L. 223.  >
À Charles Spon,
le 1er avril 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai une grande lettre de quatre pages pour ma dernière datée du 22e de mars dernier, laquelle vous aura été rendue par un marchand de Lyon à qui elle a été adressée par un marchand de la rue Saint-Denis [2] qui est un de mes meilleurs amis, nommé M. Bachelier, [1][3] qui m’a fait le bien de la mettre dans son paquet et qui m’a assuré qu’elle vous serait rendue, de quoi je ne doute point. Le jour suivant, savoir le 23e, mourut ici un professeur du roi nommé Petrus Montmaur. [4] C’était un très savant homme en grec et en latin, præsertim in lectione poetarum[2][5] Il avait une mémoire prodigieuse, et débitait plaisamment et agréablement de belles et bonnes choses partout où il se trouvait, non sine iactancia, et interdum mendacio[3] ce qui l’avait fait passer ici pour un grand emballeur ; et même, ante aliquot annos[4] on fit plusieurs vers contre lui, sous le nom de Mamurra[5][6] Il savait et connaissait toutes les bonnes tables de Paris, desquelles, ou de la plupart, il avait été chassé comme un parasite, non sine dedecore et infamia[6] Il avait autrefois été jésuite, d’où il fut chassé par quelque fausseté qu’il avait mise et fabriquée en quelques lettres. Il était natif de la vicomté de Turenne. [7][7] C’était un grand corps d’homme, grand vanteur et grand mazarin, vir malarum artium et malarum partium[8]

Ce même jour, 23e de mars, Mme de Bouillon, [8] qui était ici gardée dans sa propre maison par M. de Carnavalet, [9] lieutenant des gardes, trouva moyen de s’échapper et de se sauver. M. le duc d’Orléans [10] a fait mettre en prison ledit Carnavalet. [9] Pour ladite dame, on ne sait pas encore quel chemin elle aura pris et si elle s’en sera allée chercher son mari [11] en Limousin ou si elle demeurera cachée quelque part en cette ville. On a trouvé chez l’abbé Mondin [12] après sa mort (il est ici mort le 20e de mars) [10] pour quinze cent mille livres de bagues, joyaux, diamants, perles, etc. qu’il tenait en gage de la reine, [13] du Mazarin [14] et de la duchesse de Savoie. [15] On dit qu’il est mort de regret que ledit Mazarin ne lui voulait point faire raison d’une somme de 50 000 écus qu’il lui avait prêtée. On cherche maintenant de l’argent nouveau sur ces mêmes joyaux, afin d’avoir de quoi contenter les Suisses [16] qui veulent avoir de l’argent ou s’en retourner. L’abbé de La Rivière, [17] qui était en sa belle maison du Petit-Bourg [18] à cinq lieues d’ici, [11] a eu le vent qu’on le voulait envoyer plus loin ; sur quoi lui-même s’est retiré à une de ses abbayes, qui est à Saint-Benoît-sur-Loire, autrement dit Fleury, Floriacum, sive cœnobium Floriacense[12][19] On parle aussi de lui ôter le cordon de l’Ordre [20] qu’il porte, Cordon qui servira de corde, Si on ne lui fait miséricorde, Car la roue à peine est le prix Des attentats qu’il a commis[13] Le Mazarin a été trompé en son calcul sur le voyage de Bourgogne : il pensait avoir intelligence dans Bellegarde [21] avec Saint-Micaut [22] qui était dedans ; [14] mais le comte de Tavannes, [23] qui tient fort pour le prince de Condé, [24] a tout renversé et s’est rendu le maître là-dedans. [15] Si bien que le Mazarin ne sait que faire, où il doit aller, s’il doit revenir à Paris, adeo est incertus rerum suarum : [16] s’il revient à Paris, on se moquera de lui et sera accusé d’avoir fait faire au roi [25] un grand voyage sans aucun profit, et même d’avoir hasardé l’autorité du roi sur des rebelles, dans le royaume même, sans aucun fruit ; s’il n’ose revenir à Paris, mais qu’au lieu de cela, il s’en aille à Lyon avec ses nièces [26] et son petit neveu, on dira partout qu’il veut les renvoyer en Italie à dessein de s’y en aller par après lui-même et de se sauver par cette voie, lui étant autrement impossible d’éviter de deçà son malheur qui le talonne et le suit de près, soit dans la fin de la minorité, par l’autorité du duc d’Orléans et de ceux qui le possèdent, soit dans la majorité, par l’adresse de quelque petit favori qui voudra s’engraisser de ses dépouilles[17] On dit ici en secret que M. d’Émery, [27] le surintendant des finances, est fort malade, qu’il est bien empiré depuis huit jours. Il est maigre, sec et tout fondu. Son médecin, ou au moins celui qui en fait la fonction près de lui du mieux qu’il peut, nommé Vallot, [28][29] qui est la créature du premier médecin, [30] l’a mis au lait et n’ose plus d’autre remède[18] Le matin il prend du lait d’ânesse, [31] à midi du lait de vache, [32] au soir du lait de chèvre, [33] et entre deux, du lait de femme ; [34][35] et à propos de ce dernier, vous souvenez-vous de quelque bon auteur, qui ait fait mention de ce lait des femmes pour la guérison de quelque maladie d’importance ? [19][36]

