L. 222.  >
À Charles Spon,
le 22 mars 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière du 1er de mars dans le paquet de M. Falconet. [2] Je ne doute point qu’il ne vous l’ait rendue, elle était de six pages. Ce même jour à neuf heures du soir, M. de La Vrillière, [3][4] secrétaire d’État, reçut commandement de la reine [5] d’aller chez M. le chancelier [6] lui redemander les sceaux ; il était au lit, malade, il les rendit tout à l’heure et sur-le-champ ils furent portés à la reine ; laquelle le lendemain, mercredi des cendres, 2d de mars, les rendit à M. de Châteauneuf, [7] à six heures du soir, 17 ans après que le cardinal de Richelieu les lui eut fait ôter, en février 1633. M. le chancelier était bien averti qu’on lui ôterait les sceaux, mais il ne s’attendait qu’au lendemain matin. [1] Voilà un coup de la Fronde régnante qui a été poussé par M. le duc d’Orléans, [8] à l’instance de notre coadjuteur, [9] de M. de Beaufort, [10] de Mme de Chevreuse, [11] de M. de Servien, [12] de M. le maréchal de Villeroy [13] et autres. La reine et le Mazarin [14] y ont longtemps résisté, mais enfin ils ont été obligés de céder ; [2] et même, on dit que bientôt il y aura ici d’autres changements, qu’il y a encore quatre grands officiers à changer ; sans vous obmettre que le contrecoup de tout ceci s’en va directement donner dans la tête du Mazarin et de sa séquelle, nisi fortiter occurratur, et felicius quam antehac[3] Je ne doute point que d’autres choses n’arrivent si le duc d’Orléans continue de se rendre et de se tenir le chef du parti des frondeurs, qui est infailliblement le parti des gens de bien, de courage et désintéressés. Cela s’en va à la ruine des partisans et de tous ceux qui ont voulu profiter en leur cabale. Ce prince assisté de tous ces Messieurs, demeurant à Paris, y demeurera le plus fort, et fortifiant Paris, en sera aussi fortifié : c’est ce qui nous fait espérer que Paris n’aura point de mal, c’est-à-dire ni disette, ni sédition, ni guerre, ni impôts, [15] ni nouveaux offices, ni aisés, [4][16] qui étaient la tourmentine du temps passé et les organes de l’iniquité et de la tyrannie superiorum annorum[5]

