L. latine reçue 18.  >
De Thomas Bartholin,
le 25 septembre 1662

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[Bartholin c, pages 91‑96 | LAT | IMG]

À Guy Patin à Paris. [a][1][2]

Vous avez très exactement décrit Aubry ; [3] on le dépeint chez nous avec d’autres couleurs. Depuis l’Allemagne, on nous raconte en effet qu’il peut accomplir des miracles ; et il ne manque pas de gens à qui une réputation de charlatan, [4] quelle qu’elle soit, fait dresser l’oreille. Je vois que vos lithotomistes n’approuvent pas la section de la vessie en passant par le pubis ; [5] Rousset la loue pourtant très hautement, surtout chez les enfants, suivant en cela un certain Franco, dont il dit qu’est venu ce nom de section franconienne. [1][6][7] Elle n’est pas non plus sans déplaire à Hilden dans les calculs de grande taille qui ne peuvent être extraits par le périnée sans menace de vives souffrances et d’hémorragie ; la cicatrisation ne l’effraie pas car la vessie est dotée de fibres charnues, qui accroissent sa chaleur innée et permettent à ses plaies de se refermer. [2][8] Je tiens pour assuré que la vessie blessée se répare souvent avec bonheur, contre le pronostic d’Hippocrate, comme en témoignent quantité d’exemples consignés dans des observations. [3][9] Et puisque l’estomac et l’utérus peuvent être blessés et guérir sans dommage, je ne vois pas qu’il puisse y avoir de danger dans cette taille de la vessie si elle est pratiquée par une main exercée. Je ne sais pas ce qui doit m’en détourner, en dehors du fait que cette opération n’aurait pas réussi à vos cystotomistes, dont autrement la dextérité est reconnue dans ce genre d’interventions. Je suis fort peiné par la mort de votre Des Gorris, qui fut un immense pilier de la médecine ; [10] ainsi s’éteignent les grandes gloires. Pour vous faire de même partager notre chagrin, un de nos collègues vient tout juste de périr ; mais pour ne pas sembler vous en rien écrire, je vous conterai son malheur par le menu. En sa 44e année d’âge, le révérend Daniel Pfeiffius, notre docte collègue, [4][11] homme sanguin et de bonne complexion, mais souvent sujet à des coliques néphrétiques, [12] a soudain été pris d’ischurie en août dernier, [13] avec une douleur sourde du côté gauche, faisant penser qu’un calcul s’y était bloqué ; comme on le savait incapable de passer de l’urine par l’uretère droit, il en a résulté une suppression totale de la duirèse : mis à part une ou deux gouttelettes de matière blanche, sans odeur désagréable, il ne pissait plus. Il persistait pourtant un écoulement de matière fécale, à la fois spontané et induit par le lavement. [14] Étant donné l’abondance des liquides ainsi éliminés, nous ne nous inquiétions pas outre mesure du blocage de la voie urinaire. Il était constamment pressé de vomissements, ce qui est signe d’un calcul bloqué dans les reins, mais il rendait une bile porracée. [5][15] Prescrit suivant les règles de l’art ou sur le conseil d’amis, nul remède, qu’il fût externe ou interne, même très puissant, n’est parvenu à déloger le calcul de là où il siégeait, ni à rétablir la diurèse, hormis cette décoction de cantharide, que j’ai décrite, qui lui fit émettre à trois reprises la valeur d’une ou deux cuillerées d’urine ; [6][16] mais la suppression d’urine persista car la cause de l’obstruction ne put être levée et le calcul qui bloquait presque entièrement l’orifice de l’uretère gauche ne voulut pas se déplacer. Pendant tout le temps de la suppression, le malade n’a pourtant ressenti aucune douleur aiguë, peut-être parce que le calcul recouvert de pituite ne provoquait pas d’irritation, [17] comme l’ont aussi observé Borel chez M. Nivelle de Castres dans l’observation lxiii de sa 2e centurie, [7][18][19] et Willis, chez une dame, dans son livre de Urinis[8][20] La région du pubis était tout à fait souple et un sondage a confirmé la vacuité de la vessie. [21] La suppression d’urine s’est prolongée jusqu’au 13e jour, quand sont survenues de légères convulsions avec une abondante