La Cour des aides [37] fait ici trois chambres ; de ces trois on en tire douze conseillers pour les envoyer à Moulins [38] en Bourbonnais afin qu’ils aillent sur les lieux mêmes donner ordre que la taille [39] soit payée au roi, et d’empêcher les faux-sauniers[40] dont le nombre s’est tellement accru depuis la guerre que la gabelle [41] n’en vaut plus rien. [20] Un nommé Du Mont [42] et le marquis de Jarzé [43] se sont rendus les maîtres de la citadelle de Saumur, [21][44] et veulent empêcher que M. de Guitaut, [45] capitaine des gardes de la reine (qui est celui qui a arrêté les trois princes), n’en prenne possession ; pour à quoi parvenir, ils ont fait entrer dans le château de Saumur 300 hommes tout fraîchement pour faire tête à ceux qui entreprendront contre eux. [22] Il y a encore du bruit à Bordeaux [46] par la faute de M. d’Épernon [47] qui semble être porté sourdement par le Mazarin afin de mater ces peuples. Je ne sais si vous avez vu, il y a tantôt huit ans, une comédie française nommée L’Europe que le cardinal de Richelieu [48] fit faire et jouer aussi, un peu avant sa mort. L’auteur en était un homme ruiné, nommé Desmarets, [49] qui faisait tout ce qu’il pouvait pour plaire à ce tyran de cardinal, et auquel il s’attachait fort afin de se remplumer. [23] Après la mort du cardinal, il passa au service de Mme d’Aiguillon, [50] laquelle lui donna enfin, pour le récompenser de toutes ses flatteries, la charge de secrétaire du général des galères, [51] et est demeuré auprès du petit duc de Richelieu [52] pourvu de cette charge, et en a fait la fonction jusqu’ici ; mais Mme la duchesse d’Aiguillon l’a fait arrêter prisonnier et l’a fait mettre dans un cachot bien noir, accusé et convaincu d’avoir porté son maître, âgé de 19 ans, et l’avoir persuadé d’épouser, comme il a fait, la veuve de M. de Pons de Miossens, âgée de 32 ans ; [53] d’avoir sollicité l’affaire, avoir racheté les bans de l’archevêque de Paris et avoir donné ordre pour le voyage qu’il fit dès le lendemain de sa noce avec sa nouvelle femme au Havre-de-Grâce ; [24][54] et tout cela en cachette et sans en avoir donné avis à ladite dame d’Aiguillon, laquelle est tant plus irritée que ledit Desmarets se trouve être le cousin issu de germain de ladite nouvelle mariée. Elle l’a fait arrêter, s’est déclarée sa partie et lui met sus plusieurs crimes. [25] M. le prince de Conti [55] a été malade d’une fièvre continue [56] dans sa prison, où il a été visité par MM. Guénault [57] et Brayer, [58] outre M. Dupré [59] qui y est enfermé et qui n’en bouge. On dit que la fièvre n’est plus continue, mais seulement double-tierce, [60] ce [qui] ne laisse point d’être encore assez de mal pour ce petit prince qui est fort malsain, fort délicat et mal conformé ; vu qu’il a toujours de reste une méchante toux et une difficulté de respirer, quæ quidem duo symptomata sunt pene consectaneæ inhonesti illius gibbi quem habet in dorso[26]

