L. 229.  >
À Charles Spon,
le 24 mai 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai le vendredi 6e de mai ma dernière, laquelle en contenait une autre de quatre grandes pages datée du 3e de mai. J’ai adressé ce petit paquet à M. Falconet, [2] en intention que j’ai qu’il vous sera sûrement et fidèlement rendu, quod ardentibus votis exopto[1] Le dimanche 9e de mai, M. Huguetan [3] l’avocat me fit l’honneur de souper céans. Nous y bûmes à votre santé et à celle de Monsieur son frère. C’est un honnête homme et qui sait de fort belles choses. Je vous réitère la prière que je vous ai faite par ci-devant, qui est s’il vous plaît de me faire avoir un Calvinus de M. Morus. [4] Ce n’est qu’un livret de pareille grosseur à celui qu’il a fait de Pace ; [2] si vous n’en trouvez à Lyon, je vous prie de m’en faire venir de Genève. Aujourd’hui 12e de mai, le livre du Ministère du cardinal de Richelieu [5] a été brûlé dans la cour du Palais [6] par la main du bourreau, selon l’arrêt que la Cour en avait donné la semaine passée. [3] Le même jour, il y a eu ici un duel [7] entre le chevalier de Roquelaure [8] et le baron de Précy, [9] de la Maison de Montgomery. Ce dernier a été tué sur la place, les deux seconds se portent bien. [4] Le même jour l’amnistie a été publiée au Parlement touchant le marquis de La Boulaye, [10] Des Coutures, [11] Des Martineaux, [12] Germain l’avocat [13] Joly [14] et autres qui étaient accusés et persécutés par M. le prince de Condé [15] lorsqu’il fut arrêté prisonnier. [5] Le même jour M. d’Émery [16] a reçu Notre Seigneur, l’antimoine [17] ne l’a point sauvé, ad præsepe gemit morbo moriturus inerti[6][18] On dit que les vaisseaux du roi vers Toulon, [19] conduits par les chevaliers Paul [20] et Alméras, [21] ont pris un vaisseau espagnol chargé d’un million que le roi d’Espagne [22] envoyait pour ses affaires en Italie : voilà un accident qui l’incommodera. [7] J’ai ici montré à plusieurs le beau Sennertus [23] relié que vos Messieurs m’ont envoyé. Ils ont envie d’en acheter, mais la somme de 20 livres leur semble exorbitante ; c’est pourquoi je vous prie à votre commodité de leur en dire un mot et de savoir d’eux s’ils n’en veulent rien rabattre. S’il demeure à ce prix de 20 livres, j’ai peur que le débit n’en aille pas si bien. [8] Il y a grosse querelle à Sens [24] entre l’archevêque de Sens [25][26] et les jésuites [27] de la même ville. Il leur a fait défense d’administrer aucun sacrement, il a aussi remué et renouvelé la querelle ancienne de Sens contre l’archevêque de Paris [28] qu’il prétend n’être que son suffragant[9] On dit ici que Mme la Princesse la femme [29] est sortie de Montrond en Berry [30] avec son fils le duc d’Enghien [31] et qu’elle s’en est allée vers Bordeaux [32] où plusieurs malcontents commencent de gronder. Néanmoins, la route qu’elle a prise est incertaine et personne ne le dit encore de deçà[10] Il y a ici déclaration du roi [33] vérifiée en Parlement contre Mme de Longueville, [34] le duc de Bouillon, [35] le maréchal de Turenne [36] et M. de La Rochefoucauld, [37] gouverneur de Poitou. [11] Faites-moi le bien de me mander en quelle année M. de Feynes, [38] professeur de Montpellier, [39] votre auteur, est mort à Montpellier ; je pense qu’il y a bien 50 ans. [12] Je pense que vous vous souvenez bien que par ci-devant je vous ai prié, il y a bientôt deux ans, de prendre chez M. Ravaud, [40] trois exemplaires des Institutions de feu M. Hofmann [41] et de les envoyer à M. Volckamer [42] qui les avait demandés, [13] comme vous avez fait, et les a reçus. Quand il m’a pressé de lui envoyer ce que j’avais déboursé pour lui, je lui ai compté lesdits trois exemplaires (que j’avais