L. 219.  >
À Charles Spon,
le 1er mars 1650

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Monsieur, [a][1]

Ce 9e de février. Je vous dirai pour nouvelles de deçà que depuis ma dernière, laquelle fut du 4e de février, j’ai ce jourd’hui, 9e du même, reçu le livre de M. de Saumaise [2] pour le feu roi d’Angleterre qui mourut il y a justement un an. Il est in‑fo avec ce titre, Defensio regia pro Carolo 1 ad Serenissimum magnæ Britanniæ Regem Carolum 2 filium natu maiorem, heredem et successorem legitimum[1][3] avec les armes du roi d’Angleterre et au bas : Sumptibus regiis Anno 1649[2] Le livre est fort bien imprimé de belle lettre, tout l’ouvrage est de 338 pages. Il y en a aussi une édition in‑12o de petite lettre, dont un Hollandais qui est ici a recouvré un exemplaire sur lequel il en fait faire une édition in‑4o, laquelle sera achevée dans 15 jours à ce qu’il m’a dit. J’ai ici un petit paquet pour vous envoyer, mais je ne le ferai partir que lorsque j’y aurai mis ce livre nouveau pour vous.

Pour les Mémoires de M. de Sully [4] dont je vous avais ci-devant écrit, [3] je vous donne avis que je ne vous les enverrai point de cette édition de Rouen. J’en avais acheté un pour moi dont je me suis défait sur ce que j’ai appris que cette édition était châtrée en plusieurs endroits, et particulièrement sur la naissance de feu M. le Prince, [5] père de notre bourreau de Paris, qui a, Dieu merci, aujourd’hui un pourpoint de pierre. [4] Ces vilains imprimeurs [6] de Rouen ont pris 200 écus que ce prince de Condé [7] donna l’an passé afin qu’on en ôtât et retranchât tout ce qu’il y avait contre sa famille et sa généalogie. [8] C’est M. Riolan [9] qui m’en a le premier donné l’avis, et puis je l’ai reconnu moi-même par la conférence que j’en ai faite avec la première édition. [5] Maintenant que le prince de Condé est prisonnier, il y a ici deux libraires du Palais qui ont dessein d’en faire une nouvelle édition qui ne soit point châtrée et d’y ajouter encore un tome manuscrit du même auteur, qu’il ne put faire imprimer ayant été prévenu de la mort, que l’on leur offre moyennant quelque petite somme d’argent. Et ce sera alors que nous en parlerons.

Le roi [10] et la reine [11] sont arrivés à Rouen le samedi 5e de février à cinq heures du soir, où ils ont été reçus avec une joie très grande de tous les habitants. [6] Notre Cour de Parlement a donné arrêt contre MM. de Bouillon [12] et le maréchal de Turenne, [13] frères, le maréchal de Brézé [14] et le prince de Marcillac, [15][16] s’ils ne se mettent en leur devoir dans 15 jours. [7] Le même jour, on a fait ici courir le bruit que ledit maréchal de Brézé se mourait, s’il n’était mort ; et néanmoins, je ne vois personne qui assure seulement du lieu où il est. D’autant qu’il y a quelque peu de peste dans Rouen, [17][18] le roi s’en est retiré et s’est logé à une lieue près de la ville en un beau logis qui appartient à un président des comptes de Rouen. [8] Le petit duc de Richelieu [19] se fait fort prier de venir trouver le roi à Rouen. Il envoie faire des protestations de service et de fidélité au roi, et promet de bien conserver sa place, mais il ne tient point sa parole de venir, comme il a promis, et comme en a mainte fois reçu le commandement. [9] J’ai peur qu’à la fin ce petit-neveu du cardinal de Richelieu (qui en a tant autrefois perdu d’autres) ne se perde lui-même et qu’enfin il ne soit en quelque façon attrapé comme on a fait au prince de Condé. Le maréchal de Turenne amasse des troupes tant qu’il peut et en a en divers endroits. On dit même que l’Archiduc Léopold [20] lui donne 4 000 hommes pour trois mois ; et néanmoins, quelque effort qu’il fasse, nihil præstabit[10] à ce que dit M. Moreau [21] avec lequel j’ai consulté [22][23] ce matin pour un péripneumonique. [11][24] Nouvelles sont ici venues que le lieutenant de roi qui est à Damvillers, [25] en Luxembourg, [26] a empêché que le gouverneur, que M. le prince de Conti [27] y avait mis, n’ait fait prendre à la ville le parti du maréchal de Turenne. Il a fait là-dedans crier Vive le roi ! et toute la ville est en obéissance. Il y en a même eu quelques-uns de tués de ceux qui voulaient être contre le roi et tenir pour M. de Turenne. [12]