L’abbé Mondin est mort sur la paroisse de Saint-Eustache. [61] Les chanoines l’ont voulu avoir pour l’enterrer, en tant que leur compagnon, à Notre-Dame. [62] Le curé de la paroisse s’y est opposé et l’a voulu avoir aussi. Son corps a été porté en dépôt dans une cave de Saint-Eustache. Acriter undique certatum est in Senatu[27] arrêt s’est ensuivi par lequel les chanoines de Notre-Dame ont été déboutés de leur prétention qui n’en allait qu’à leur intérêt, savoir des frais funéraux qui sont fort grands parmi eux, et de la sonnerie de leurs grosses cloches pour laquelle 300 livres se lèvent sur le bien du défunt. Quand on voulut enlever le corps pour le porter en l’église, une autre sorte de gens se trouvèrent là qui voulurent l’empêcher et s’y opposer ; c’étaient les créanciers de cet abbé qui demandaient assurance de ce qui leur était dû. Ce malheureux abbé, qui n’était qu’un courratier de perles et de diamants, et le proxénète du Mazarin en trafic de cette nature, [28] avait attrapé 40 000 livres de rente en bénéfices bons et certains ; et néanmoins, il se trouve qu’il doit 100 000 livres à des créanciers de famille, sans parler des grosses affaires dans lesquelles il est impliqué pour le Mazarin. Il faut que ces prêtres soient merveilleusement débordés [29] et déréglés en leur vie d’avoir tant de biens et de beaux revenus, et néanmoins, être si fort endettés et obérés au temps de leur mort, quo potissimum deberent sapere, nec quemquam fallere[30] Le professeur grec Pierre de Montmaur, [2] qui était un grand hâbleur, vivait presque de la même façon, car il devait beaucoup aussi, et néanmoins il avait beaucoup d’argent comptant qu’il avait laissé en dépôt entre les mains de quelques honnêtes gens qui l’aimaient, et entre autres, entre les mains de M. de Morangis, [63][64] conseiller d’État, frère de feu M. le président Barillon. [31][65]

M. de Châteauneuf [66] promet de tout régler tant qu’il pourra, d’empêcher qu’on ne contrevienne à la déclaration du mois d’octobre 1648, de ne retenir au Conseil du roi que ce qui doit y être retenu, ne point aigrir ni mécontenter le Parlement qu’il semble que la cour veuille flatter ; et même, il a demandé à un conseiller une liste des causes qui doivent être renvoyées au Parlement. Il s’en va aussi régler les séances de Messieurs les conseillers d’État et en retrancher le grand nombre que la reine, depuis sa régence, a merveilleusement multiplié, n’ayant pu avoir cette vertu de Plutarque [67] de refuser hardiment. [32]

