L. 484.  >
À Charles Spon,
le 8 juin 1657

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< Monsieur, > [a][1]

Depuis ma dernière, je vous dirai que M. de Vendôme [2] suit la cour par ordre qu’il en a du roi, [3] et MM. d’Épernon [4] et de Candale [5] se retirent en leurs gouvernements de Bourgogne et d’Auvergne en vertu de la même puissance. [1] Si les jésuites [6] ont eu le crédit de faire brûler par la main du bourreau [7] les 17 lettres de Port-Royal [8][9][10] à Aix-en-Provence, [11] ne vous en étonnez point : ce sont des marques et des effets de la haine, de la passion et du crédit de ces bons pères qui n’aiment rien que leur profit et qui, cum noverint se a multis amari non posse, volunt ab omnibus timeri[2] Cela n’a pas empêché que l’auteur n’ait généreusement continué et que nous n’ayons ici la 18e en une feuille et demie. L’auteur de ces lettres est un admirable écrivain, vous admirerez son esprit plus que jamais dans cette 18e et vous verrez combien finement il a drapé l’infaillibilité [12] prétendue de ce Iupiter Capitolinus[3][13] à qui les loyolites servent de janissaires pour régner sur les consciences des hommes, faute de pouvoir commander sur toute la terre.

Le 16e de mai, [4] on rompit à la place Maubert [14][15] un jeune homme de 19 ans qui avait aidé à tuer son maître, logé en chambre garnie près de la porte Saint-Victor. [16] Le maître et le valet étaient de Basse-Normandie et le valet était son fils bâtard. L’hôte de la maison, sa femme et sa belle-mère en sont accusés, et en sont dans les cachots de la Conciergerie. [17] Si celui-ci d’aujourd’hui a continué de les accuser, ils seront demain mis à la question, et peut-être exécutés demain à pareille heure et en même lieu. Ce pauvre homme tué était un gentilhomme normand qui venait se faire panser à Paris d’une courte haleine, [5] mais il avait une ceinture pleine de pièces d’or qui fit envie à ceux qui l’ont tué. Pour l’hôte, il était opérateur et chimiste, [18] et avait autrefois monté sur le théâtre. On dit aussi qu’il a déjà été jadis prisonnier pour fausse monnaie. [19] Tous les chimistes sont sujets à ce métier-là, il vaut mieux n’en point être, c’est un mauvais métier qui fait pendre son maître.

Je suis bien aise que M. Guillemin [20] ait réussi à Turin. [6][21] Je ne doute pas qu’il ne soit un autre homme que M. D’Aquin [22] qui, de soi, n’est qu’un juif [23] déguisé et un garçon apothicaire revêtu d’un manteau de pauvre, avec lequel Vallot [24] tâche de le faire passer pour un médecin. M. Guillemin a de l’esprit et de l’étude, et se connaît bien, a grand courage et de l’expérience, et grand sens dans son métier. Ce faquin n’a rien de pareil et ne peut en aucune façon entrer en comparaison avec un si honnête homme, qui est sage et éclairé. Je souhaite fort que M. Guillemin en revienne sain et sauf avec honneur et profit, et magnus honor habeatur tanto medico[7] Le bonhomme M. Riolan [25] était fort abattu et ne pensait qu’à son fils débauché[26] qu’il a déshérité avec beaucoup de travail et de peine. Ce fils se trouve bien et légitimement condamné, de telle sorte qu’il cède et qu’il obéit à son grand regret. La mère [27] est encore vivante, qui a 78 ans, pene ad senilem amentiam reducta ; [8][28] les deux frères en forte inimitié l’un contre l’autre ; un gendre ruiné, veuf, qui a des enfants, peu de bien, [29] qui demeure en Touraine, assez peu avancé ; et même feu M. Riolan m’a dit qu’avant que de mourir il aurait tout mangé. [9][30] Si bien que je ne sais ce qu’il y a à espérer des papiers du défunt qui sont, à ce que j’apprends, en mauvais ordre ; mais au moins, je ne crois pas qu’il y ait rien d’achevé. Même M. l’abbé, son fils, [31] m’a dit qu’ils ne trouvent presque rien des augmentations dont il avait tant parlé sur son Encheiridion anatomicum et pathologicum[32] et ses Opérations de chirurgie sont pareillement imparfaites. [10] Le bonhomme a eu depuis quatre ans l’esprit étonné et embarrassé de plusieurs choses, savoir de son fils débauché qu’il voulait, par haine et par vengeance, à quelque prix que ce fût, déshériter, ce qu’il a enfin fait. Il avait aussi l’esprit étonné, et quasi perculsam gerebat mentem, metu mortis quasi proximæ, vel saltem non admodum abfuturæ ; tertio angebatur de lucro admodum imminuto, imo potius pene nullo[11] se voyant méprisé des malades, desquels il se voyait abandonné, nec amplius ut antea vocatum propter senilem imbecillitatem suis gravem et morosam, aliis autem odiosam[12] Je puis bien vous alléguer une autre cause, c’est qu’il était presque toujours malade propter incautam victus legem : [13] il buvait tous les jours du vin tout pur, ou n’y mettait guère d’eau, et me disait pour excuse que c’était du vin vieux de Bourgogne [33] de deux ans, de l’abbaye de son fils (à Flavigny [34] de Bourgogne près de Sainte-Reine) ; il se moquait de moi, que je mettais beaucoup d’eau dans mon vin, et disait que je ne vivrais guère longtemps, ce qui pourra bien être vrai, mais non pas de telle cause ni de tel désordre. Quisquis suos patimur manes[14][35] chacun a son vercoquin dans la tête et son malheur fatal. [15][36]