Enfin, on a mis en vente ces Mémoires historiques du cardinal de Richelieu [28] dont je vous ai ci-devant parlé, que l’on dit être venus du P. Joseph, [29] capucin[30] Ledit cardinal est au-devant du livre tout de son long, habillé en prêtre avec son collier de l’Ordre du Saint-Esprit, [31] tenant d’une main un globe couronné, et de l’autre une chaîne, laquelle tient attachés un lion et un aigle ; et voici ce que porte le titre en grosses lettres : Histoire du ministère d’Armand Jean du Plessis, cardinal duc de Richelieu, sous le règne de Louis le Juste, 13e du nom, roi de France et de Navarre. Avec des réflexions politiques et diverses lettres contenant les négociations des affaires de Piémont et de Montferrat, 1649. Le tout ne va que depuis 1624 jusqu’à la fin de 1633 ; et sur la fin, il y a un petit traité de 70 pages intitulé Affaires d’Italie de l’année 1639 passées entre Mme la duchesse et princes de la Maison de Savoie, contenant plusieurs lettres et négociations pour les affaires de Piémont et de Montferrat[13][32] C’est un volume in‑fo d’environ 250 feuilles divisé en quatre parties que les libraires veulent vendre 15 livres en blanc, qui est une grande cherté. On m’en a promis un ; si l’on ne me le donne, j’attendrai la deuxième édition, laquelle pourra être meilleure.

M. de Vendôme [33] a le gouvernement de Bourgogne par commission, où il est allé ; et M. le comte de Saint-Aignan [34] est allé en celui de Berry. M. le maréchal du Hallier, [35] qui est gouverneur de Paris, a aussi celui de Champagne, mais il n’y est pas encore allé. [14]

Ce 12e de février. Hier mourut ici âgé de 83 ans le plus ancien apothicaire de Paris, nommé M. De Vouges, [36] qui a en sa vie gagné plus de 50 000 écus à vendre la gelée [37] au peuple de Paris lorsqu’il était à son aise et avant qu’il fût réduit à la gueuserie, comme il est. Il est riche de 400 000 livres si on compte ce qu’il a donné à ses trois filles en mariage ; mais tous tant qu’ils sont ne gagnent plus rien aujourd’hui. Sa femme, laquelle mourut il y a sept ans, était fille de M. Guillemeau, [15][38] chirurgien du roi, et par conséquent sœur de M. Guillemeau, [39] notre compagnon qui a présidé l’an 1648 à la grande thèse du fils de M. Moreau ; [40][41] lequel me disait, ces fêtes de Noël dernier, qu’il s’en allait la faire réimprimer augmentée de plusieurs Observations pour achever de peindre les apothicaires, [16] qu’il hait autant que la peste et qui sont ici gueux comme peintres ou comme rats d’église. [17]

Nous avons ici nouvelles que M. de Marsin [42] a enfin été arrêté en Catalogne. [43] On a mis aussi prisonnier dans la Bastille [44] M. de Paris, [45] qui est celui que l’on avait envoyé au maréchal de Turenne. On ne croit point que l’un ni l‘autre soient criminels, mais que l’on les arrête seulement de peur qu’ils ne fassent mal ou qu’ils ne remuent quelque chose mal à propos. [18] Le comte de La Rochefoucauld, [46] gouverneur de Poitou, est mort. Son fils le prince de Marcillac y est couru, qui était quelque part en Normandie. Il a passé ici pour cet effet depuis peu incognito ; mais à cause de la déclaration vérifiée en Parlement contre lui, il a envoyé en cour un gentilhomme traiter pour lui, pour obtenir permission de ne point venir à la cour, tant à cause de la mort de son père et du gouvernement de Poitou dont il a la survivance, que pour la maladie de sa mère, [47] que l’on dit être mortelle. Son frère le chevalier de La Rochefoucauld, [48] est aussi arrêté prisonnier où il était lieutenant, dans Damvillers ; [19] mais M. le comte de Roucy, [49] beau-frère de MM. de Bouillon et de Turenne, est à la cour qui traite pour eux. On dit néanmoins que le maréchal de Turenne traite aussi avec l’Archiduc Léopold qui lui promet secours notable s’il veut tout de bon entreprendre quelque chose contre nous ; on dit qu’il a 2 000 hommes de pied et 2 000 chevaux qu’un duc de Wurtemberg [50] lui a amenés. Les troupes de l’Archiduc Léopold avancent de deçà, sont entrées en Picardie, dans le Boulonnais [51] et devers Ardres. [20][52] Ceux de Dieppe [53] n’ayant pas voulu soutenir la rébellion de Mme de Longueville, [54] elle a quitté la ville et s’est retirée en une des maisons de son mari, nommée Tancarville en Basse-Normandie ; [21][55] quelques-uns ont dit qu’elle s’était embarquée sur mer au Tréport, [56] et qu’elle avait passé en Flandres [57] ou Hollande ; [22] et que, comme on la plaignait de tant de peines, la reine dit qu’elle avait quant et elle le prince de Marcillac pour se consoler ensemble ; quem aiunt esse unum ex illius subactoribus[23]