Le roi [17] s’en va en Bourgogne et est sorti avec la reine, sa mère, de Paris pour cet effet le samedi 5e de mars à dix heures du matin. Il devait aller ce jour-là coucher à Melun [18] et après à Montereau, [19] à Sens, [20] à Joigny, [21] à Auxerre, [22] à Semur, à Dijon ; [23] quelques-uns disent à Lyon. [6] D’autres disent que les affaires étant réglées en Bourgogne, qu’il viendra en Champagne, à Reims [24] et puis à Compiègne, [25] où ils demeureront jusqu’à la Toussaint, la reine et le Mazarin n’aimant Paris et n’y trouvant point la sûreté qu’elle voudrait contre la force et l’autorité des frondeurs ; ce qui me fait soupçonner que ce voyage sera pour le moins de quatre ou cinq mois si rien ne survient qui leur fasse changer de dessein ; car en matière d’État, les affaires changent du jour au lendemain. [7] Le Mazarin a emmené quant et soi son neveu et ses trois nièces, [26] et ses singes et celui qui les gouverne, savoir M. Cohon, [27] jadis évêque de Nîmes puis de Dol en Basse-Bretagne, qui était ici durant le siège de Paris l’espion du Mazarin et qui, pour cet effet, est nommé dans les libelles l’évêque de Dol et d’erreur. [8] C’est un prêtre manceau affamé de bénéfices qui, pour y parvenir, rend tout ce qu’il peut de service au Mazarin, jusqu’à l’infamie même. Le Mazarin a depuis peu cédé à M. le maréchal de Villeroy la surintendance du gouvernement et de l’éducation du roi, qu’il s’était retenue. On dit que ce voyage de la reine est mystique, qu’on n’en sait point les vraies raisons ; que le Mazarin veut renvoyer son neveu et ses nièces en Italie pour en après se sauver lui-même, voyant que les frondeurs, qui sont les plus forts, ne le lairront jamais en paix ; qu’on parle de faire ici une Chambre de justice [28] contre les financiers, partisans et maltôtiers, dont le contrecoup ira sur sa tête. D’autres disent que la reine, pour résister aux frondeurs, pourra bien se remettre aux bonnes grâces du prince de Condé [29] en le tirant de prison pour l’opposer au duc d’Orléans et à toute la troupe frondeuse ; ce qui serait bien dangereux pour elle-même, vu qu’il y a grande apparence qu’il ne lui pardonnera jamais sa prison, ni à elle, ni au Mazarin. M. le duc d’Orléans, Mme la duchesse, [30] sa femme, et Mademoiselle, [31] sa fille de la première femme, sont ici demeurés, aussi bien que M. Le Tellier, [32] secrétaire d’État qui a le département de la guerre, qui est tout à fait créature mazarine. On ne dit pas encore pourquoi ces deux derniers sont demeurés à Paris et qu’ils ne sont point allés au voyage avec la reine. [9] Sur la plainte de ceux de Bordeaux, [33] la reine a donné commission à M. de Villemontée, [34] conseiller d’État, d’aller y faire exécuter la paix entièrement, comme elle leur a été promise. M. d’Émery, [35] surintendant des finances, a ici une grosse querelle avec le maréchal de Schomberg [36] touchant le paiement des Suisses [37] et des chevau-légers de la garde du roi. [10] Ledit sieur d’Émery est encore mal [de la fièvre] quarte [38] et combien que ses accès soient un peu diminués de leur longueur, il lui [arriva des] enflures et des bouffissures par plusieurs fois, qui le menacent toujours de mort.

Je vous ai par ci-devant parlé d’un livre d’histoire touchant le ministère du cardinal de Richelieu. [39] Tandis qu’il était sur la presse, on disait que c’étaient les mémoires du P. Joseph, [40] capucin[41] Depuis qu’il a été imprimé, combien qu’il ne se soit vendu qu’en cachette, on a dit tout nettement que cela ne pouvait venir de ce capucin, et a été attribué à un nommé M. de Guron [42] que le cardinal de Richelieu avait employé en Italie aux affaires de Casal [43] et depuis, aussi à faire quelques livres pour sa défense contre Saint-Germain, [44] qui était alors en Flandres. [11] Mais cette opinion ayant été détruite, on a enfin découvert le vrai auteur de ce livre qui était un supérieur des feuillants de cette ville nommé Vialart, [45][46] homme qui paraissait doux, sage et discret ; lequel étant un peu parent à M. le chancelier Séguier, se poussa en ses bonnes grâces et écrivit ces Mémoires en faveur du cardinal de Richelieu afin de pouvoir attraper quelque évêché ; nec spes fefellit hominem[12] il attrapa l’évêché d’Avranches en Normandie, et ai parlé à lui trois fois durant son épiscopat ; mais de malheur pour lui, il mourut d’une fièvre continue [47] à Avranches au second voyage qu’il y fit, sans avoir été plus de deux ans évêque. Voyez où l’ambition va chercher un homme au fond de son cloître et lui inquiéter l’esprit, sous ombre que M. le chancelier était un peu de sa parenté. Le livre n’a été loué de personne ; mais outre que plusieurs honnêtes gens sont là-dedans outragés fort mal à propos et que M. le chancelier Séguier y est fort loué, jusqu’à ses yeux, son nez, sa barbe et son menton, aujourd’hui que la chance est tournée, on y trouve un chapitre entier contre M. de Châteauneuf qui a aujourd’hui les sceaux, et même que la reine y est offensée. [13] C’est pourquoi l’on dit que ce livre sera brûlé de la main du bourreau et qu’il sera supprimé par commandement du roi. Cela fera qu’il sera bien plus cher, combien qu’il ne vaille rien.