Les coureurs du prince de Condé [37] sont venus jusqu’à demi-lieue près de la porte Saint-Antoine, [38] où ils ont enlevé et emmené à Rocroi [39] un partisan nommé Girardin. [16][40] L’on dit que leur dessein était d’enlever M. Fouquet, [41] procureur général et surintendant des finances, lorsqu’il reviendrait de sa maison de Saint-Mandé [42][43] près du Bois de Vincennes. [17] Celui-là pouvait bien payer une bonne rançon car [18] il a la clef du grand coffre. Nouvelles sont arrivées que c’est le chevalier de Chémeraud [44] qui a enlevé le partisan Girardin, [19] et qu’il l’a emmené au Catelet [45] (non pas à Rocroi) d’où Girardin même a écrit à sa femme [46] et lui a envoyé la clef de son cabinet, à telles enseignes qu’il dit qu’il est bien traité.

On dit ici que l’opinion commune de la cour est que cette année l’on ne fera pas de siège, et que M. de Turenne [47] dit que notre armée est trop faible pour attaquer. On avait parlé de Gravelines [48] et de Dunkerque, [49] avec le secours des Anglais tant par mer que par terre, mais on dit que tout cela a été découvert et que l’on ne verra rien de tout ce beau dessein, d’autant que Cromwell [50] a besoin de ses troupes alentour de Londres pour sa prétendue royauté ; si bien que nous voilà en un état d’une campagne fort stérile, et néanmoins on fait toujours durer la guerre. [20]

Ce 22e de mai. Hier fut fait et accompli le mariage de M. de Nemours, [51] par ci-devant archevêque de Reims, avec Mlle de Longueville : [52] voilà ce mariage, tant de fois contesté et différé, enfin consommé, [21] et le cardinal Antoine Barberin [53] est archevêque de Reims. [54] Messieurs du Clergé [55] enfin quittent leur assemblée cette semaine, ils ont fait présent à la reine d’Angleterre [56] de 36 000 livres.

Le roi est allé de Compiègne [57] à Amiens [58] et delà à Abbeville, [59] d’où l’on dit qu’il ira à Hesdin, [22][60] à Boulogne, [61] etc. Quelques-uns font ici courir le bruit que le roi veut assiéger Cambrai [62] à cause que l’on soupçonne que le cardinal de Retz [63] est caché là-dedans, mais je ne crois point tout cela.