M. de La Ferté-Senneterre [58] s’est rendu maître de Clermont en Lorraine [59] et a empêché que cette ville n’ait pris le parti du maréchal de Turenne. [24] On dit que tout est apaisé en Normandie hormis la difficulté qui reste pour Le Havre, [60] le petit duc de Richelieu ayant été mandé à la cour plusieurs fois sans y vouloir venir. On veut qu’il vienne et qu’il donne sa démission dudit gouvernement que l’on ne veut pas confier à sa jeunesse. [9]

C’est chose certaine que Mme de Longueville est sortie du royaume et qu’elle a passé en Flandres avec deux gentilshommes nommés Saint-Jean et Saint-Romain. [61] Elle pensa mourir sur la mer du vomissement qu’elle eut dans le vaisseau. Les dernières nouvelles que l’on a eues sont datées de Saint-Omer. [25][62] Enfin, le maréchal de Brézé est mort à Saumur, [63] qui était son gouvernement, qui sera donné, ce dit-on, à M. de Servien, [64] qui est animal Mazarinum[26] en récompense des bons avis qu’il a donnés d’arrêter M. le prince de Condé et ses deux associés. On dit que la reine a tiré M. et Mme de Richelieu du Havre-de-Grâce, en intention de le donner à son cher ami Mazarin [65] qui y eût mis pour lieutenant le baron de Palluau, [66] qui a perdu Courtray et Ypres ; mais M. le duc d’Orléans [67] l’ayant su, y a envoyé exprès et l’a empêché, de sorte qu’on le rend à Mme d’Aiguillon. [68] Il y a encore du bruit à Bordeaux [69] contre M. d’Épernon [70] qui empêche l’exécution de la paix. Il y en a aussi au parlement de Toulouse [71] qui a donné un arrêt de défense de lever rien sur certains villages de Languedoc où il a passé de la soldatesque. Le Conseil a cassé cet arrêt, le parlement le veut maintenir, d’autant que par l’accord que l’on fit avec eux l’an passé on leur avait promis qu’ils seraient exempts du passage des soldats. Un maître de requêtes, intendant de justice en Limousin, nommé M. Foullé, [72] est assiégé dans Tulle [73] en Limousin par des seigneurs et les communes du pays afin qu’il rende un seigneur qu’il a fait mettre prisonnier ; et ont envoyé dire à la cour qu’ils tueront cet intendant si on ne le retire et révoque de la province du Limousin. [27]