d’ailleurs mis sur votre compte). Il m’a tout avoué et a reconnu avoir reçu le tout, mais il m’a averti qu’il vous avait payé lesdits trois exemplaires. Si cela est, comme je le veux bien croire, je vous prie de me le mander afin que j’efface cet article que je pensais vous devoir et que je l’en acquitte. Je le trouve fort bon et fort raisonnable, vous savez bien que les bons comptes font les bons amis. À propos de comptes, les deux semestres de nos Messieurs de Camera comptorum [14] ont été assemblés pour tâcher de servir au président Perrault, [43] qui est dans le Bois de Vincennes [44] avec M. le Prince, et le tirer de là si faire se pouvait en vertu de la déclaration du mois d’octobre de l’an 1648, en lui faisant son procès ; mais leur poursuite en faveur de leur compagnon a été sursise sur ce qu’on leur a donné avis que, s’ils demandaient qu’on mît en liberté ledit Perrault ou qu’on lui fît son procès, qu’on lui ferait aussitôt sur les plaintes que l’on a faites contre lui, et qu’il serait traité comme un tyran qui avait volé la Bourgogne. [15] On dit ici que Mme la Princesse la femme est dans la vicomté de Turenne [45] avec M. de Bouillon, et que le maréchal de Turenne a défait un régiment de cavalerie de 1 000 hommes du colonel Rosen, [46] dont 250 sont demeurés sur la place et 300 sont demeurés prisonniers. [16]

Ce mercredi 18e de mai. Enfin, voilà que je viens de recevoir la vôtre dernière datée du 13e de mai. Je vois bien qu’il y en a une des miennes égarée, qui est celle du 22e de mars, mais je ne sais comment cela s’est fait ; Dieu le sache, peut-être que ceux qui l’ont vous la renverront quelque jour. Je vois bien qu’avez reçu celle de M. Bachelier ; [47] il faut se donner patience de l’autre, qu’elle soit perdue ou non. [17] Il est vrai que je n’ai reçu celle des vôtres qu’aviez donnée à M. Huguetan [48] que trois semaines après. Le plus court à nous tous deux, c’est de les envoyer à la poste, ce que je ferai dorénavant. Notre M. Le Gagneur [49] a perdu son père, a peu de santé, sa femme toujours malade, etc. Bref, il n’est bon à rien, nulli utilis, nequidem sibi ; [18] il est comme les moines ou, que je ne mente, comme les Esséniens [50] d’Alciat, [51] Non se non alios utilitate iuvat[19] M. Des François [52] est ici en affaires. On dit que M. de Saumaise [53] s’en va en Suède et que la reine [54] lui a promis 10 000 écus. Le deuxième tome de Cambray, c’est de lever le siège de Bellegarde, [55] comme il fit celui de Cambrai [56] l’an passé ; ce qu’il eût fait si Saint-Micaut [57] se fût entendu avec le Mazarin. [20][58] Je voudrais qu’on eût ramassé en un bon volume in‑fo toutes les œuvres de Varandæus, [59] il était bon auteur. Thomas Erastus contra Paracelsum [60][61] serait encore meilleur que tout cela à imprimer si vos imprimeurs [62] sont si affamés de labeur, et qui serait d’heureux débit plus que le Perdulcis[21][63] Feu M. Varanda a été un bel esprit et bien net, je voudrais avoir vu tout ce qui reste de lui. Son traité de Indicationibus est fort bon ; ses harangues faites aux promotions des docteurs me donnent aussi envie de les voir. [22] Pour le Calvinus de M. Morus, je vous en supplie derechef, comme aussi de ce même Morus ce qu’il pourrait avoir fait, n’ayant rien de lui que le de Pace[2] en cas qu’il ait fait autre chose. Pour Calvin, [64] je suis fort bien informé du mérite de son esprit ; il y a longtemps que M. Tarin [65] me l’a hautement loué, je n’avais alors que 20 ans. Scaliger [66] disait que Calvin avait été le plus bel esprit depuis les apôtres. J’ai eu autrefois un régent qui était ravi quand il m’en pouvait parler. Pour Papire Masson, [67] il < en > a écrit la vie à part in‑4o, que