hémorragie nasale, en raison de l’excès de sérosité qui inondait le corps, avec oppression du diaphragme responsable d’une dyspnée, d’une dilution du sang et d’une atteinte de la fonction cérébrale. En effet, bien que la sérosité s’éliminât en abondance par l’intestin, il en restait plus qu’il ne convient dans les veines, ce qui se manifesta, dès le milieu du cours de la maladie, par un engourdissement des extrémités des doigts. Le poul s’est toujours maintenu fermes, à mon grand étonnement. Au 14e jour, qui était le 13e d’août, le malade mourut dans une convulsion. Jean-Baptiste d’Ornano, votre maréchal de France, [22] demeura en suppression d’urine pendant 11 jours, comme en témoigne Scipion Dupleix dans son Histoire de France[9][23] Au livre iv de ses Observationes, chapitre v, observation xi, Johann Peter Lotich l’a observée pendant une durée de 12 jours chez un marchand. [10][24] Selon le pronostic de Lommius au livre ii de ses Observationes medicinales, l’ischurie tue en sept jours ; [11][25] Beverwijk le cite en exemple au chapitre ix de son traité de Calculo ; [12][26] mais d’autres histoires témoignent que de nombreux malades ont dépassé ce terme : Forestus, au livre xxv, observations xii, xvii et xviii, a noté qu’il peut atteindre quatre, cinq et dix jours ; [13][27] Schenck en a compté huit et seize dans ses Observationes ; [14][28] Tulpius, huit et dix, au livre ii de ses Observationes, chapitre xlv, en disant pourtant qu’il n’a vu personne survivre après onze jours ; [15][29] mais Piso a observé la guérison d’une ischurie par la sudation au 19e jour. [16][30] Fonseca mentionne une suppression d’urine qui a duré six mois, au tome ii de ses Consultationes medicæ, consultation xcvi ; [17][31] et qui bien plus est, Ruffus d’Éphèse ajoute une durée de 12 ans au chapitre viii de ses Affections de la vessie[18][32] Notre malade a été heureux de rester en vie pendant tant de jours grâce à ses évacuations intestinales qui ont toujours été fluides, comme chez d’autres qui, comme j’ai dit, ont survécu plus longtemps en étant secourus par la sudation ; mais, dans sa lassitude de vivre, il accusait la tinctura solaris d’Amelung, dont de très flatteuses rumeurs avaient récemment conduit le commun des mortels à s’enticher ; certains la louaient pour sa capacité à chasser les calculs, mais d’autres la rejetaient. [19][33] Je n’ai pas voulu porter un jugement défavorable sur le secours que procure ce remède, car il n’a pas pu nuire en étant prescrit avec méthode ; mais notre malade, dont le corps était peut-être vicié, en avait promptement bu plusieurs gouttes que lui donnaient certains de ses amis, dont le dangereux office est ordinairement de louer les remèdes nouveaux, pour ainsi expulser la matière lithiasique du corps et offrir au calcul, jusque-là immobile, une occasion fort commode d’être très promptement propulsé vers les orifices des uretères. Il n’est pas rare que les gens s’égarent en faisant les choses de travers, même les plus utiles. J’ai ainsi coutume d’inciter mes amis, pendant leurs repas, à ne manger ni boire d’aliments qui propulsent un chyle non encore digéré vers les voies urinaires, [34] ce qui doit faire craindre de graves obstructions aux calculeux. Cette précaution leur est d’autant plus nécessaire que leur fragilité les dispose aux maladies, ce qui est le conseil de Celse à l’intention des patients au livre i[20][35] Si le malade se plaignait toujours fort de l’odeur de son urine, cela venait sans doute, croyons-nous, du fait que cette teinture secrète d’Amelung est composée de sel d’ammoniac, de nitre et d’antimoine. [36] Puisse Dieu vous en préserver, vous et nos autres amis, ainsi que de semblable torture. Portez-vous bien, éminent Monsieur, pour que nous, vos amis, fassions de même. De Copenhague, le 25e de septembre 1662.

Tout à vous,
Th. Bartholin.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De Thomas Bartholin, le 25 septembre 1662

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(Consulté le 20.08.2019)