Le jeune roi d’Angleterre, Charles ii[74][75] quitte les îles de Guernesey, [28][76] où il est depuis quelque temps, et s’en vient en France s’aboucher avec la reine sa mère [77] à Pontoise, [78] pour delà s’en aller à Breda [79] en Hollande (avec l’assurance que les Hollandais lui donnent de sa personne) pour y traiter avec les Écossais qui veulent faire quelque nouvel effort en sa faveur contre les Anglais. [29] Le vendredi 18e de février fut ici reçu conseiller de la Cour le fils aîné [80] de feu M. le président Barillon, [81] homme d’honneur et de courage, lequel mourut à Pignerol [82] l’an 1645, faute de bon appareil, où il avait été envoyé par le Mazarin en exil. [30] En suite de la réception du fils de M. Barillon, un conseiller de Rouen natif de Lyon, nommé M. Pellot, [83] se présenta aussi pour être reçu ; à quoi l’on fit sur-le-champ opposition à cause qu’il est gendre de partisan, nommé M. Le Camus, [84] et beau-frère de M. d’Émery, [85] surintendant des finances, en tant qu’ils ont épousé les deux sœurs. [31] Le refus du Parlement est fondé sur un arrêté en la Chambre de Saint-Louis [86] de l’an 1648, de ne plus recevoir aucun parent de partisan. [32] Je ne sais quels efforts pourra faire ce M. Pellot contre le Parlement, mais je pense que les frondeurs se soutiendront bien, vu qu’ils sont de beaucoup les plus forts. Le Mazarin est toujours ici haï autant que jamais, si bien que l’emprisonnement du prince de Condé ne lui a fait aucun ami et a augmenté le nombre de ses ennemis. Les amis du prince de Condé ont fait une réponse, que l’on dit être fort bonne, à la lettre du roi sur la détention des princes de Condé, de Conti et duc de Longueville ; elle est imprimée, mais elle est si rare qu’elle ne se voit pas encore. [33] Le roi et la reine sont de retour de Rouen et sont arrivés à Paris le mardi 22e de février au soir. Le mercredi 23e, est ici parti du matin M. le comte de Roucy pour aller vers M. le maréchal de Turenne, son beau-frère, de la part de la reine, pour tâcher d’y ménager quelque accommodement auparavant que le mal soit devenu plus grand. Les Écossais se mettent en état d’aider au jeune roi d’Angleterre, auquel on fait pareillement espérer du secours de la reine de Suède [87] et du roi du Danemark, [88] qui est son parent. [34] Mme la Princesse la jeune [89] est allée à Saumur recueillir la succession du feu maréchal de Brézé son père. [35] Le jour que la reine partit d’ici pour aller en Normandie, elle commanda d’envoyer à MM. de Beaufort [90] et le coadjuteur, [91] de sa part, en don qu’elle leur faisait, chacun 100 000 livres. M. de Beaufort prit le tout, pour s’en servir. Le coadjuteur le refusa, disant qu’en l’état où étaient les affaires du roi, il en avait besoin ailleurs, et qu’il suppliait la reine de lui garder sa bonne volonté pour quelque autre occasion. On a voulu gagner ces deux hommes par ce présent, d’autant que le ministre et tout le Conseil de la reine savent bien que ces deux personnages sont le corps et l’âme de la Fronde et qu’ils pourraient faire remuer tout Paris tandis que la reine < et le roi > seraient en Normandie. [36] Ils voient tous deux et très souvent M. le duc d’Orléans ; on croit ici que c’est par leur conseil qu’il a écrit à la reine étant à Rouen qu’il ne voulait point qu’elle donnât le gouvernement du Havre au Mazarin ; ce qu’elle eût fait autrement, vu qu’il était déjà tout prêt d’en aller prendre possession. Comme la reine dînait à Saint-Germain-en-Laye [92] le 22e de février (qui fut le même jour qu’elle vint coucher avec le roi à Paris), on lui vint dire que l’on avait vu Mme de Longueville s’embarquer près de Dieppe et s’enfuir en Hollande ; combien que l’on lui eût fait croire qu’elle y était déjà plusieurs jours auparavant, tandis qu’elle était cachée dans quelque château en Normandie. Il est mort depuis peu un président du parlement de Rouen [93] nommé de Criqueville ; [94] faute d’avoir pauleté, [37] son office a été perdu ; la reine en a fait présent au Mazarin qui l’a revendu, et en a tiré 40 000 écus qu’il a mis dans son gousset. Voyez si cette femme sait faire des libéralités à propos et en temps fort opportun : elle donne alors qu’elle aurait besoin qu’on lui en prêtât de tous côtés, mais l’amour est aveugle. Le corps du maréchal de Brézé a été ouvert, [95] on lui a trouvé une quarte d’eau in cavitate thoracis[38] de la graisse au cœur et un rein ulcéré. En suite d’une fièvre continue [96] qui l’a rôti, il relevait de maladie et pensait se mieux porter. Il avait bien soupé, il lui prit un frisson qui fut si fort et si violent qu’il l’abattit ; il voulut se confesser et ne put ; il indiqua seulement où était un papier qui contenait sa confession, qu’il donna à un récollet[97] là présent, qui, l’ayant lu, lui donna son absolution (il est de ces moines [98] comme des vautours, lesquels ne manquent jamais de se trouver où il y a des cadavres et des charognes : Si cui caligant oculi, Circumstant ripam lectuli, Monachi, dæmon, angeli ; Hi, vel ille morituri Animam sunt habituri, Illi bonis petituri). [39] Ainsi est mort en quatre heures le beau-frère du cardinal de Richelieu et le beau-père du prince de Condé, tous trois bonnes chenilles. [40] Le peuple d’Anjou qui a été tyranniquement traité de ce maréchal ne le regrettera nullement. Sa fille, Mme la princesse de Condé, est allée en Anjou y recueillir la succession de son père. M. le Prince ne boit < ni > ne mange dans le Bois de Vincennes [99] qu’il n’en fasse goûter ou faire l’essai à celui qui en a la principale garde, savoir M. de Bar. [41][100] Il lui a dit aussi qu’il savait bien que la reine, le roi et le Mazarin étaient allés en Normandie donner ordre aux affaires de la province, et qu’il savait bien que le maréchal de Turenne était à Stenay [101] où il assemblait des troupes pour le faire sortir du Bois de Vincennes. [42] Ce M. de Bar, fort étonné d’où il avait pu apprendre ces nouvelles, a cru que le prêtre qui dit la messe aux prisonniers lui avait fait entendre cela en latin, sous ombre de dire l’épître ou l’évangile de la messe ; pour à quoi remédier, il a mandé à la reine et au Mazarin qu’on lui envoyât un prêtre qui n’entendît ni ne sût parler latin. Ce prince est en danger, et je doute même si le machiavélisme [102] de la cour et du ministre présent le lairra vivre longtemps là-dedans. Un certain pape [103] écrivit à Charles duc d’Anjou [104] et roi de Naples, [105] qui tenait prisonnier Conradin [106] de Souabe, Mors Conradini vita Caroli ; [43] et aujourd’hui nous pouvons dire Mors Ludovici salus Mazarini[44] car je pense qu’il vaudrait mieux que le Mazarin se jetât dans la mer que de voir jamais en vie ce prince de Condé en liberté. Unde fit ut metuam illi (nec tamen mihi metuo) a fungis, quos Nero vocabat cibum Deorum : [45] il croît dans le Bois de Vincennes de certains champignons [107] dont < on > a fait autrefois manger au duc de Puylaurens, [108] à M. le grand prieur de Vendôme, [109] oncle de M. de Beaufort, et à M. le maréchal d’Ornano. [46][110] Peut-être qu’il s’en trouvera bien encore quelque race là même pour faire vérifier le dire de ceux qui maintiennent qu’il n’y a État en Europe où l’on machiavélise plus qu’en France. On nous menace ici de quelque autre bruit, dont en voici une cause ou un prétexte, à ce que j’apprends : c’est que lorsque l’affaire fut arrêtée au Conseil d’en haut [111] d’arrêter M. le Prince et qu’elle était toute prête à exécuter, on la communiqua à MM. de Beaufort et le coadjuteur, contre lesquels il s’était déclaré et même plaint au Parlement ; ces Messieurs y consentirent fort volontiers, comme à la perte de leur ennemi, mais ils mirent à leur marché que la reine se servirait dorénavant en qualité de ministre d’État de M. le garde des sceaux de Châteauneuf ; [112] ce qui leur fut promis, d’autant qu’on avait affaire d’eux et de leur crédit pour empêcher que Paris ne se remuât de l’emprisonnement de ces trois princes tout à la fois. Aujourd’hui ces Messieurs demandent l’effet de la promesse qu’on leur a faite ; mais ne doutez point que le Mazarin ne fasse tout ce qu’il pourra pour l’empêcher, vu que s’il ne l’empêche, l’autre ne manquera jamais de le perdre lorsqu’il en aura le crédit ; à quoi ils sont aidés de plusieurs de la cour, et entre autres de Mme de Chevreuse, [113] qui travaillent tous ensemble à gagner le duc d’Orléans, sans le concours duquel ils ne sont pas assez forts. [47] Mme de Longueville est arrivée à Bruxelles [114] où l’on doit faire un beau bal le dimanche gras, [48] dont elle est priée. Les amis de M. le Prince ont fait imprimer une réponse à la lettre que la reine avait envoyée sur sa détention, au Parlement. Elle est longue et pas trop bien faite, à ce qu’en disent ceux qui l’ont vue, mal imprimée et mal correcte ; c’est qu’elle a été imprimée en cachette. Elle est encore fort rare, on ne l’envoie que par paquets dans de certaines maisons. Quand elle sera devenue plus commune, on pourra en faire une seconde édition plus belle et plus correcte. [33] Ceux de Bordeaux, malcontents de ce que la paix qu’on leur a donnée ne s’exécute point, ont député de nouveau leur avocat général pour venir faire leurs plaintes au Conseil, avec charge, s’ils n’obtiennent ce qu’ils demandent, de faire de telles et telles protestations, et de s’en retourner. [49] On parle ici d’un voyage du roi en Champagne pour aller au-devant du maréchal de Turenne, duquel le parti est tout formé et ne sera pas si faible que les mazarins pensent : il y a un colonel qui lui fournit 4 000 Allemands et l’envie de piller ne manquera pas d’y en faire aller beaucoup d’autres.

