens membres du Parlement croupion et firent décréter par cette assemblée que la République n’aurait plus ni chef unique ni chambre des lords. Richard, submergé, donna sa démission sans résistance, quitta l’Angleterre après la restauration de Charles ii (1660) pour s’exiler en France ; il rentra en Angleterre sous un nom d’emprunt en 1680.

  • Henry (1628-1674), réputé plus capable que son frère aîné, était alors Lord Deputy d’Irlande.

  • Elizabeth (1629-1658), la préférée de son père, mariée à John Claypole, allait mourir d’un cancer en août suivant.

  • Mary, née en 1637, avait épousé en 1657 Thomas Belasyse, vicomte Fauconberg, qui allait se rallier à la Couronne après la Restauration.

  • Frances (1638-1721) était veuve de Robert Rich (mort après trois mois de mariage) qu’elle avait épousé en 1657 (v. note [15], lettre 519). Elle avait été un moment pressentie pour épouser Charles ii.

En dépit du lignage roturier de la plupart, la France les traitait comme des princes étrangers. Louis xiv attendait à Calais l’arrivée de Richard, accompagné de son beau-frère Fleetwood, et de ses sœurs Bridget, Mary et Frances.

9.

V. note [33], lettre 527.

10.

« Oracles de Thémis » : ni l’auteur ni l’œuvre n’ont été identifiés.

11.

Ce passage de Guy Patin est cité en exemple par Littré DLF au mot rétractif, « qui retire, qui rétracte ».

12.

Mauvaise information de Guy Patin, car Charles Delorme (Moulins 1584-Paris 1678) allait lui survivre, bien qu’il fût de 17 ans son aîné. Il était fils de Jean Delorme (1547-1637), professeur de médecine à l’Université de Montpellier, qui fut appelé à Paris pour devenir successivement médecin ordinaire de Louise de Savoie, épouse d’Henri iii, de Marie de Médicis, d’Henri iv et de Louis xiii. Reçu docteur en médecine à Montpellier en 1607, Charles avait ensuite voyagé en Italie où la République de Venise l’avait annobli. En 1626, il avait succédé à son père comme médecin ordinaire de Louis xiii. Il avait fait preuve d’une grande habileté par des guérisons obtenues à Paris lors de la peste de 1619, et à La Rochelle où la dysenterie ravageait l’armée. Delorme avait été peu de temps médecin du duc d’Orléans. Marié trois fois et veuf trois fois, il a publié les Πτελεινοδαφνειαι [Lauriers de l’orme] (Paris, 1608, in‑8o), recueil des thèses qu’il avait soutenues à Montpellier pendant sa licence : An cholera statim a pastu sit salutaris ? [Est-ce qu’une alimentation végétale est salutaire dans le choléra ?], An amantes iisdem remediis curentur quibus amantes ? [Est-ce que les amants sont à soigner par les mêmes remèdes que ceux qu’ils aiment ?], An vita regum, principum et magnatum salubrior sit et longior quam plebeiorum et rusticorum ? [Est-ce que la vie des rois, des princes et des grands est plus saine et plus longue que celles des gens du peuple et des paysans ?] ; etc.

L’abbé Saint-Martin lui a consacré un ouvrage intitulé Moyens faciles et éprouvés dont M. Delorme s’est servi pour vivre près de cent ans (Paris, 1682, in‑12o) (O. in Panckoucke, G.D.U. xixe s. et Reveillé-Parise). Guy Patin a souvent parlé de Charles Delorme dans la suite de sa correspondance, en termes beaucoup plus flatteurs qu’ici, le qualifiant d’homme incomparable et même, suprême compliment, de bibliothèque vivante.

13.

Guy Patin commençait ici un court récit du combat à qui l’Histoire a donné le nom de bataille des Dunes, seconde du nom, après celle, navale, de 1639. Cette victoire française, remportée le 14 juin 1658, a marqué pratiquement la fin de la guerre franco-espagnole commencée en 1635. Elle fut livrée aux abords de Dunkerque assiégée par les armées de Turenne et de Cromwell. Pour prix de son alliance, le Lord Protecteur était autorisé par les accords de mars 1658 à s’installer définitivement dans le port flamand s’il était pris aux Espagnols. Le corps expéditionnaire anglais et l’armée royale avaient entrepris, à la fin de mai 1658, le siège d’une place presque inaccessible. Condé, alors au service des Espagnols, marcha au secours de Dunkerque pour obliger les alliés à lever le siège, et ce fut en quelque sorte le dernier épisode de la Fronde. Turenne, à la tête de 15 000 Franco-Anglais, livra bataille à Condé qui commandait 14 000 Franco-Espagnols (les régiments condéens se battaient aux côtés des troupes de Philippe iv) dépourvus d’artillerie. L’aile gauche de Condé fut écrasée et le prince dut prendre la fuite. Selon Napoléon, la bataille des Dunes fut l’action la plus brillante de la carrière de Turenne. Ce fut surtout un succès stratégique aux vastes conséquences : Dunkerque prise le 23 juin et la Flandre maritime envahie, le gouvernement de Madrid se décida à négocier la paix à des conditions raisonnables (J. Bérenger in D.G.S.).