j’ai céans et que le frère de l’auteur, [68] qui était un chanoine, m’a donnée l’an 1619 ; mais depuis, comme on imprima ici un Recueil des Éloges de P. Masson, j’obtins, quamquam ægre[23] que cette vie y fût ajoutée sur la fin. Le libraire en avait demandé l’avis aux jésuites qui lui avaient défendu, mais néanmoins il me crut quand je lui dis que cet appendix ferait valoir son livre. C’est un in‑8o divisé en deux parties, lequel je suis tout prêt de vous envoyer si vous ne l’avez. N’oubliez pas de m’en donner avis afin que je le mette dans ce premier paquet, pour lequel je n’attends qu’après le P. Caussin. [24][69] Jamais homme ne fut si savant en histoire ecclésiastique comme Calvin ; à l’âge de 22 ans, il était le plus savant homme de l’Europe. Un jour au doctorat [70] d’un de nos compagnons, où j’étais un des invités in convivio doctorali[25] un de nos vieux docteurs nommé Bazin [71] disait que Calvin avait falsifié toute l’Écriture sainte ; mais je rendis ce bonhomme si ridicule que M. Guénault le jeune, [72] qui était près de moi, me dit que je déclarais trop. [26] Jean de Montluc, évêque de Valence, [73][74][75] disait ordinairement que Calvin avait été le plus grand théologien du monde. [27] Je verrai donc bientôt, à ce que vous m’écrivez, le fils de M. Bauhin, [76] et ce sera de bon cœur ; j’honore fort Monsieur son père. [28][77] M. Garmand [78] chez qui il logera est ici de nos voisins. Tant plus je vois M. Huguetan l’avocat, tant plus je l’admire. Cet homme est un trésor caché, il est très savant et très modeste. Nous avons ici bu deux fois à votre santé. Je vous prie de ne point oublier ni négliger le portrait que vous me promettez de vous-même. Ce n’est point pour moi, c’est pour mes enfants qui vous honoreront comme je fais, s’ils sont sages, et j’y contribuerai ce que je pourrai ; ils sont d’assez bon naturel. Pour moi, je n’en ai pas tant besoin présentement, d’autant que je vous vois d’ici et même, je vous peindrais fort bien tel que vous étiez l’an 1642 [79] si j’étais peintre. [29] Je pense si souvent à vous que je vous vois à toute heure et que je vous représente fort souvent en mon esprit, qui n’est pas fort subtil ; [30] mais aussi ne faut-il pas grande subtilité à être bon et fidèle ami, tel que, Dieu aidant, je vous serai toute ma vie. Je sais bien que j’y suis obligé. Le petit paquet que M. Du Prat [80] m’a commis est en sûreté, je l’enfermerai dans le premier emballage que je ferai faire pour vous, qui sera environ dans un mois si vous n’en êtes autrement pressé. Je souhaite fort de voir ici M. Ravaud [81] en bonne santé ; Dieu l’y veuille bien amener. Le marché de M. de La Chambre [82] était fait plus de six semaines avant que l’on eût ôté les sceaux à M. Séguier [83] son maître ; et n’eût jamais fait ce marché s’il eût pu prévoir ce malheur. [31] Outre le Factum pour les princes, on vend ici un Avis à Messieurs de Beaufort et le coadjuteur, un Avis au peuple de Paris, un autre à Messieurs du Parlement, etc. ; [32] tout cela est apertement pour les trois princes contre le Mazarin. Je suis ravi que M. Garnier [84] se souvienne de moi, je vous supplie très humblement de lui présenter mes très humbles recommandations et que si lui et moi ne sommes de même avis en matière de cardiaques, [33][85] que je ne suis pas moins son serviteur. Vous savez ce que je vous ai mandé par ci-devant en pareil rencontre entre vous et moi :

Diversum sentire duos de rebus iisdem
Incolumi licuit semper amicitia
[34]