Le bonhomme M. Benoît [48] de Saumur [49] est en cette ville à la poursuite d’un procès contre un homme de son pays avec lequel étant en dissension, il en a reçu un coup de canne au bras, dont il prétend obtenir grosse réparation à la Chambre de l’édit. [50] Je ne vous saurais assez vivement exprimer l’ardeur qu’a ce bonhomme de plaider, il est tout blanc et ne demande qu’à courir. [14] Je l’ai mené chez trois conseillers de ses juges, desquels pas un ne goûte son esprit vindicatif ni sa chicane. J’ai bien peur que, faute de bonnes raisons, il ne perde son procès ou tout au moins, qu’il ne soit débouté de ses demandes. Cette humeur plaidacière et chicaneuse est une maladie d’esprit, aussi bien que la chimie [51] et les tulipes. [15][52]

Ce dimanche 6e de mars. J’ai vu ce matin passer sur le pont de Notre-Dame [53] le cardinal Mazarin accompagné d’environ 100 cavaliers, qui s’en allait au voyage après la reine, laquelle partit hier et a couché à Melun. Un autre carrosse suivait le sien, dans lequel étaient ses trois nièces. Le Diable puisse-t-il bien emporter l’oncle, le neveu et les nièces ; aut saltem numquam hic redeant, imo potius remeent unde malum pedem attulerunt sæculi nostri incommoda, pessimi bipedes[16][54]

Ce même jour du matin, est sorti de Paris M. le chancelier Séguier pour s’en aller en une des maisons de son gendre, M. le prince de Henrichemont, [55] savoir Rosny, [56] près de Mantes. [17][57] Ce sien gendre est fils du feu marquis de Rosny, grand-maître de l’Artillerie, [58][59] et petit-fils de M. de Sully, [60][61] surintendant des finances sous Henri iv[62] M. le chancelier avait fait courir le bruit qu’étant encore malade et surtout, ayant un érysipèle [63] à la jambe qui l’empêchait de s’y soutenir, il ne pouvait partir de Paris que le 9e de mars ; mais voyant que le roi et la reine en étaient dehors, il en est sorti finement et clam se subduxit[18][64] de peur d’être ici à la merci des frondeurs. Peut-être qu’il en a dit en sortant ce que disait Juvénal en sortant de Rome, Non possum ferre, Quirites, Græcam urbem[19][65] Ce même jour, notre M. le coadjuteur a prêché dans Saint-Eustache [66] avec une telle affluence d’auditeurs que l’église était trop petite de la moitié. MM. le nouveau garde des sceaux, de Châteauneuf, le duc de Beaufort, M. le maréchal de L’Hospital, [67] gouverneur de Paris, M. le président de Bellièvre [68] et plusieurs autres grands y étaient, et même M. le duc d’Orléans, qui est aujourd’hui le chef des frondeurs. On dit ici que le maréchal de Turenne [69] a 7 000 hommes et que M. de La Ferté-Senneterre, [70] qui était campé à quatre lieues près de lui, s’est retiré, un peu plus loin de peur d’être battu, lui étant de beaucoup inférieur. M. le procureur général [71] s’est plaint au Parlement de l’Histoire du cardinal de Richelieu, dont je vous ai parlé ci-dessus, comme d’un livre scandaleux et méchant. [20] M. le président Le Coigneux, [72] qui y est aussi rudement déchiffré, [21] en a fait autant. Je ne doute point qu’il ne soit condamné par arrêt et que cela ne le fasse renchérir. Des trois princes qui sont dans le Bois de Vincennes, [73] M. de Longueville [74] est fort triste et ne dit mot. M. le prince de Conti [75] pleure et ne bouge presque du lit. M. le Prince [76] joue, chante et jure ; il entend au matin la messe et puis il lit des livres italiens ou français ; il dîne, il joue au volant [77] et dort. Depuis peu de jours, comme le prince de Conti priait quelqu’un de lui envoyer le livre de L’Imitation de Jésus-Christ[78] pour se consoler en sa lecture, le prince de Condé dit au même temps, Et moi, Monsieur, je vous prie de m’envoyer L’Imitation de M. de Beaufort, afin que je me puisse sauver d’ici comme il fit il y a tantôt deux ans[22]