Ce 26e de février. Enfin, je suis tout réjoui des bonnes nouvelles que je viens d’apprendre de votre bonne disposition par la vôtre datée du 22e du présent mois. Dieu soit loué, qui me conserve un si bon et si fidèle ami. Je vous remercie de l’avis que m’avez donné de Seb. Aquilanus. [50][115] Je me tiens fort informé touchant ce fait, j’en ai divers autres témoignages de différents auteurs, que Zacutus [1167] n’a point sus, et suis tout persuadé que ce mal est ancien par divers témoignages que je produirai en temps et lieu. S’il vous en vient encore d’autres, vous m’obligerez de m’en faire part. Je pense que la vraie opinion est celle de feu M. Simon Piètre, [117] qui cum esset vir immortali vita dignissimus[51] mourut l’an 1618 âgé de 55 ans. Il disait que la vérole [118] était un ancien mal qui avait été connu des Anciens, mais qui depuis avait été confondu avec la ladrerie, [119] usque ad tempora expeditionis Neapolitanæ Caroli 8[52] J’espère que votre ville de Lyon ne pâtira rien des troubles du maréchal de Turenne et que la guerre n’ira point de ce côté-là. Je n’ai rien vu ni lu qui vaille de ces libelles sur l’emprisonnement des princes et ne m’y amuse en aucune façon. Je crois pourtant qu’on n’en fera guère ici davantage, vu que le Parlement en a donné un arrêt de défense, à l’exécution duquel on tient la main ; [53] autrement, on aurait eu de la peine de réprimer tant de malheureux petits écrivains qui s’entendent avec la gueuserie des colporteurs pour piquer la curiosité des sots, du leurre de quelque prétendue nouveauté. Je suis bien aise de l’impression du livre de M. Meyssonnier, [120] encore plus de l’Histoire de Bresse ; [121] mais surtout, je suis ravi de la Pratique de M. de Feynes, [122] duquel j’ai fort bonne opinion, à votre récit. [54] Pour le Sennertus[123] je suis fort aise qu’il soit achevé ; mais je pense qu’il n’est point besoin que ces Messieurs se hâtent de m’en envoyer, si ce n’est qu’ils aient quelque bonne commodité hors des atteintes et des griffes du syndic des libraires, afin qu’ils ne le puissent faire saisir ni arrêter en vertu de ce qui leur reste de leur privilège ; [55] ce que je dis d’autant que je serais très marri qu’il arrivât quelque malheur en ma considération à ces Messieurs, à la bonté desquels je me tiens très humblement obligé pour l’honneur qu’ils me font de leur amitié ; en récompense de quoi, [je ne manquerai jamais] [56] de bonne volonté de leur rendre quelque bon service. Mais tandis que nous sommes sur ce point, faites-moi la faveur de m’indiquer et de me faire connaître comment il faut que je me gouverne envers eux pour leur témoigner le ressentiment que j’ai de l’honneur qu’ils me font par une si belle dédicace. [57] Je sais bien que c’est à vous que j’en ai la première et principale obligation, et c’est un fait que je mets à part ; mais pour eux, vous m’obligerez bien fort de me donner avis comment vous voulez que je me gouverne avec eux et en quelle sorte il faut que je leur dise grand merci. J’en attendrai votre bon avis charitablement, que je vous prie de ne me point dénier. Si vous étiez en peine pour quelque affaire semblable, je vous jure que je vous donnerais très librement mon avis. Dites-moi donc là-dessus quelque chose à la première que me ferez faveur de m’écrire.