J’ai été aujourd’hui au Pays latin, [86] qui est l’Université, par occasion d’une consultation, [87][88] à laquelle j’ai été appelé par un de mes compagnons pour le fils d’un conseiller de Rouen. J’ai passé par la rue Saint-Jacques, [89] tous nos libraires y sont merveilleusement secs et morfondus. La traduction du livre de M. de Saumaise est encore sur la presse, [35] il y en a près de 80 feuilles de faites ; il en reste encore près de 30, mais le reste de la copie ne leur a pas encore été rendu de Hollande. Un de mes amis m’a écrit de Leyde [90] que M. de Saumaise s’apprête pour aller en Suède ; que l’opinion des Hollandais est qu’il y demeurera, sinon, qu’il reviendra en France y finir ses jours, et qu’il ne veut plus demeurer en Hollande qui lui déplaît pour plusieurs raisons. La Suède l’aura tant qu’il plaira à Dieu ; mais s’il n’y demeure, je voudrais qu’il m’eût coûté 100 écus par an et qu’il vînt, bonis suis rebus[36] demeurer à Paris. Les pensions que l’on donne en France ne valent jamais rien qu’un an ou deux, d’autant qu’elles ne sont point assurées ; mais je tiens M. de Saumaise trop habile homme pour se fier à de si chétives promesses, joint qu’on n’en paie du tout aucune d’aujourd’hui. S’il vient à Paris, il faut que ce soit par quelque autre raison et sur d’autres fondements ; joint qu’y ayant à la cour un jésuite pour confesseur du roi, il est assuré qu’il y aura un perpétuel ennemi. La reine [91] a mis garnison dans les hôtels de Condé et de Longueville afin d’empêcher des conventicules et des assemblées nocturnes qui s’y faisaient là-dedans, [37] ut quantum in se erit consulat rebus et securitati sui carissimi Mazarini[38] Il est parti d’ici un gentilhomme des ordinaires du roi, nommé M. de Nully, [92] pour aller porter de la part de la reine un commandement à M. d’Épernon [93] de sortir de Guyenne [94] et de venir à la cour. [39] Je ne sais si ce commandement s’effectuera et s’il n’y aura pas quelque retentum, quelque secret caché du côté du Mazarin, qui tient fort son parti, en intention que le duc de La Valette, [95][96][97] son fils, épousera une des mazarinettes. [40][98][99] Quoi que je vous aie mandé par ci-devant, les trois princes ont été nourris jusqu’ici aux dépens de la reine, d’autant qu’ils ont toujours refusé de se nourrir à leurs propres dépens. La reine leur a fait dire qu’elle ne voulait plus à l’avenir faire cette dépense, qu’ils eussent à donner ordre que ce fût dorénavant à leurs dépens. M. le Prince l’a tout à plat refusé, disant qu’il aimait mieux mourir. La reine sachant cela a répondu qu’il meure donc. Voyez si cette femme ne déteste pas bien ? Si bien que la reine ne les nourrit plus, c’est M. de Bar [100] même, qui est le gouverneur du Bois de Vincennes, qui les nourrit à ses dépens jusqu’à ce que la reine en ait autrement ordonné ou que les princes s’y soient accordés. [41] On dit ici que le maréchal de Turenne a bien de la cavalerie et qu’il grossit fort son armée de plusieurs troupes qui lui viennent d’Allemagne. M. de Vendôme [101] est ici arrivé vendredi au soir, le 20e de mai. On dit qu’il vient remercier la reine de l’Amirauté [102] qu’elle lui a donnée, et en accorder les droits et le revenu avec M. de Beaufort, [103] son fils, qui n’en a point seulement la survivance après Monsieur son père, mais aussi une partie de la charge. L’Assemblée du Clergé [104] s’en va bientôt ici commencer, où seront présidents les deux archevêques d’Embrun [105][106][107][108] et de Reims. [42][109] Une partie du régiment de Persan [110] s’est allée jeter dans Montrond en Berry. [43] Ce sont gens qui courent toute la province et qui ruinent tout, sous ombre qu’ils tiennent le parti de M. le Prince, et qu’ils demandent qu’il soit délivré de la prison et remis en liberté. La reine de Suède a pensé mourir depuis peu pour avoir trop mangé d’huîtres [111] à l’écaille qu’on lui avait apportées