Ce 9e de mars. M. le garde des sceaux de Châteauneuf a tenu aujourd’hui son premier Conseil des parties [79] dans le Louvre [80] et scella hier pour la première fois depuis son rétablissement. On parle ici d’une Chambre de justice contre les financiers et partisans, mais j’ai de la peine à croire qu’on aille jusqu’au bout. [23]

Je dis hier adieu à un malade guéri ex cholera morbo[24][81] Je l’avais fait saigner trois fois pour un jour et n’avais point ordonné de sirop de grenades, [25][82] ni de catholicon [83] doublé de rhubarbe. [26][84] L’apothicaire, [85] qui en était moult dolent, me dit en grondant que j’avais été bien hardi de faire saigner ce malade tant de fois en telle maladie (le malade est un riche marchand). Je lui répondis que c’était un coup de maître et qu’il n’appartenait pas à tout le monde d’en faire ainsi. Il me répliqua que quelques auteurs défendaient de saigner en ce mal et que pas un des autres ne l’ordonnait. Je lui dis que c’étaient des ignorants. Il me demanda si je tenais Bauderon [86] pour ignorant. Je lui dis que toute sa Pratique ne valait rien, [27] qu’il avait été savant en pharmacie, mais que cette science était aujourd’hui fort inutile ; qu’il ne fallait plus que trois drogues pour bien faire la médecine, savoir séné, [87] sirop de roses pâles [88] (et miel [89] commun, pour les lavements) [90] en mettant avant tout cela la lancette, [91][92] laquelle guérissait plus de malades elle toute seule que la pharmacie des Arabes [93] tout entière. Il me répondit que j’en parlais bien hardiment, et moi je lui dis : Vous ne me connaissez pas encore, j’en parle et en parlerai toujours ainsi pour le bien public, et vous n’en parlez que pour votre intérêt ; quand je voudrai, je mettrai en lumière un nouveau Médecin charitable [94] qui vous fera connaître qui je suis et ce que je puis par-dessus l’autre[95] Cette petite rodomontade lui fit peur, et se tut. Voyez jusqu’où va l’audace de ces fripons de ministres et comment, avec leur impudence, ils traiteront de jeunes médecins nisi habeant in ore redargutiones[28][96] Ledit malade était plein utraque plenitudine[29] avait fait grande chère les jours gras, [97] et avait par plusieurs fois bu du vin d’Espagne [98] qui avait mis le feu partout et avait disposé, voire même allumé, cette disposition inflammatoire dans les viscères nourriciers, d’où était provenu tout ce désordre. Les apothicaires croient qu’il ne faut en ce cas-là que des remèdes astringents, [30][99] et de ceux qu’ils appellent avec grande joie cordiaux, [100] propter uberem quæstum ; [31] et pour être glorieux et impudents, ils ne méritent pas d’être enseignés, tum quoque ne abutantur[32] Le compagnon a eu la hardiesse de me narguer, mais il en perdra la pratique et n’y fera jamais rien ; et puis après il se verra réduit à la règle de ceux de quibus dictum est, videbunt quem transfixerunt[33][101]