Pour l’épître que m’en avez faite, je n’en doute point et m’en rapporte bien à vous. Si vous m’avez comparé à Sennertus même, c’est le moyen de faire bien voir de belles antithèses d’un homme qui a tant écrit, contre un autre qui n’a encore rien fait, faute de capacité. Je ne ressemble à Sennert qu’en une chose, c’est que j’aurais volontiers et naturellement un très grand désir de profiter au public et de le servir comme il a fait, mais idem velle non est idem posse[58] Quoi qu’il en soit, je vous remercie très affectueusement de tout ce que vous y avez dit et mis en ma faveur, avec bonne intention de vous le rendre quand il s’en pourra présenter quelque occasion. Pour l’estime de l’auteur, il est vrai qu’elle est grande et non sans raison, il la mérite puisqu’il a consacré toute sa vie à faire un si grand et si bel ouvrage. Les deux frères Piètre, Simon et Nicolas, [124] ont été réellement et véritablement deux hommes tout à fait incomparables, mais je les estimerais tous deux tout autrement que je ne fais s’ils avaient eu soin d’enseigner leur postérité par tant de bonnes choses qu’ils ont sues en notre métier, supra vulgus medicorum[59] Vous m’obligerez aussi de me mander s’il y a deux sortes de papier au Sennertus, j’entends s’il y en a de papier fin et de papier commun. S’il y en a de papier fin, j’en veux avoir un pour moi ; pour le papier commun, faites-moi le bien de me mander à quel prix tout l’œuvre est taxé à Lyon et combien il coûtera pris sur le lieu, sauf à en faire payer le port par ceux qui en désireront avoir ; et cela me servira à me passer du ministère de nos libraires et me délivrera de leur tyrannie quand je voudrai en faire avoir à quelqu’un des provinces de deçà qui en désireront, et qui sans doute m’y emploieront. [60] Il est vrai que M. Harvæus [125][126] a fait un petit livret qu’il a dédié et envoyé à M. Riolan, que l’on a réimprimé de deçà. [61] Il y en a un pour vous dans le petit paquet, ce n’est qu’un petit in‑12o. Pour ce paquet-là, je ne vous puis encore dire quand il partira ; mais tout au pis aller, voici le beau temps qui vient. Pour la thèse [127] soutenue en nos Écoles, An puerperæ febricitanti, una fluentibus lochiis, saphena potius quam basilica secanda ? [62][128][129][130] il y en a une dans le paquet avec quelques autres. Elle ne vaut rien, elle n’a eu l’approbation de personne de deçà, vu que tous tant que nous sommes, et superi et inferi, et les grands et les petits, nous pratiquons tout le contraire en saignant hardiment du bras, [131] sans aucun accident ; et que la plupart des femmes mêmes, si nous voulions ressaigner du pied en quittant ou négligeant le bras, se moqueraient de nous. On saigne du pied ne videatur omissum sive neglectum præsidium ; sed totus ordo curationis reponitur in basilicarum sectione, per quam solam tuto citoque plethora exhauritur, et febris iugulatur[63] Le président est un jeune veau [132] et nouveau docteur, tout étourdi et fils d’un barbier, [133] qui n’est point seulement ignorant et glorieux, mais fort impertinent. [64] Il s’est imaginé qu’il ferait un grand dépit à notre doyen M. Piètre [134] s’il faisait cette thèse contre celle que feu Monsieur son père fit soutenir il y a environ 22 ans, lorsqu’il présida à M. Brayer. [135] Le doyen, qui le pouvait empêcher tam facile quam vulpes pirum comest[65][136][137] fit tout le contraire et lui permit ; mais il y fut rudement étrillé. Le doyen même y disputa à son rang et le traita rudement, jusque-là même que le répondant [138] en eut si fort peur qu’il en tomba en faiblesse et sortit de l’École pour prendre l’air durant une heure entière, qu’un de ses compagnons répondit pour lui. Pour la thèse de feu M. Nic. Piètre, vous la trouverez parmi celles que je vous envoyai in‑4o il y a environ deux ans. Si vous prenez la peine de la lire, je pense que vous la trouverez belle ; au moins elle passe ici pour telle. Je fais et observe tout ce qu’elle enseigne en ce cas-là, nec unquam pænituit ; [66] je saigne du pied pro forma[67] mais je m’arrête au bras et tous nos compagnons font de même. L’an passé une certaine folle femme voulait m’en empêcher et s’opposer à mon dessein, mais je la fis taire en la menaçant et lui dis si nettement qu’il fallait qu’elle se tût où j’étais, que je lui fis peur. Le lendemain matin, elle m’en vint faire des excuses et m’avoua que toutes ses objections lui avaient été soufflées par la belle-mère quæ erat mulier cervicosa et imperitissima[68] Je vous remercie pour le fait de M. Barancy ; [139] je suis son très humble serviteur, et à M. Gras pareillement, auxquels tous deux je baise très humblement les mains.