d’assez loin et qui n’étaient plus guère bonnes ; [44] il n’y en a point en Suède même, il faut qu’elles viennent de plus loin, qui est un certain petit détroit sur la mer qui lui appartient. Le vieux bonhomme Scipion Dupleix, [112] l’historiographe âgé de 80 ans mais qui se porte fort bien, cruda viro viridisque senectus[45][113] est ici arrivé depuis trois jours. Il vient pour solliciter quelques affaires qu’il a au Conseil et un procès pour son fils, le président de Nérac. [114] Il a aussi un livre à faire imprimer in‑4o, lequel il fera intituler Liberté de la langue française dans la pureté du style, ou Observations sur les Remarques de M. de Vaugelas sur la même langue[46] Ce M. de Vaugelas [115] était un gentilhomme savoyard qui est mort ici depuis deux mois. [47] Il était gouverneur du fils aîné du prince Thomas, [116] il était de l’Académie du cardinal de Richelieu [117] où plusieurs ont travaillé à réformer notre langue française. M. le duc d’Orléans a eu la goutte ; [118] la reine et le Mazarin ont été chez lui au Conseil tandis qu’il a été malade ; maintenant il va au Palais Cardinal. Le Mazarin était d’avis d’emmener le roi et la reine à Bordeaux, afin de se tirer de Paris et de s’éloigner du danger qu’il croit y avoir pour lui en rétablissant M. d’Épernon par l’autorité du roi. Gaston ne l’a jamais voulu permettre et a réfuté toutes les raisons du Mazarin. Maintenant on parle du voyage de Compiègne, [119] lequel n’est pas fort pressé, d’autant que l’Archiduc Léopold [120] n’est guère fort cette année, n’ayant guère d’hommes, en tant qu’il en baille et envoie bonne troupe au maréchal de Turenne ; ni d’argent, celui qu’il pensait recevoir d’Espagne ayant été pris sur mer par nos pirates, [121] dont les Génois sont en état de nous envoyer un ambassadeur pour redemander 200 000 écus qui leur appartiennent ; et les princes d’Italie prêts à se liguer tous et de nous déclarer la guerre afin d’empêcher nos pirateries que nos gens exercent sur la mer, et particulièrement par le moyen de Porto-Longone [122] qu’ils pourront bien se résoudre d’assiéger à communs frais pour empêcher nos conquêtes piratiques vers leurs quartiers. [48] Les Anglais ne veulent répondre qu’avec l’épée à M. de Saumaise[35] et à tous ceux qui écriront contre eux pour avoir fait mourir leur roi ; et ont fait cesser l’édition du livre de Seldenus [123] qui était sur la presse, contenant la réponse à M. de Saumaise. [49] Enfin M. d’Émery est mort le lundi 23e de mai entre quatre et cinq < heure  > du matin, tout sec et tout tabide, [124] malgré 30 prises d’antimoine de la meilleure préparation, et de la plus fine : c’est comme parle à la cour inter imperitos, et tanquam asinus inter simias archiatron comes[50][125] Il avoue que les médecins de Paris ont raison quand ils disent que l’antimoine est vénéneux, hormis celui qui est de sa préparation, et qu’il en a un secret infaillible. Le secret sien est de les tuer comme les autres chimistes [126] qui nihil nisi necant[51] Chacun parle ici de la succession à la charge de M. d’Émery et selon l’intérêt qu’il y prétend. Les uns y nomment M. de La Vieuville, [127] qui l’a été autrefois l’an 1623 ; [128] les autres, le président de Maisons, [129] président au mortier, qui a par ci-devant été premier président de la Cour des aides ; [52][130] c’est un dangereux homme s’il y parvient, et qui fera bien crier du monde ; je pense qu’il a les vœux des partisans qui semblent le souhaiter fort. On dit que les troupes du maréchal de Turenne avancent fort du côté de Mézières en Champagne. [53][131] Nous avons ici depuis trois jours perdu encore un de nos compagnons nommé Victor Pallu, [132] âgé de 46 ans. Il était natif de Tours [133] et frère de la femme de M. Bonneau, [134] grand et fameux partisan, à qui le roi doit six millions, mais lui en doit à beaucoup d’autres. M. Pallu n’était point marié ; il était l’an 1641 médecin du comte de Soissons, [135] qui fut tué à Sedan ; [54][136] après la mort de son maître, la dévotion lui monta à la tête, et se mit au rang des jansénistes [137] du Port-Royal, [55][138] à sept lieues d’ici, où il est mort d’une fièvre pourprée. [56][139][140]