Notre ami M. Naudé [102] a fait ici imprimer un petit livret in‑8o intitulé Gabr. Naudæi Parisini, Epigrammatum libri duo[34] Il ne contient que 64 pages, j’en ai mis un pour vous dans votre paquet. Le syndic des libraires de la rue Saint-Jacques [103] nommé J. Guillemot [104] a pris son temps depuis la guerre de Paris de faire valoir d’anciens arrêts de règlements touchant les libraires, et y a si bien réussi vers la reine et le Parlement qu’il a chassé tous les libraires du Pont-Neuf, [105] sauf à eux à se retirer dans l’Université comme le portent les arrêts et les anciens règlements de la librairie. [35] Je vois ici beaucoup de gens qui en ont du regret, d’autant qu’ils trouvaient cela aisé et agréable d’aller prendre l’air sur le Pont-Neuf et d’y rencontrer aussi en même temps, aisément et à bon prix, quelque livre curieux que l’on eût eu grande peine de trouver ailleurs. Pour moi, j’en suis moins fâché parce qu’il y a longtemps que je n’avais plus de loisir d’y aller, joint qu’il s’en ensuivait beaucoup d’abus, desquels j’étais bien informé ; et néanmoins, pour vous avouer la vérité, s’ils y étaient encore comme par ci-devant, j’y pourrais trouver un livre dont j’ai bien besoin et que j’ai grande envie de voir. Cet ardent désir me fait avoir la hardiesse de vous prier de m’en faire chercher un à Lyon [puis]qu’il y a été imprimé l’an 1626, in‑4o ; en voici le titre : Authentica 4 Evang[elistarum] fides adversus omnes repugnantes hæreticos ethnicosque philosophos, auctore A[ntonio Perez] Benedictino, Lugd. 1624, in‑4o[36][106] en blanc ou relié, il n’importe ; je vous prie de [m’en acheter un dès que] vous le trouverez et de me l’envoyer par quelque voie que jugerez assurée, [avec le Per]dulcis [107] de M. Carteron, [108] que M. Ravaud [109] me veut envoyer, ou avec le S[ennertus[37][110] s’ils le] jugent à propos, dans une balle de livres que l’on enverrait à quelque libraire de [deçà et de] déduire pour moi le prix de la voiture pour ma part. J’apprends qu’un Ang[lais nommé] Pricæus [111] fait imprimer en Hollande un nouveau Apulée [112] en latin avec des n[otes. J’ai vu] ici cet auteur, c’est un grand garçon de 45 ans, fort bon et sage, mais bien […] ; il a déjà travaillé in Apologiam Apuleii, in‑4o[38] Feu M. Grotius [113] aimait […] doctrine. Le libraire Du Bray [114] m’a aujourd’hui [… Les feuilles] De Regno et Domo Dei [115] seront achevés à Pâques […] pour vous, pour Messieurs […]. [39]

On nous menace des troupes du maréchal de Turenne que l’on dit s’augmenter et fortifier tous les jours. On dit que l’Archiduc Léopold [116] lui donne des hommes et de l’argent, avec Montmédy ; [40][117][118] et qu’en échange, M. de Turenne lui cède Stenay. [119] Bellegarde en Bourgogne tient toujours pour le prince de Condé et ne prend pas le chemin de se rendre au roi. [120] On traite avec les Suisses qui se veulent retirer faute de paiement. Les députés de Bordeaux demandent qu’on ôte le gouvernement de la Guyenne [121] à M. d’Épernon, [122] et défense leur est faite de quitter la cour sans l’avoir obtenu.