Politiquement, le véritable mérite de cette victoire historique revient assurément à Mazarin (Mme de Motteville, Mémoires, page 464‑465) :

« Le ministre voyant cette affaire {a} sans remède, fit résoudre le roi d’aller à Calais pour travailler au grand dessein de cette année, qui était la prise de Dunkerque, que nous devions attaquer conjointement avec les Anglais, {b} et le projet était de la laisser à Cromwell quand elle serait prise. Ce dessein parut odieux à tous les gens de bien et on ne manqua pas de blâmer le ministre de cet avantage qu’il donnait aux anciens ennemis de la France, à un hérétique, à un usurpateur ; mais il avait ses raisons : il crut qu’il était impossible sans cela de sauver l’État de beaucoup de maux et fut persuadé, au contraire, que par cette voie il forcerait le roi d’Espagne {c} à faire la paix. Ceux qui murmuraient contre cette liaison des Anglais avec nous disaient que, sans compter l’intérêt de la religion, il y avait encore à craindre que ce ne fût donner des forces à des voisins qui ne pouvaient nous aimer et que cette place mettait en état de nous faire un jour la guerre. Malgré ces raisons, que le cardinal Mazarin sans doute avait bien examinées, les Anglais passèrent la mer ; nous assiégeâmes la place. Cette entreprise, dont le succès fut aussi heureux qu’on le pouvait souhaiter, pensa {d} être funeste à la France. »


  1. Reprendre Hesdin aux condéens.

  2. Républicains.

  3. Philippe iv.

  4. Faillit.

14.

Abattre les défenses des Franco-Anglais.

15.

Mme de Motteville (Mémoires, page 465) :

« Le maréchal d’Hocquincourt, qui s’était avancé plus que les autres pour reconnaître nos lignes, fut le premier qui se sentit de la mauvaise destinée du parti {a} où il était. Il y perdit la vie, qu’il quitta avec un sensible regret de mourir hors du service du roi. Il vécut quelques jours, dans lesquels il fit paraître ses sentiments et fit supplier le roi qu’en lui pardonnant son crime, son corps pût être enterré à Notre-Dame-de-Liesse, ce qui fut accordé facilement. »


  1. Le parti condéen.

16.

Frère cadet de Gaspard iii, tué à Charenton en 1649 (v. note [3], lettre 165), le comte Jean de Coligny, marquis de Saligny (1617-1686) avait commencé comme page, puis mousquetaire de Richelieu. Mestre de camp du régiment d’Enghien en 1649, il avait suivi Condé jusqu’à la paix des Pyrénées. Coligny rallia ensuite la Couronne et brilla lors de la bataille du Saint-Gotthard contre les Turcs en 1664 (v. note [3], lettre 791). Il a laissé des mémoires.

Les autres condéens capturés que nommait ici Guy Patin sont : François-Henri de Montmorency comte de Bouteville (v. note [49], lettre 222) ; Henri de Foix, comte de Meille (mort en 1658) ; Guillaume de Pechpeyrou-Comminges, comte de Guitaut (1626-1685), aide de camp de Condé, ami et correspondant de Mme de Sévigné, et neveu de François de Pechpeyrou, sieur de Guitaut (v. note [22], lettre 223) ; Henri de La Chapelle, marquis de La Roche-Giffart.

17.

Remarques sur la reddition de Dunkerque entre les mains des Anglais (Paris, Sébastien Cramoisy, 1658, in‑4o), attribuées à Hugues de Lionne.

18.

En juillet 1658, le jeune marquis de Ville, envoyé par le duc de Modène (François ier d’Este, v. note [10], lettre 398), allait surprendre Turin occupée par les Espagnols. V. note [8], lettre 414, pour Charles ii de Gonzague et de Clèves, duc de Nevers, de Rethel et de Mantoue.

19.

Castel Gandolfo, dans le Latium, à 5 kilomètres au sud-est de Rome, était et demeure la résidence d’été des papes depuis Urbain viii (v. note [19], lettre 34) qui en avait fait édifier le palais pontifical.

20.

Pour dire : dans la relation des faits.