Les Suisses [141] demandent de l’argent et que l’on tienne la dernière promesse qu’on leur a faite ; sinon, qu’ils s’en veulent aller et même, ont demandé route, qu’on leur a accordée et promise. [57] Ils sont donc prêts de partir, et néanmoins on croit qu’ils ne partiront point, qu’on les retiendra ; même, il s’en présentera une occasion. Ils disent que si l’on fait surintendant des finances M. de La Vieuville, qu’ils se tiennent à moitié payés, d’autant qu’autrefois étant en cette charge, il les a toujours bien payés. M. le duc d’Orléans demande la charge de connétable. S’il continue de la demander avec quelque empressement, il ne faut point douter qu’il l’aura, d’autant qu’il est en état de tout obtenir pourvu qu’il se garde des embûches, des finesses et des fausses promesses du Mazarin qui a une magie particulière à tromper et à étourdir les princes. Plusieurs vont ici courir à jeter de l’eau bénite sur le corps de M. d’Émery, mais cela se fait sans le regretter. Il y a force drap noir tendu en sa maison, mais on y voit fort peu de gens qui le regrettent. On dit qu’il sera enterré sans cérémonie dans Saint-Eustache, [142] sa paroisse où il était marguillier. [58] Voici quatre vers qu’un de mes amis me vient de donner sur sa mort, peut-être que par ci-après on en fera beaucoup d’autres.

Les plus sages frondeurs en sont à l’alphabet,
Sachant des mazarins l’insolente bravade,
Qui font voir d’Émery en son lit de parade,
Lui qu’on ne devait voir qu’en parade au gibet
[59]

Je vous prie de faire mes très humbles recommandations à MM. Gras et Falconet, Huguetan et Ravaud. Le fils de M. Moreau, [143][144] notre jeune docteur, a été extrêmement malade d’une fièvre continue [145] maligne et pourprée. [56] Il n’a pas encore 24 ans et a été saigné environ 18 fois ; enfin il en est quitte et réchappé. C’eût été un grand dommage pour lui qui est de taille à devenir quelque jour un grand personnage en notre profession et l’honneur de notre École, plus grand et très grand pour M. Moreau son père que cette mort eût extrêmement affligé. Je suis très aise qu’il en soit réchappé, tant pour l’un que pour l’autre. Les soldats ruinent si fort la campagne que tous les peuples s’enfuient, même des villes : Dourdan [146] et Étampes [147] sont toutes désertes. M. le maréchal Du Plessis-Praslin [148] est déclaré lieutenant général du roi pour mener l’armée en Picardie cette année. M. le duc d’Orléans demande aussi le gouvernement du Bois de Vincennes, voulant que les princes dépendent de lui et non pas du Mazarin. L’Assemblée du Clergé commence ici vendredi prochain. On dit que plusieurs seigneurs se joindront à cette Assemblée du Clergé pour demander réformation de l’État et l’assemblée des états généraux. [149] Voilà où nous en sommes : à la veille de beaucoup de malheurs. M. de Vendôme est ici qui refuse le don qu’on veut lui faire de l’Amirauté à cause de trop de restrictions que l’on y ajoute. Enfin je cesse, tant faute de matière que de temps. Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 24e de mai 1650, à neuf heures du soir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 mai 1650

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(Consulté le 18.10.2019)