Ce 28e de mars. Un des premiers hommes de Paris, qui n’est point frondeur et qui n’oserait l’être, étant attaché à l’autre parti par les grandes sommes d’argent qu’il a prêtées au roi, m’a dit aujourd’hui que le malheur suit le Conseil du roi et toutes les grandes délibérations qui s’y prennent ; que la guerre ne leur réussit point, combien que l’Espagnol soit très faible ; que l’emprisonnement de MM. du Blancmesnil [68] et de Broussel  leur a tourné tout au rebours, et a produit un effet tout contraire à ce qu’ils en avaient espéré, savoir la déclaration de six semaines après, qui est le palladium de Paris et de toute la France, [33][70] par laquelle déclaration ils sont bridés de telle sorte que manifestement ils n’en sont point à leur aise ; que le blocus de Paris, qui avait été entrepris en intention de casser cette déclaration, d’attraper lesdits MM. du Blancmesnil et de Broussel, et environ encore 40 autres officiers du Parlement, tant présidents que conseillers, de rétablir les partisans, mettre Paris à la taille, lever à l’instant sur Paris six millions d’argent comptant, bref de trouver de l’argent présent, n’avait tout au contraire rien causé que de la misère et de la pauvreté à la reine, d’autant que la moitié de la France avait pris les armes et s’était mise en état de payer beaucoup moins que par ci-devant ; ce que l’expérience rend tout évident, en ce que la cour est à toute heure en nécessité et qu’ils ne peuvent avoir de l’argent de nulle part ; que l’emprisonnement des trois princes est de même nature que ces autres affaires ; que les espérances de la reine et du Mazarin allaient encore à rebours ; que la Bourgogne, Bellegarde et le maréchal de Turenne [71] les empêchaient bien plus qu’ils n’avaient pensé, faute d’y avoir prévu de bonne heure ; qu’ils n’étaient point en état d’en venir à bout et qu’un empêchement levé, il en surviendrait quelque autre ; même que le malheur était si grand que Mme de Bouillon, qui s’est sauvée depuis peu, étant parvenue près de son mari, il y a grand danger qu’elle ne lui fasse prendre les armes et qu’étant révolté, il ne fasse de nouveau soulever la Guyenne, [72] laquelle en est en très grande disposition pour la haine qu’elle porte à M. d’Épernon. Quibus positis, ut sunt verissima[34] il est fort à craindre que la reine ne remette bientôt les trois princes en liberté afin d’apaiser par ce moyen-là les guerres civiles qui sont à la veille de s’allumer en France et d’ôter ce prétexte de guerre aux brouillons d’État qui veulent remuer ; qu’il sait bien que la reine y pense, que la semaine dernière deux courriers différents sont arrivés au Bois de Vincennes, [73] qui ont apporté des lettres à M. le Prince ; que M. de Servien [74] a été par deux fois au Bois de Vincennes où il a conféré secrètement deux heures entières avec ledit prince, lequel depuis a dit qu’il voyait bien qu’il sortirait de là le mois d’avril prochain. [35] Autrefois, la politique était Ars non tam regendi quam fallendi homines[36][75] Maintenant, nous pouvons dire aujourd’hui de la politique mazarine que Ars est qua non solum homines, sed ipsi etiam Politici decipiuntur[37] si on prend ce faquin pour un politique, qui n’en mérita jamais le titre et qui n’est qu’un malencontreux étalon de cour que l’on avait pris pour vrai et fin diamant, mais qui n’est qu’une happelourde et grand larron de nos finances. [38] Ce même homme m’a dit que le mariage de M. le duc de Mercœur [76] avait été accordé entre M. de Vendôme [77] et le Mazarin qui, pour cet effet, promettait à sa nièce [78] en mariage 600 000 livres et la charge d’amiral de France [79] pour M. de Vendôme, avec lettres de survivance pour notre gendre, le duc de Mercœur ; mais que ce mariage n’était point encore fait, faute que le Mazarin n’avait produit de bons effets. [39] Et tout cela sont des méditations politiques qui sont encore en apparence fort éloignées de l’événement, vu que les trois gouvernements des princes sont donnés ; que M. le duc d’Orléans est tout à fait possédé par MM. de Beaufort, [80] le coadjuteur, [81] Mme de Chevreuse, [82] M. de Châteauneuf et plusieurs autres qui ont voix en chapitre. [40]

Au reste, voici la quatrième lettre que je vous écris sans avoir eu des vôtres ; non pas que j’en aie aucune hâte, mais seulement que je désire fort de savoir des nouvelles de votre santé ; et quand j’en serai assuré, je vous assure que ma santé même, qui est Dieu merci à l’ordinaire, en sera fortifiée ; et quand vous prendrez cette peine, faites-moi la faveur de me dire aussi des nouvelles de notre bon ami M. Gras [83] et me faites part de sa politique, hisce difficillimis et calamitosissimis temporibus[41] L’Histoire de Bresse [84] avance-t-elle ? [42] quand espérez-vous qu’elle pourra être faite ? Votre M. Des François [85] est ici. [43] Son rang était venu de présider en cardinale [86] au fils de M. Perreau, [44][87][88] qui l’en avait supplié et retenu pour cela. On lui avait mandé le temps et le jour même qu’il fallait être ici pour cela. Il ne manqua d’y venir, il y est arrivé le jeudi même au soir que l’acte avait été soutenu le matin ; mais le bachelier [89] n’y a rien perdu, ni même notre École, vu qu’en sa place un des plus sages et des plus savants de notre Faculté lui a présidé, savoir le bon et excellent homme M. Moreau [90] le père, professeur du roi. [45]

M. le chancelier Séguier [91] était à Pontoise [92] en repos, tant de corps que d’esprit, où il était visité de ses amis de deçà qui y allaient à toute heure, et avait dessein de n’en sortir qu’après y avoir passé les fêtes, et delà se retirer à Rosny, [93] maison de son gendre ; [46][94] mais comme il a entendu que M. de Châteauneuf, Mme de Chevreuse et autres puissants de cette bande se plaignaient qu’il était là trop visité de Messieurs les maîtres des requêtes qui allaient là comme en procession, et de ses autres amis qui allaient et venaient jour et nuit, il en est tout sur-le-champ délogé depuis deux jours. Quelques-uns disent qu’il a reçu commandement d’en sortir par héraut envoyé exprès de la cour ; les autres, qu’il n’en est sorti que par la peur qu’il en a eue de le recevoir.