Ce 28e de mai. Je viens tout présentement de recevoir votre lettre de la propre main de M. Brusius, [64] médecin écossais, qui m’a aussi rendu votre paquet pour lequel je vous remercie. Il est fort honnête homme et je pense qu’il vaut beaucoup mieux que plusieurs autres de ce pays-là, lesquels crèvent d’une certaine vaine gloire, sotte et impertinente. Il m’a promis de me donner de ses thèses. La ville de Montpellier [65] ne lui aura point d’obligation de ce qu’il y a demeuré car il en dit bien du mal et méprise fort Courtaud. [66] Je vous supplie de remercier pour moi M. Fourmy [67] de son Medicina antihermetica[68] je trouve la feuille du Varandæus [69] fort belle et j’espère que ce sera un bon ouvrage. [23] Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à M. Huguetan [70] l’avocat, duquel je chérirai et garderai précieusement le livre. J’ai fait ses recommandations à M. Le Fèvre, [71] l’avocat, qui le remercie de son souvenir. Je me donnerai l’honneur de lui écrire par ci-après. Je baise pareillement les mains à notre bon ami M. Gras. Pour tout le reste que vous avez marqué dans votre lettre, je l’ai trouvé dans le paquet ; pour ce qui est demeuré vers vous, je l’attendrai avec patience. Vous m’obligerez de dire à M. de La Poterie [72] que je lui baise les mains et que je suis son très humble serviteur. Un de mes auditeurs m’a dit aujourd’hui à ce soir, en sortant de ma leçon, que M. Soliniac, [73] médecin de Montpellier, est ici fort malade d’une fièvre continue [74] et qu’il a si peur de mourir qu’il en a fait son testament.

L’Assemblée du Clergé est tout à fait rompue. Messieurs les prélats colligunt sarcinulas[24] plusieurs d’iceux sont déjà partis. On dit ici que M. de Lionne [75] s’en va bientôt pour le roi en Allemagne et que M. le maréchal de Gramont [76] s’y en ira aussi quelque temps après. Un homme m’a dit à ce soir qu’il sait bien de bonne part que l’on traite pour faire un accord entre nous et les Hollandais, et que nous allons assiéger Cambrai ; les autres disent Saint-Omer. [77]

J’ai vu ce matin M. Marion [78] qui se porte mieux. Il s’est purgé [79] plusieurs fois d’un certain remède que lui a enseigné un notaire. Il me semble tout autrement mieux, je lui ai conseillé de se reposer et de vivre sobrement ; j’espère après cela, qu’il guérira. J’ai été à ce soir chez un malade [80] où j’étais fort attendu, j’y ai trouvé de fort honnêtes gens, entre autres un maître des requêtes qui est M. de Montmor, [81] l’hôte jadis de feu M. Gassendi, [82] un conseiller du Parlement de Paris, un de Dijon, [83] M. l’abbé de Villeloin, [84] M. l’abbé Quillet [85] et M. Sorel, [86] l’auteur du Francion, du Berger extravagant et de plusieurs autres bons livres de cette sorte. L’on a dit en si bonne compagnie quantité de belles choses dans une bonne demi-heure que j’y ai été (car je n’y ai pu être davantage), du pape, des cardinaux, des moines ; et entre autres j’en ai retenu de petits vers dont je veux vous faire part, Ô la belle invention, ô la rare fiction, Que ce feu de purgatoire ! le pape n’était pas sot, Qui nous donna cette histoire, Pour faire bouillir son pot ; [87] que le pape Léon x [88] fit venir à Rome Pomponace [89] pour le faire disputer de l’immortalité de l’âme contre Augustinus Niphus, [90] qu’il se donnait du plaisir de cette dispute mutuelle, et néanmoins que tous trois n’y croyaient point, non plus que la plupart n’y croient pas aujourd’hui à Rome. [25][91]

Ce matin, j’ai été visité d’un jeune médecin allemand nommé Stephanus Schefferus, [92] fils d’un médecin de Francfort. [93][94] Il a étudié à Helmstedt [95] sous M. Conringius, [96] à Strasbourg sous Melchior Sebizius [97] et à Leyde [98] sous M. Vander Linden. [99] Il dit qu’il n’y a point de Collège à Francfort, mais seulement cinq médecins. C’est lui qui a répondu sous M. Conringius de Introductione in universam artem medicam[26] laquelle il veut faire réimprimer et augmenter, à quoi je lui ai promis de lui fournir quelques bons avis sur quelques fautes que j’y ai remarquées. Il m’a montré des lettres de son père dans lesquelles il y avait de grandes recommandations pour moi.