On dit ici pour nouvelle fort dangereuse, comme de fait elle serait si elle est vraie, que M. le maréchal de Turenne a épousé la fille d’Erlach, [140] qu’il a prise avec le gouvernement de Brisach, [141] laquelle ville il tiendra au lieu de Sedan [142] qu’il a jusqu’ici redemandée ; et de plus, il tirera de ces quartiers-là du secours contre nous. Même l’on dit que Mme la landgrave de Hesse [143] lui donne toutes ses troupes, que Lamboy [144] lui amène 4 000 hommes et qu’il y en a encore 9 000 en Allemagne qui s’offrent de le venir servir s’il veut leur donner de l’argent. [69] À cause de quoi l’on fait état que le roi et la reine partiront d’ici vers le 8e de mars pour s’en aller en Champagne y donner ordre et y amasser des troupes ; [70] mais pour bien faire tout ce qu’il faudrait en cette affaire, il faut de l’argent, dont M. d’Émery ne peut guère fournir, faute de crédit qui est accouché. On gronde fort ici contre le Mazarin, contre lequel on dit que les grands frondeurs redoublent leurs efforts. Ces gens-là sont MM. de Beaufort, le coadjuteur et Mme de Chevreuse, avec les affectionnés du parti qui sont du Parlement. La reine et le Mazarin font tout ce qu’ils peuvent envers M. le duc d’Orléans afin qu’il fasse revenir La Rivière ; [145] mais lui n’en veut point, disant que s’il le reprend, Mme la duchesse, sa femme, [146] et sa fille [147] l’avaient menacé de quitter sa maison et de n’y point revenir si cet homme y rentrait. La bonne ou mauvaise fortune dépend dorénavant toute de M. le duc d’Orléans pour le Mazarin, qui est en grand danger de sa personne si ce prince lui manque. [71] On dit même qu’il a déjà par trois fois délibéré de se sauver. Enfin le malheureux qu’il est, avec tous les maux qu’il a causés à la France, tient le loup par les oreilles et ne sait où donner de la tête pour être en assurance. [72] Ce sera un reproche éternel en notre histoire, et une grande infamie pour la reine, d’avoir plutôt souffert que tout le royaume de son fils fût en un tel désordre qu’il est aujourd’hui, que de chasser ce fripon et ce larron en Italie, ou plutôt de lui faire faire son procès au Parlement. Ha, que je donnerais volontiers 3 pistoles pour le voir passer sur le pont de Notre-Dame [1489][149] avec un docteur de Sorbonne [150] et le bourreau de Paris, dans un tombereau ! [73] Je pense qu’il n’y a bon Français en France qui ne voulût avoir donné de bon argent et avoir vu l’accomplissement de cette injustice, afin d’apprendre aux étrangers à ne plus venir ici nous dérober et enlever nos finances, comme a fait en son temps le maréchal d’Ancre [151] et puis ensuite, ce faquin de Mazarin qui, pour se maintenir à la cour et près de la reine, cause tous ces désordres. Le seul siège de Paris méritait que ce mâtin fût accablé de la haine publique (sans mettre en compte toutes les voleries qu’il a faites et d’autres énormes méchancetés qui sont bien étranges) d’avoir voulu affamer une ville en laquelle sont enfermées 700 000 âmes, toutes innocentes (hormis celles des partisans et des mazarins), pour venger la passion de ce pendard de tyran qui avait été empêché de traiter deux de nos conseillers, comme il avait fait trois ans auparavant le président Barillon, à Pignerol. [152] Plût à Dieu que Paris se souvînt toujours des barricades de 1648 [153] et de la généreuse résolution par laquelle la reine se vit obligée et contrainte de rendre les deux prisonniers. [74] Cela empêcherait à l’avenir que les favoris n’entreprendraient pas si aisément la ruine des gens de bien par leur tyrannie, et afin de voler impunément comme c’est leur dessein.