Ce 14e de mars. M. le duc de Mercœur [123] est arrivé en Catalogne. [124] Le roi, la reine, le Mazarin sont encore à Auxerre. [41] On ne sait point s’ils passeront outre et s’ils iront jusqu’à Dijon, où l’on dit que M. de Vendôme [125] veut faire changer le premier président Bouchu, [126] qui y a été établi par M. le Prince défunt, [127] et faire revenir M. de La Berchère, [128] qui l’a été par ci-devant et qui est aujourd’hui premier président à Grenoble. [42] M. de Saumaise [129] a envoyé ici la traduction de son livre Defensio regia, on s’en va l’imprimer in‑4o de gros romain à ce qu’on m’a dit. [43] M. le chancelier Séguier est encore à Pontoise [130] où il sera tout le reste de ce mois. Il y est visité de jour en jour par ses amis, qui vont et qui reviennent. Un maître des requêtes qui l’y a vu depuis quatre jours m’a dit aujourd’hui qu’il est tout content de n’être plus en charge ; qu’il est fort joyeux d’être hors des affaires d’État et du désordre présent ; qu’on ne lui saurait rien reprocher ; qu’il n’en sort pas plus riche qu’il y est entré ; que lorsque le feu roi le fit garde des sceaux, il avait 40 000 livres de rente, et qu’aujourd’hui personne du monde ne lui peut montrer qu’il en ait plus de 45 000. M. de Châteauneuf scella hier 21 lettres de noblesse qui sont pour la plupart des Normands à qui la reine a accordé cette faveur pour des services qu’ils lui ont rendus en ce dernier voyage qu’elle a fait en Normandie, et particulièrement à Dieppe. [131] Peut-être même que le batelier de Mme de Longueville [132] a été ennobli pour sa trahison, car quand elle voulut sortir du château de Dieppe et se sauver par mer, il se trouva que son batelier était gagné, et qu’il avait promis de la rendre à bord et de la trahir. [44] Ne pensez-vous pas que cette généreuse action, faite pour le repos du royaume, ne mérite bien des lettres de noblesse pour des Normands qui ne sont point gens du tout sujets à leurs intérêts ? M. d’Émery, le surintendant de finances, n’est pas encore guéri. Il a encore sa fièvre, il a été boursouflé, bouffi et enflé par tout le corps. Ils l’ont fait suer et lui ont fait user d’eau-de-vie [133] afin de dissiper ces tumeurs ; et enfin, l’ont mis au lait d’ânesse [134] pour le rafraîchir et lui humecter la fressure. [45] Selon le jugement de plusieurs, haeret lateri lethalis arundo[46][135] S’il meurt de ce mal, on croit qu’il aura pour successeur en cette charge ou M. le maréchal de Villeroy, ou M. de La Vieuville. [136] On dit ici que les grands frondeurs, dont M. le duc d’Orléans est le chef, ont envie de changer encore trois ou quatre grands officiers, savoir des secrétaires d’État, le prévôt des marchands[137] le lieutenant civil, [138] le premier président [139] s’ils peuvent, mais il y aura bien à tirer avant que tout cela arrive : il y a là des ulcères malins et invétérés, quæ melius non tetigisse fuit[47] On a imprimé l’an 1647 à Lyon un in‑fo, sumptibus societatis Bibliopolarum, Thomas Malvenda de Anti-Christo[48][140] On m’a dit que du même auteur on en imprime à Lyon un in‑4o, faites-moi la faveur de me mander quel est cet in‑4o et de quoi il traite. Ce traité de Anti-Christo est beau et fort curieux, il surpasse l’esprit et le travail de beaucoup de moines. On nous apprend ici que le roi est arrivé à Dijon le 16e de ce mois, que les gens de guerre ravagent la Bourgogne et tous les lieux par où ils passent. Mme de Longueville est à Stenay près du maréchal de Turenne, d’où bientôt elle retournera à Bruxelles. [141] Quelques seigneurs de la cour ont quitté le parti du roi et sont allés au maréchal de Turenne, M. de Bouteville [142] est un de ceux-là. [49] M. Foullé, [143] intendant de justice en Limousin, y a défait 2 000 paysans, dont 700 ont été égorgés ou noyés. [50] Il y a peu de seigneurs à la cour, on en a mandé d’ici pour la grossir ; le maréchal de Gramont, [144] M. le duc de Richelieu [145] et sa femme s’y en vont. [51] On croit que le roi ne reviendra de longtemps à Paris. M. le garde des sceaux a averti les partisans, qu’il a envoyé quérir exprès, que dans les urgentes nécessités de l’État où nous sommes la reine avait affaire d’argent ; qu’ils pensassent à en trouver pour se redimer, [52] sinon que l’on ferait une Chambre de justice contre eux. On parle ici de la mort de l’archevêque d’Auch, [146][147] de l’évêque de Léon [148][149][150] et d’un autre. [53] M. Catelan, [151] gendre de M. de La Milletière, [152] secrétaire du Conseil qui va depuis peu à la messe, [153] est parti d’hier pour aller vers la reine ; [54] on dit qu’il s’en va être intendant de justice [en] Champagne. Et moi, je m’en vais finir la présente [après vous] avoir protesté d’être toute ma vie, Monsieur, [votre très humble et très] obéissant [serviteur,

Patin.

De Paris, ce 22e de mars 1650.]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 22 mars 1650

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(Consulté le 15.10.2019)