Le roi était à Hesdin le 28e de mai où le maréchal de Turenne devait le venir trouver, et là résoudre de urbe obsidenda[27]

J’ai parcouru les thèses de M. Brusius l’Écossais, elles sont encore barbares dans un siècle de grande politesse ; et de plus, elles sont fort désagréables à cause d’un grand nombre de fautes typographiques ; mais néanmoins, je ne doute point que tout cela ne passe pour bon en Écosse où il y a aujourd’hui fort peu de gens qui ressemblent à Buchanan, [100] à Barclay [101] et à George Critton, [102] qui était ici un professeur du roi fort poli, lequel y mourut l’an 1611, et duquel la place fut donnée par le cardinal Duperron [103] à feu M. Nicolas Bourbon, [104] natif de Bar-sur-Aube, [105] jadis mon bon et cher ami, et à la mémoire duquel je dois beaucoup de reconnaissance, pour n’être pas ingrat. [28]

Ce M. Brusius m’est ce matin venu voir, ce 1er de juin. [4] Nous avons été ensemble quelque temps par les rues où nous avons vu quantité de processions [106] qui se font tous les ans à tel jour pour solenniser la fête du Saint-Sacrement. [107] La pompe en est fort grande, cela n’irait que bien si le dedans y répondait et si nous étions aussi gens de bien que nous nous étudions d’en avoir la mine. En ce jour, toute notre ville frémit de beaucoup de superstition.

Ce 2dde juin. Voilà M. Du Prat, [108] votre bon ami, qui vient de sortir de céans, auquel j’ai promis de faire vos recommandations. Il ne m’a rien appris de nouveau, sinon que M. Sorbière [109] partira d’ici dans peu de jours pour aller en Avignon, [110] et pour en revenir bientôt aussi. On dit ici que notre armée avait investi Cambrai, mais que le prince de Condé est venu, qui a écarté et fait reculer nos gens, non sans notre perte, et a fait entrer 1 000 hommes dans la ville ; si bien qu’il faut que nous plantions notre piquet ailleurs et que nous choisissions une autre ville pour y mettre le siège, on parle de Saint-Omer [111] ou d’Aire. [112]

Le 1er de juillet prochain doivent partir d’ici, pour aller tout droit à Francfort, [113] nos députés en Allemagne, savoir MM. le maréchal de Gramont et de Lionne, neveu de M. de Servien, [114] surintendant des finances. C’est pour l’élection d’un roi des Romains, [115] pour en faire après un empereur. On dit ici que la Maison d’Autriche est assurée de cette élection pour l’Archiduc Léopold [116] à cause que le nombre des électeurs protestants est moindre que des autres, à cause du duc de Bavière [117] qui y est de surcroît, et les trois électeurs archevêques de Cologne, [118] de Trèves [119] et de Mayence. [29][120][121]

On imprime ici un in‑4o intitulé les Entretiens de Balzac[122] quid aliud sit plane nescio ; [30] et par après viendra son Aristippe, ou Philosophe courtisan.

Le 6e de juin. Enfin, nous avions investi Cambrai pour l’assiéger sur l’avis que nous avions eu qu’il n’y avait dedans que 400 hommes, et cet avis était vrai ; mais le prince de Condé ayant eu avis de notre dessein, prit tout chaudement 4 000 chevaux et les fit entrer dans la place sans aucune résistance. Cela fait aujourd’hui l’incertitude de la place que nous pourrons assiéger à l’avenir. Le roi a été à Péronne, [123] il est de présent à La Fère. [124] On parle d’assiéger Avesnes [125] ou Rocroi, mais il n’y a rien de certain. M. le protecteur d’Angleterre, Olivier Cromwell, a refusé la royauté et est de présent mal avec l’armée. [31] On traite pour l’accord des Hollandais avec nous. La peste [126] est fort augmentée à Gênes. [127] En attendant de meilleures nouvelles, je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à nos bons amis MM. Gras, Falconet, Garnier, Sauvageon, et même à M. Guillemin s’il est de retour de Turin, comme aussi à M. Huguetan l’avocat et à Monsieur son frère le marchand libraire. M. Ravaud est-il de retour ?

Je vous supplie de vous souvenir de m’envoyer le manuscrit de M. Hofmann, [128] et le Sennertus en deux tomes, à la première commodité. Je vous baise bien humblement les mains, et à Mlle Spon, avec protestation que je serai toute ma vie et de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 8e de juin 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 juin 1657

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(Consulté le 21.10.2019)