Je me souviens de vous avoir par ci-devant parlé d’une histoire du P. Joseph qu’on imprimait ;[13] enfin elle est en lumière, c’est un volume in‑fo distingué en quatre parties, qui parle en divers petits chapitres de plusieurs choses qui se sont passées en France depuis l’an 1624 jusqu’environ 1635 ; mais le tout n’en vaut rien, ce n’est qu’une flatterie perpétuelle et une prétendue apologie de toute la tyrannie du cardinal de Richelieu. On m’a dit que ce n’est point le P. Joseph qui en est l’auteur, mais un certain vieux homme nommé M. de Guron, [154] que ce cardinal avait employé à Casal [155] et aux affaires d’Italie, qui n’a écrit cela que pour flatter ce malheureux tyran afin d’obtenir quelque évêché pour son fils, qui n’en a point eu et qui est aujourd’hui l’abbé de Guron, [156] docteur de Sorbonne. [75][157] On espère ici que l’accord se fera avec le maréchal de Turenne qui n’a point Brisach, la nouvelle en est fausse. M. le chancelier [158] a été ici fort malade de deux érysipèles, [159] il se porte mieux. On dit que c’est la peur qu’il a eue qu’on ne lui ôtât les sceaux, pour les rendre à M. de Châteauneuf, qui l’a fait malade. [76] Enfin, manum de tabula[77] je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 1er jour de mars 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er mars 1650

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(Consulté le 17.08.2019)