Il est vrai que M. de Servien a été voir deux fois M. le Prince en sa prison, mais on croit que ce n’était que pour le prier de donner une lettre au gouverneur qu’il a mis dans Bellegarde, qui le pût obliger de rendre la place ; ce que l’on dit qu’il n’a pas obtenu, et que même ceux qui sont dans Bellegarde ont prévu à cet événement, ayant fait avertir le Mazarin que jamais ils ne se rendraient ni ne remettraient la place entre les mains du roi durant sa minorité, quelque lettre qu’on leur apportât de la part de M. le Prince, si elle n’était pareillement signée par M. le maréchal de Turenne avec lequel ils ont intelligence. [35]

On dit que M. de Bouillon a fait mettre en armes toute la vicomté de Turenne, [7] sous ombre qu’il a eu certaines nouvelles qu’il y avait entreprise sur sa personne. Il y a aussi du bruit en Provence, [95] et principalement à Marseille, [96] contre le comte d’Alais, [97] sous ombre de création des consuls de la ville. [47] Il y avait en Anjou une damoiselle [98] qui gouvernait le maréchal de Brézé [99] et toute sa Maison, dont elle était devenue fort odieuse à toute la province. Comme elle s’est rencontrée en cette ville, M. le duc d’Orléans l’a fait arrêter prisonnière et l’a fait mener dans la Bastille. [48][100] Les Angevins ont encore si peur du maréchal de Brézé et de sa tyrannie qu’ils ne savent s’ils osent dire qu’il soit véritablement mort, et même semblent en douter. On ne sait pas ici où le roi et la reine passeront les fêtes de Pâques : les uns disent à Lyon, les autres à Paris ; pour moi, j’ai opinion que le Mazarin, qui craint Paris et qui n’aime point les grandes villes, de peur d’y être enfermé ou accablé, les amusera et retiendra en Bourgogne, sous ombre de parlementer avec les rebelles qui sont dans Bellegarde, en intention de les amener à la raison ; et qu’il traînera ainsi le mauvais temps, lui qui est de son naturel grand temporiseur, jusqu’à ce que la douceur de la saison leur permette d’assiéger Bellegarde, si pendant deux mois, ou tout au moins six semaines, cette place ne se remet dans son devoir et dans l’obéissance du roi. Les Messieurs du Parlement avaient créé six conseillers de la Cour pour être syndics des rentiers et afin de travailler à faire payer les rentes[101] conjointement avec M. le prévôt des marchands [102] et les échevins, [49][103] dans l’Hôtel de Ville. Le prévôt des marchands n’ayant pas voulu reconnaître ces nouveaux syndics, ils s’en sont plaints à la Cour qui s’en allait décréter contre le prévôt des marchands. M. le duc d’Orléans averti de ce désordre, lequel aurait pu exciter vacarme dans Paris en faveur des rentiers, a demandé surséance du Parlement et qu’il voulait accommoder cette affaire. [50] Enfin, on a changé de chambre M. le prince de Conti, il est hors d’avec son frère, il est en plus bel air et plus beau lieu, dans l’appartement de M. de Chavigny, [104] qui est un corps de logis qu’il y avait fait bâtir pour soi et pour les siens, lorsqu’il était gouverneur du Bois de Vincennes. [51] On dit ici que le capitaine des gardes du comte d’Alais a été tué à Marseille et que M. Foullé, [105] maître des requêtes, intendant de justice en Limousin, a été révoqué de sa commission par ordre du Conseil, à cause des cruautés qu’il exerçait en ce pays-là où, s’il ne s’était rendu le plus fort, les communes l’auraient assommé ; [52] joint que l’on aurait peur que le feu étant là allumé, n’augmentât trop vite dans les provinces voisines où il y a déjà bien du mécontentement, et même que M. de Bouillon y est en armes. On dit aussi que M. de Villemontée [106] a été en grand danger dans Bordeaux, et que son carrosse y a été brisé et mis en pièces. [53] Quand M. de Servien a demandé une lettre pour faire rendre Bellegarde à M. le Prince, il a répondu que la place était bonne et ceux de dedans bien résolus, mais que si la reine lui voulait donner la conduite de l’armée, qu’il la ferait rendre en deux heures. [35] On a envoyé à M. de La Rivière lui demander, de la part du roi, son cordon bleu, faute de prouver sa noblesse, qu’il n’a jamais obtenu qu’à cette condition ; à quoi il a manqué parce qu’il ne le pouvait pas faire. [54] Le Mazarin a envoyé une abolition à Marseille pour ce qui s’y est passé contre le comte d’Alais ; [47] en quoi on dit qu’il a fort mal fait et néanmoins, on croit qu’il le fait exprès afin d’y faire brouiller les cartes davantage, et que la reine étant obligée d’en retirer le comte d’Alais, s’il n’y est même assommé, ledit Mazarin puisse prendre pour lui ce gouvernement. On dit ici que le cardinal Antoine [107] est fort malade en votre ville de Lyon. Les trois princes vivent encore aux dépens de la reine : M. le Prince ne veut pas y vivre à ses dépens et ne veut pas tenir l’ordre que Mme la Princesse sa mère [108] y avait mis. Enfin, je finis après vous avoir protesté et assuré que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 1er jour d’avril 1650.