Guy Patin venait enfin d’avoir en mains les Opera omnia de Pierre Gassendi (Lyon, 1658, 6 volumes in‑fo, v. note [19], lettre 442). Au début du premier tome, on trouve la longue préface (30 pages non numérotées) de Samuel Sorbière intitulée Ad virum illustrem Henricum Ludovicum Habertum Mon-Morium libellorum supplicum Magistrum integerrimum, Samuelis Sorberii Præfatio, in qua de vita et moribus Petri Gassendi dissertitur [Préface de Samuel Sorbière, où il est traité de la vie et des mœurs de Pierre Gassendi, adressée à Henri Louis Habert de Montmor, très intègre maître des requêtes]. Le récit détaillé que Sorbière y donne de la maladie et de la mort de Gassendi fustige sans ménagement l’acharnement que mirent ses médecins à saigner le malade, contre sa volonté et celle de son secrétaire, Antoine de La Poterie. En voici (traduits du latin, 7e et 8e pages) les extraits qui provoquaient la fureur de Patin :

« Après avoir publié les vies de Tycho Brahe et de Copernic, Gassendi était tout entier occupé à embellir sa doctrine de philosophie, lorsqu’il tomba malade en 1654. Le cours de ses travaux s’en trouva donc interrompu et on saigna assez copieusement ce corps vieillissant, ce qui ne manqua pas d’en affaiblir les forces. En effet, qu’on eût accusé ou le feu de la maladie qui le tenait, ou la saignée qu’on employait à la soigner, ou l’excès de ses études, ou son âge avancé, toujours fut-il qu’à partir de ce moment Gassendi ne jouit plus d’une santé prospère et ne fut plus en état, comme il y prenait plaisir, de se promener au jardin ni de disserter longuement avec ses amis. Cela fit que l’année suivante, au commencement de l’automne, il tomba dans un mal plus grave encore et les mêmes médecins fort célèbres de Paris usèrent des mêmes remèdes. Ces très doctes hommes ne furent certes pas en manque des autorités de Galien et d’Hippocrate quand la guérison d’un ami leur tenait sans doute à cœur : la très triste expérience a confirmé la vérité du proverbe, Interdum docta plus valet arte malum. {a} […] Comme l’excellent homme sentait que neuf saignées itératives avaient hélas déjà fort abattu ses forces et qu’amis et médecins fort éminents se tenaient à son chevet, il proposa timidement, pour ne pas sembler jeter sa faux dans la moisson d’autrui, que, si on lui demandait son avis, on s’abstînt de la phlébotomie qu’il s’estimait incapable de supporter davantage. Le plus vieux des médecins {b} était au chevet du malade, lui tâtant le pouls, et quand il eut tout bien considéré, il fut enfin d’avis, avec un autre de ses collègues, qu’on cessât de saigner ; quand je ne sais quel autre, arpentant la chambre à grands pas, soutint opiniâtrement l’avis contraire et en convainquit ses collègues, qui revinrent sur leur première opinion. Et Gassendi n’eut pas la force de refuser […]. Et ce ne fut pas la dernière : quatre autres saignées suivirent. Comme La Poterie, avec la complicité de Gassendi, aurait voulu éviter l’une d’elles, prétextant qu’elle avait déjà été faite avant l’arrivée du médecin qui prescrivait, je ne sais comment, ce pieux mensonge fut décelé ; alors, le docteur ne trouva rien de mieux à faire que gourmander ce fidèle secrétaire et faire venir un chirurgien pour qu’il tirât le plus de sang qu’il pouvait. »


  1. « Le mal est quelquefois plus fort que la science » (Ovide, Les Pontiques, livre i, iii, vers 18).

  2. Jean ii Riolan.

Patin, bien qu’il n’y fût pas nommé, était directement mis en cause, et s’en trouvait profondément meurtri. Il suffit pourtant de relire ses lettres de novembre-décembre 1654 et de mars à octobre 1655 pour se convaincre de la véracité du récit de Sorbière : Patin y a tenu le compte exact des saignées qu’il prescrivait, tout en brocardant gentiment l’hématophobie de son malade. Les trois autres médecins qui vinrent au chevet de Gassendi furent l’abbé Bourdelot, René Moreau et Jean ii Riolan, de loin le plus ancien des quatre ; en dernier, contre la volonté de Patin, intervint Élie Béda des Fougerais qui choisit vainement d’appliquer un cautère plutôt que saigner (v. lettre à Spon, datée du 26 octobre 1655).

Plus loin dans la préface (25e‑28e pages), Patin (« très docte professeur royal ») figure dans la longue énumération des hommes que Gassendi aimait ; pour les médecins, on l’y trouve aux côtés des Lyonnais Pierre Guillemin et Charles Spon, et des Parisiens Jean ii Riolan, René Moreau, Claude Martin, Jacques Jouvin, Jacques Mentel ; mais l’hommage le plus appuyé est réservé à Jean Pecquet, pour son immortelle découverte des voies du chyle, et aux Fouquet, ses mécènes.

21.

« Portez-vous bien et aimez-moi, je vous salue ainsi que votre épouse. Je suis vôtre autant que sien ».

a.

Reveillé-Parise no cccxxx (tome ii, pages 395‑400).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 18 juin 1658.
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(Consulté le 27.11.2020)

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