Je viens d’apprendre qu’il y a en cette ville un des professeurs de Montpellier, [109] député pour les affaires de leur Collège, nommé M. Sanche. [55][110] Je vous prie très humblement de dire à M. Ravaud, [111] que j’ai ce jourd’hui, 1er jour d’avril, reçu du sieur Lamy [112] sa Bible de M. Diodati, [113][114] afin qu’il n’en soit pas en peine. [56] Je vous avertis que je viens d’apprendre que le pauvre M. Sauvageon [115] est mort en son pays de Nivernais ; [57] je ne sais pas encore ni le temps, ni le jour. Il ne fera plus imprimer de livres, on ne se mêle point de ce métier-là en l’autre monde. M. le chancelier n’a eu que le dessein de sortir de Pontoise, mais il y est encore et a permission d’y être jusqu’après les fêtes. M. de Marillac [116] y a été l’y voir ; c’est un maître des requêtes, mon bon ami ; il dit qu’il n’a jamais vu un homme si modeste et si courtois, et même si humilié. Ce dernier voyage de Bourgogne décrédite fort le cardinal Mazarin et quelques-uns d’ici en veulent gager sa perte ; c’est pourquoi l’on doute si, au sortir de Dijon, [117] il ramènera ici le roi. Les grands frondeurs de deçà sont en crédit près de M. le duc d’Orléans. On commence en Hollande une nouvelle édition des Épîtres latines de feu M. Grotius. [58][118] Aujourd’hui est mort ici M. Lumagué, [119] banquier. [59] Adieu Monsieur. Ce 1er d’avril 1650.

On dit ici que M. le comte d’Avaux [120] ne fera pas longtemps la charge de surintendant des finances, que l’on s’en va faire une assemblée de plénipotentiaires pour la paix d’Espagne, laquelle se tiendra à Bayonne. [60][121] Ce sont brides à veaux pour embarrasser et entretenir l’espérance de ceux qui demandent telle paix. [61] Si on envoie quelque part M. d’Avaux, ce n’est que pour l’ôter des finances, afin qu’il n’en sache pas le secret. Le Mazarin fera tout ce qu’il pourra pour faire durer la guerre jusqu’à la majorité du roi ; il n’aura en attendant que la peine de dérober tant qu’il pourra, selon sa coutume, de nos finances, et à se conserver dans le poste qu’il tient au Cabinet du mieux qu’il pourra. La reine a montré au premier président [122] une lettre de M. d’Épernon, par laquelle il offrait sa tête s’il ne rétablissait dans Bordeaux l’autorité du roi, pourvu qu’on lui baillât, etc. Le premier président lui répondit que la Guyenne valait cent fois mieux que la tête de M. d’Épernon. Vous voyez par là que le Mazarin ne sait où il en est. Et moi, je me tiendrai bien heureux si je puis être en vos bonnes grâces. Tuus ex animo, P. [62]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er avril 1650

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(Consulté le 19.10.2019)